Malcolm X – Une vie de réinventions (1925-1965) – La mort arrive à son heure

Malcolm X – Une vie de réinventions (1925-1965) – La mort arrive à son heure

À l’occasion de l’anniversaire de la mort du dirigeant africain-américain Malcolm X, assassiné le 21 février 1965, nous attirons votre attention sur la seule biographie disponible en français, publiée aux éditions Syllepse. Écrite par un historien de renom, prix Pulitzer 2010, cette biographie a acquis un statut de référence incontournable. 

Devenu une icône de la culture populaire africaine-américaine et plus largement de la culture populaire et révolutionnaire dans de nombreux pays, la vie et le parcours politique de Malcolm X restent paradoxalement très mal connus, principalement au travers de son autobiographie écrite dans des conditions très controversées. C’est ce vide que vient combler cette biographie de Malcolm X. Fruit d’années de recherches dans les archives du FBI, d’entretiens avec les innombrables personnages qui l’ont accompagné ou croisé, ce livre, écrit par un grand historien africain-américain, apporte un éclairage inédit sur les vies de Malcolm X, des rues de Harlem à sa mort brutale.

Nous vous communiquons à cette occasion un extrait de cet ouvrage sur les circonstances de son assassinat le 21 février 1965, que nous vous proposons  de publier si vous le souhaitez.

Les Editions Syllepse

Malcom-X par Manu-Scordia

15. La mort arrive à son heure

(14 février 1965-21 février 1965)

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Les différents plans visant à assassiner Malcolm X ont commencé à être discutés au sein de la Nation of Islam environ un an avant le matin du 21 février 1965. Plusieurs raisons expliquent le retard pris dans la mise en œuvre de l’assassinat. Premièrement, et ce jusqu’aux ultimes journées qui précèdent l’assassinat, Elijah Muhammad n’a pas donné l’ordre explicite d’attenter à la vie de son ancien porte-parole national, et aussi forte que soit la colère contre Malcolm, personne n’agirait sans un ordre clair venu d’en haut. Deuxièmement, bien que Malcolm ait été cloué au pilori en tant qu’hérétique, il conserve le respect, voire l’affection, d’une minorité significative des membres de la Nation. Malgré ses erreurs, ils sont un certain nombre à reconnaître ce qu’il a fait pour la secte. La meilleure preuve de la persistance de son héritage réside dans le féroce jihad que ses ennemis ont mené contre lui, mois après mois, dans toutes les mosquées. Troisièmement, Malcolm constitue une proie difficile et insaisissable pendant les vingt-quatre semaines qu’il a passées à l’étranger, d’avril à novembre 1964. Une tentative d’assassinat dans un pays musulman ou arabe était impensable, même pour la Nation of Islam. Aussi longtemps qu’il a séjourné à l’étranger, Malcolm était en sécurité.

Fin 1964, les bénéfices de l’élimination de Malcolm l’emportent sur les possibles coûts politiques. L’ardeur mise à rendre publics les dossiers de reconnaissance en paternité d’Evelyn Williams et de Lucille Rosary ainsi que la réussite de Malcolm à établir des liens entre la MMI et les organisations musulmanes internationales ont créé une situation nouvelle et menaçante pour la Nation. Ses dirigeants s’inquiètent en effet de la mise en cause de la légitimité de la secte, les défections de Wallace et d’Akbar Muhammad n’ayant fait que renforcer ces craintes. Ils sont désormais convaincus que seule la mort de Malcolm leur permettra d’en finir avec ses empiétements sur les prérogatives de la secte, de rétablir la croissance du nombre de ses adhérents et de continuer à gérer leurs affaires en toute tranquillité.

Elijah Muhammad sait cependant que si Malcolm meurt de mort violente, la Nation sera immédiatement considérée comme le principal suspect. Tuer Malcolm déclencherait presque à coup sûr une enquête de la police, voire une enquête fédérale, sur l’organisation. Ceux qui vont orchestrer l’assassinat doivent par conséquent concevoir un plan qui détournera l’attention, de telle sorte que l’implication de la direction de la Nation dans le forfait puisse être réfutée de manière plausible. De ce point de vue, l’année passée à susciter la colère parmi les membres de la Nation fournit un avantage supplémentaire : il serait plus aisé d’attribuer le meurtre à des membres isolés ayant décidé de prendre les choses en main.

La structure de l’appareil répressif de la Nation,qui s’est développé dans l’organisation – et qui est devenu une machine bien rodée depuis le départ de Malcolm et l’instauration du règne de la peur et de la violence au sein de la Nation –, s’avère d’une grande aide pour protéger le quartier général. La plupart des fidèles savent que les unités disciplinaires et les équipes d’intervention ne commettent presque jamais d’actions extrêmes dans les villes où se trouve leur Mosquée.

En d’autres termes, le capitaine Joseph peut permettre aux hommes de main de Harlem d’attaquer les amis de Malcolm ou de les harceler, mais pas de les tuer. Une mesure extrême telle que celle-ci doit être préalablement autorisée par la direction de Chicago, puis mise en œuvre par une équipe de Newark, de Boston ou de Philadelphie. Le groupe de Newark peut passer à l’action contre Malcolm à New York, mais seulement sur ordre direct du capitaine Joseph, de Raymond Sharrieff et de John Ali. D’autres bandes d’assassins peuvent aussi être mises sur pied à la fois sur la côte ouest et sur la côte est1.

Par ailleurs, la convergence d’intérêts entre les autorités policières, les agences chargées de la sécurité nationale et la Nation of Islam facilite indubitablement la mise en œuvre de l’assassinat de Malcolm. Tant le FBI que le BOSS ont des agents infiltrés dans les rangs de l’OAAU, de la MMI et de la Nation,et ceux-ci exacerbent les conflits entre les trois organisations. John Ali a été cité par plusieurs sources comme étant un informateur du FBI, et il y a de bonnes raisons de penser que James Shabazz de Newark et le capitaine Joseph fournissent eux aussi des informations à la police et au FBI. De son côté, le BOSS a déployé un important système d’écoutes et de surveillance des trois organisations, tandis que la CIA a surveillé Malcolm tout au long de son périple au Moyen-Orient et en Afrique. Malgré toutes les informations dont nous disposons, il reste difficile de déterminer ce que le FBI et la police ont laissé faire – si, par exemple, quelqu’un a pu subtilement laisser entendre que certains crimes pourraient être commis sans que la police intervienne. Un demi-siècle après l’assassinat de Malcolm, le refus du BOSS et du FBI d’ouvrir les milliers de pages de leurs archives relatives à ce crime renforce cette présomption.

Ce qui est établi, c’est qu’en mai 1964, dès le retour de Malcolm, deux membres de la Mosquée de Newark ont commencé à réfléchir au mode opératoire du meurtre. Il est également quasiment certain que James Shabazz, qui contrôle la Mosquée, en a donné l’ordre direct. Le plus âgé des deux hommes est le secrétaire adjoint de la Mosquée, Benjamin X Thomas, vingt-neuf ans, père de quatre enfants et employé à la fabrique d’enveloppes de Hackensack. Leon X Davis, son partenaire, est âgé d’une vingtaine d’années et travaille dans une usine d’électronique de Paterson dans le New Jersey. Les deux hommes sont des membres actifs du Fruit of Islam. C’est probablement au volant de la Chrysler noire de Benjamin X Thomas et dans une rue du centre de Paterson que les deux hommes ont rencontré Talmadge Hayer. Âgé d’une vingtaine d’années, Hayer, un fidèle lui aussi de la Mosquée de Newark, monte dans la voiture et les trois hommes roulent pendant un moment. Ben et Leon ont choisi Hayer à cause de son attitude vis-à-vis de Malcolm et de la scission. En quelques semaines, Hayer devient le troisième homme de l’équipe impliquée dans la préparation du meurtre. « J’avais de l’amour et du respect pour l’Honorable Elijah Muhammad, écrira-t-il plus tard, et j’ai estimé que c’était quelque chose que je devais assumer2. »

Très vite, deux autres membres de la Nation se joignent au complot de Newark. Willie X Bradley, âgé de vingt-six ans, grand, costaud, à la peau très noire, a une histoire faite de violences. Quant à Wilbur X McKinley, âgé de plus de trente-cinq ans, il est mince et, comme trois de ses comparses, ne mesure guère plus d’1,70 m. Propriétaire d’une petite entreprise de construction, Wilbur X a travaillé à la Mosquée de Newark.

Alors que les passages à tabac comme celui de Leon Ameer à Boston sont devenus dramatiquement ordinaires pour la Nation,les exécutions de membres ou de dissidents restent extrêmement rares. Toutefois, alors que la secte semble traverser une mauvaise passe après la défection de Malcolm, les mesures disciplinaires brutales sont de plus en plus fréquentes. Par exemple, fin 1964, dans le Bronx, un membre de la Nation,Benjamin Brown, a ouvert sa propre mosquée, baptisée « La paix universelle » qui affiche une grande photographie de Muhammad sur sa devanture. Brown n’a pas demandé l’accord préalable ni de la Mosquée n° 7 ni du siège de Chicago, et ses activités ont été considérées comme « rebelles ». Tôt dans la matinée du 6 janvier 1965, trois Muslims qui passent devant la mosquée de Brown se plaignent de l’affichage du portrait de Muhammad. Quelques heures plus tard, alors qu’il quitte la mosquée, Brown est tué d’une balle de calibre .22 dans le dos. L’enquête aboutit à l’arrestation de trois hommes, tous membres de la Nation. Deux d’entre eux, Thomas 15X Johnson et Norman 3X Butler, sont des lieutenants de la Mosquée n°7. La police a découvert chez Johnson une carabine Winchester à répétition du même calibre que le projectile qui a tué Benjamin Brown. L’arme n’a tiré qu’une seule fois puis s’est enrayée. Butler et Johnson sont plus tard libérés sous caution, la police restant toutefois convaincue de leur participation au meurtre de Brown, car ils sont connus pour être des « hommes de main3 ».

Thomas 15X Johnson constitue un cas curieux dans la croisade menée par la Nation pour corrompre l’opinion de ses membres. Chauffeur de Malcolm pendant plusieurs années, il l’a quitté lors de son schisme avec la Nation. Au début, il ne partage cependant pas l’obsession de détruire Malcolm qui s’est emparée des membres du Fruit of Islam. Lorsqu’en décembre 1963, Malcolm est condamné au silence, Johnson, comme tous les membres de sa Mosquée, est surpris et suppose qu’il sera bientôt réinstallé dans ses fonctions. Mais, quand Malcolm crée la MMI et l’OAAU, Johnson se range du côté de la Nation. Le durcissement de la position de Thomas 15X débute à partir de l’audience du tribunal du Queens sur le contentieux concernant la maison occupée par les Shabazz. « Malcolm n’était pas seulement un ministre du culte, il était le ministre le plus haut placé », déclare Johnson, qui explique qu’en raison de son statut, les membres de la Nation se sont mis d’accord pour lui acheter une maison : « Mais si tu quittes [la Nation], tu ne peux pas garder la maison. On lui avait acheté une voiture toute neuve et beaucoup d’autres choses. […] Tant que tu restes correct, tout ça est à toi. »

Johnson affirme que l’ordre d’assassiner Malcolm est venu directement de John Ali, le secrétaire national. Lors d’un déplacement à New York, celui-ci a réuni les lieutenants de la Mosquée n°7 en dehors de la présence du capitaine Joseph et a expliqué pourquoi Malcolm devait mourir.

Au cours des décennies qui se sont écoulées depuis, rien n’est cependant venu véritablement accréditer ou démentir la thèse de Johnson sur la responsabilité de John Ali.

À l’automne 1964, alors que la fureur contre Malcolm se propage dans toute la Nation,Johnson est enfin convaincu que Malcolm doit être tué. Avec quatre autres lieutenants, il reçoit comme instruction « d’aller à Philly [Philadelphie] où [Malcolm] doit prendre la parole. […] Nous étions censés l’avoir là-bas. » L’équipe se rend en voiture jusqu’au lieu de la conférence (probablement le 26 décembre), mais Malcolm a anticipé l’attaque et « envoyé dehors un frère qui lui ressemblait ». Les candidats à l’assassinat prennent en chasse la voiture leurre et Malcolm parvient à s’échapper. Johnson pourrait également avoir participé à une autre tentative ratée d’assassiner Malcolm à Philadelphie. S’il avait été présent à l’Audubon le 21 février 1965, il aurait participé sans hésiter au meurtre. Mais, cet après-midi-là, il n’y était pas. Qu’il ait été condamné à la prison à perpétuité pour un crime qu’il n’a pas commis soulève de profondes questions sur les autorités policières et judiciaires des États-Unis4.

***

À Newark, de l’autre côté de l’Hudson, la petite équipe d’assassins, formée au printemps de 1964, s’est dispersée quand Malcolm est parti à l’étranger. Mais, dès son retour, la question de son assassinat et de ses modalités d’exécution est remise sur la table. Talmadge Hayer a alors plusieurs discussions avec Ben Thomas et Leon Davis. Il racontera plus tard à Peter Goldman que puisque Ben Thomas était un des administrateurs de la Mosquée, il avait naturellement supposé que la direction de la Nation avait autorisé la mission. « Je n’ai pas posé beaucoup de questions, expliquera Hayer, j’ai pensé que quelqu’un avait donné les ordres : « Frère, voilà ce que tu dois faire. » J’ai senti que nous étions d’accord5. »

Étudiant la façon d’opérer, le groupe envisage d’abord d’abattre Malcolm devant chez lui à East Elmhurst. Mais, après avoir effectué une reconnaissance, les tueurs constatent que la maison est hautement protégée par des gardes du corps armés. Ils envisagent ensuite de suivre Malcolm dans Harlem et de frapper pendant une réunion publique où il est censé prendre la parole ; ce qui n’est pas possible, selon Hayer, pour diverses considérations pratiques, notamment parce que les conspirateurs de Newark ont un emploi à temps plein et ne peuvent donc pas s’absenter de leur travail pour passer la journée à circuler dans Harlem. Aussi, le groupe finit-il par choisir un mode opératoire simple, mais audacieux : ils tireront sur Malcolm à l’occasion d’un rassemblement à l’Audubon, devant des centaines de partisans et quelques dizaines de membres du service d’ordre probablement armés. La force de ce plan réside dans l’effet de surprise. Les amis de Malcolm pensent en effet qu’il est en sécurité dans les meetings et ils n’ont jamais envisagé un assaut frontal qui leur semble suicidaire. Dévoué à Elijah Muhammad, chacun des membres de l’équipe d’assassins est prêt à sacrifier sa vie pour tuer Malcolm6. Lorsqu’un tueur est prêt à mourir, n’importe qui peut être assassiné.

Le succès de l’opération s’annonçait « aléatoire, se souvient Hayer, mais nous sentions que c’est ainsi que nous devions procéder […] et c’est ce que nous avons fait. Pourquoi à cet endroit ? […] Tout simplement parce que c’était le seul endroit où nous savions qu’il serait». Familier des armes à feu, Hayer est désigné pour en faire l’acquisition et les paie de sa poche. Lui et les autres membres de l’équipe assistent, probablement en janvier 1965, à un rassemblement de l’OAAU, où ils ont la surprise de découvrir que personne n’est fouillé à l’entrée. Ils s’assoient, observent où se tiennent les membres du service d’ordre et notent quand ils sont relevés. Le soir du 20 février, le groupe paie son entrée pour passer la soirée au dancing de l’Audubon et vérifier ainsi toutes les issues possibles.

Les conspirateurs retournent ensuite en voiture au domicile de Ben Thomas où ils décident que le coup de feu décisif sera tiré par William Bradley. « Willie » a été un athlète vedette au lycée, où il a brillé au baseball. Vers l’âge de vingt-cinq ans, il a pris du poids. Il pèse désormais plus de 100 kg, mais il est encore athlétique dans sa façon de se déplacer et sait se servir d’un fusil. Le groupe se met d’accord sur la date du meurtre qui est fixée au dimanche 21 février dans l’après-midi8.

***

Ce matin-là, dans sa chambre du Hilton, Malcolm est réveillé par un coup de téléphone. Une voix menaçante lui dit : « Réveille-toi, frère. » Il regarde l’heure, il est 8 heures, en ce matin d’hiver qui ne s’annonce néanmoins pas glacial9.

Aux environs de 9 heures, il téléphone à Betty, lui demandant de venir avec les enfants au rassemblement de l’après-midi. Elle est surprise et ravie de cette demande, car depuis son retour d’Afrique, Malcolm l’a à nouveau dissuadée de s’impliquer dans la MMI et l’OAAU et, encore au début de cette même semaine, il lui a strictement interdit de venir à ce rassemblement à cause des risques de violence. Il ne lui explique cependant pas pourquoi il a changé d’avis. Vers 13 heures, Betty et ses filles, qui vivent alors toujours chez les Wallace, commencent à se préparer. Si Malcolm a pensé que son dernier jour était arrivé, pourquoi aurait-il demandé à Betty d’amener les enfants pour qu’ils soient témoins de son meurtre ? Il est en effet possible que, malgré le danger qui le menace, il n’est pas absolument certain de sa fin. Il se peut aussi qu’il y ait eu chez lui une sorte d’ambivalence, un mécanisme de défense le conduisant à ne pas vouloir penser à ce qui était inévitable et qui le terrifiait. Peut-être aussi, à l’instar d’Hussein, voulait-il que sa mort devienne un symbole, une passion exprimant ses croyances.

À 13 heures, Malcolm quitte le Hilton au volant de son Oldsmobile et prend la direction du haut de la ville.

En pénétrant dans l’Audubon, il est possible que Malcolm ait remarqué l’absence des policiers habituellement en faction devant l’immeuble. Selon Peter Goldman, un des lieutenants de Malcolm « avait demandé au capitaine que la police quitte l’immeuble et qu’elle se poste dans un endroit moins visible ». Étant donné l’attentat récent et les restrictions imposées par Malcolm – ni armes ni fouilles à l’entrée –, il est difficile de comprendre tant la logique d’une telle demande que les raisons pour lesquelles la police y a consenti. Dix-huit policiers sont donc postés quelques pâtés de maisons plus loin sur Broadway, devant le Columbia Presbyterian Hospital10.

De l’entrée à la scène du fond en contre-plaqué, la salle mesure une cinquantaine de mètres. Dans une petite pièce située derrière la scène, Sara Mitchell, James 67X et Benjamin 2X attendent l’arrivée de Malcolm. Quand il entre, ils sentent immédiatement que leur dirigeant est de mauvaise humeur. Après s’être laissé tomber sur une chaise métallique pliante, il se relève quelques minutes plus tard pour faire les cent pas nerveusement. Benjamin se souvient qu’« il était dans un état de tension comme je ne l’avais jamais vu. […] Il perdait tout simplement le contrôle de lui-même ». James lui explique que le secrétaire de Galamison lui a téléphoné quelques heures auparavant pour lui dire que son emploi du temps est trop chargé pour venir prendre la parole devant le public réuni à l’Audubon cet après-midi-là. Malcolm lui ayant demandé pourquoi il n’en a pas été informé plus tôt, James lui rappelle prudemment qu’il a oublié la veille de lui indiquer où il devait passer la nuit et qu’il n’a donc eu aucun moyen de le contacter. James l’informe qu’il a appelé Betty plusieurs heures auparavant afin qu’elle lui transmette l’information. Malcolm explose : « Tu as donné ce message à une femme ! […] Tu devrais être plus avisé !11 » Il se déchaîne ensuite contre tous ceux qui sont présents et quand cheikh Hassoun essaye de le prendre dans ses bras, il lui hurle : « Va-t’en !12 »Après avoir quitté la pièce avec Hassoun, Benjamin monte sur le podium pour ouvrir la réunion.

Quelques minutes après, Malcolm s’excuse tranquillement auprès de ceux qui sont restés avec lui. « Il y a quelque chose ici qui ne va pas », leur dit-il, en ajoutant qu’il se sentait quasiment « au bout du rouleau13 ». Le programme de l’OAAU, qui doit être présenté cet après-midi-là, a déjà été repoussé une première fois à cause de l’attentat, et n’est toujours pas prêt. Galamison et plusieurs des orateurs invités sont absents. Le succès du rassemblement repose désormais sur le brio du discours de Malcolm. « Dans les coulisses, Malcolm essayait de mettre de côté ses propres problèmes, observe Mitchell, et quand quelqu’un suggérait qu’il devrait pour une fois laisser les gens s’inquiéter pour lui,un peu irrité, il répondait : « Peu importe ce qui m’est arrivé, je ne suis pas ici pour me plaindre. Ce que je dis doit être dit en ayant les problèmes [des gens] à l’esprit »14 ».

Ébranlé par l’accès de colère de Malcolm, Benjamin cherche à rassembler ses esprits au cours des premières minutes de son intervention. À plusieurs reprises, il demande au public de « rester assis et de ne pas se tenir dans les allées ». Après cinq bonnes minutes, de tergiversations, il entame son discours en rappelant que cela fait déjà plus d’un an que Malcolm a commencé à s’exprimer contre l’intervention américaine dans le Sud-Est asiatique. Benjamin s’exclame :

C’est la raison pour laquelle, lorsque frère Malcolm se présentera à vous ce soir, j’espère que vous ouvrirez votre esprit et vos oreilles, il essaye de faire tout ce qu’il peut pour nous venir en aide sans l’approbation du pouvoir qui contrôle le système politique dans lequel vous et moi vivons.

Sans faire référence à l’attentat et aux incessantes menaces de mort, Benjamin souligne le courage du leader et les sacrifices qu’il fait pour la cause commune. À chaque fois qu’un homme comme cela « est parmi nous, il ne se préoccupe pas des conséquences personnelles, il ne se préoccupe que du bien-être du peuple, c’est un homme bon. Un tel homme, souligne Benjamin, doit être soutenu. Un tel homme doit réussir. Parce que les hommes de ce genre ne surgissent pas tous les jours. Peu d’hommes sont prêts à risquer leur vie pour les autres ». Quelqu’un dans l’assistance approuve en criant : « C’est vrai ! » La plupart des gens « choisiraient de fuir la mort, même s’ils ont raison », continue Benjamin. Malcolm, dit-il encore, est indubitablement un leader « qui ne se préoccupe pas des conséquences, qui ne se préoccupe que du peuple. […]. J’espère que vous le comprenez ». C’est à cet instant qu’éclatent les applaudissements15.

Alors que Benjamin 2X continue son discours, les retardataires se pressent devant l’entrée principale de l’Audubon et dans le hall du premier étage. Betty arrive aux alentours de 14h50. Pour certains des partisans de Malcolm, l’arrivée de sœur Betty est une agréable surprise, car elle n’a fait que quelques rares apparitions publiques depuis le retour d’Afrique de Malcolm. Jessie 8X Ryan, membre de la MMI, quitte le siège où il est assis aux côtés de sa femme pour escorter Betty et ses enfants vers un box situé près de la scène16. L’apparition de Betty signale au public que Malcolm va sans aucun doute bientôt entrer en scène. Environ 400 personnes sont alors réunies dans la salle de danse.

À 14 h 55, les membres du service d’ordre de la MMI sont informés du troisième et dernier changement dans la répartition des tâches. Quelques minutes avant 15 heures, sans prévenir, Malcolm monte énergiquement sur la scène avec un porte-documents à la main et s’assoit près de Benjamin 2X. « Sans plus de cérémonie, je vous présente le ministre Malcolm », lance précipitamment Benjamin17. Alors que les applaudissements crépitent, Benjamin s’éloigne comme il se doit du pupitre. Malcolm le retient, se penche légèrement vers lui et lui demande d’aller voir si Galamison était arrivé. Celui-ci ayant annulé sa venue, la demande n’a aucun sens, mais Benjamin, obéissant, quitte la scène et Malcolm s’approche du pupitre.

Les applaudissements enthousiastes durent environ une minute, pendant laquelle Malcolm contemple son public admiratif. Sur sa gauche, Gene X Roberts, son garde du corps, quitte tranquillement son poste pour se diriger rapidement vers l’arrière de la salle, à quelques mètres seulement de Reuben X Francis. Que ce déplacement soit une coïncidence ou qu’il l’ait fait à dessein, Gene X Roberts échappera ainsi aux premiers coups de feu qui éclateront quelques secondes plus tard. Malcolm salue la salle avec les traditionnels mots de bienvenue en arabe « as-salám ’aláykum », auxquels des centaines de voix de la salle répondent : « Wa-’aláykum as-salám ».

Avant qu’il n’ait pu prononcer un mot de plus, un chahut éclate au sixième ou septième rang : « Sors tes mains de mes poches », hurle Wilbur McKinley à un autre des conjurés assis près de lui. Alors qu’ils font semblant de se quereller, la bousculade attire l’attention du public, ainsi que celle du service d’ordre. Depuis l’estrade, Malcolm crie à plusieurs reprises « Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez ! Arrêtez !18 ».

Les deux gardes du corps principaux postés sur l’estrade cet après-midi-là sont Charles X Blackwell et Robert 35X Smith, ce qui est inhabituel, car ils n’ont que peu d’expérience en matière de protection. Ils ont rarement été investis de ce type de mission. Ce jour-là, William 64X George, qui a souvent été affecté à la protection de Malcolm sur scène, est posté à l’extérieur. Lorsque la dispute éclate, Blackwell et Smith commettent une erreur tactique en quittant leur poste pour se diriger vers les hommes en train de se chamailler. Gene Roberts, George Whitney et d’autres hommes de la sécurité s’approchent des deux hommes par l’arrière19. Malcolm est désormais absolument seul et sans protection sur le podium. Au même moment, une grenade fumigène est mise à feu tout au fond de la salle, créant instantanément la panique, déclenchant les hurlements et semant la confusion. C’est le moment que choisit Willie Bradley, assis au premier rang, pour se lever et se diriger rapidement vers la scène. Il s’arrête à cinq mètres de celle-ci, sort le fusil à canon scié qu’il dissimule sous son manteau, vise soigneusement et fait feu. Les plombs atteignent directement Malcolm au flanc gauche, découpant un cercle de 18 centimètres autour de la région du cœur. C’est ce tir-là qui tue Malcolm X, car si les autres projectiles causent de terribles dommages, ils ne sont pas fatals.

Bizarrement, ce coup de feu ne précipite pas Malcolm à terre. Comme se le rappelle Herman Ferguson, « il y a eu une forte détonation, un fracas qui a rempli la salle, le bruit d’une arme ». À ce signal, deux hommes – Hayer, au premier rang et armé d’un .45 qu’il porte contre son ventre et Leon X Davis, assis près de lui et qui porte lui aussi une arme de poing – se lèvent, se précipitent vers le podium et vident leurs chargeurs sur Malcolm. Ferguson, toujours assis à quelques mètres de l’estrade, assiste directement à la scène :

Malcolm s’est redressé un moment […], il a levé la main et s’est raidi. Un des assassins [a fait feu] avec son fusil à bout de bras. […] Il a touché Malcolm à bout portant sur le côté gauche de la poitrine […]. Ensuite, une fusillade a éclaté. […] Elle a duré quelques secondes. Je me souviens avoir dit : « Si jamais ils arrêtent de tirer, peut-être survivra-t-il… » Quand ils ont cessé de tirer, Malcolm s’est effondré sur le dos […] et l’arrière de sa tête a violemment heurté le sol20.

Ferguson est peut-être le seul témoin oculaire qui ne se soit pas jeté sur le sol pour échapper aux balles :

Après tant de bruit, de coups de feu, de cris, etc., il y eut un silence soudain. […] Je pouvais voir toutes les chaises renversées et les gens couchés sur le sol. Il y avait trois hommes dans l’allée centrale, devant la porte. L’un d’entre eux avait une sorte d’arme à la main. Ils se tenaient dans une rangée, l’un derrière l’autre. Ils [étaient] immobiles dans la rangée. Ils sont restés figés ainsi un temps [et] l’espace de quelques secondes supplémentaires, puis se sont enfuis en sautant par-dessus les chaises et les gens couchés par terre21.

La plupart des membres du service d’ordre ont également cherché à se mettre à couvert dès le premier coup de feu, sans faire le moindre geste pour protéger Malcolm ou arrêter ses meurtriers. Charles X Blackwell et Robert 35X Smith, qui gardaient la tribune, ont quitté leur poste et se sont jetés au sol pour se protéger. John X Davis, officiellement responsable de la sécurité du podium, a reconnu par la suite, devant la police que lui aussi « s’était jeté par terre » dès le début de la fusillade22. Il en est de même de Charles 37X Kenyatta qui a plus tard affirmé « n’avoir rien vu23 ».

Plusieurs témoins oculaires racontent que Bradley aurait ensuite pivoté sur la gauche et tiré une seconde fois par-dessus la tête du public en manquant Ferguson de peu. Il emprunte ensuite le couloir situé à droite de la salle pour se faufiler dans les toilettes des femmes situées à moins de vingt mètres de la scène. Il y abandonne son fusil. Il parvient facilement à s’échapper, peut-être en compagnie d’un complice, par un escalier de secours étroit menant directement dehors. De manière inexplicable, les deux autres tireurs, Hayer et Leon X Davis, se risquent à sauter par-dessus les chaises et les gens, pour tenter de fuir par l’entrée principale sur la 166e Rue Ouest, située à une cinquantaine de mètres. Ajoutant à la confusion, le fumigène artisanal, composé d’un paquet d’allumettes empaqueté dans une chaussette, continue à enfumer la salle de danse.

Les deux tireurs, qui tentent de s’échapper par l’entrée principale, espèrent se fondre dans la foule paniquée, mais avant même qu’ils aient franchi la moitié de la salle, Gene Roberts les intercepte. L’un des assaillants, sans doute Hayer, lui tire dessus à bout portant, mais la balle traverse son manteau sans le toucher. Attrapant une chaise pliante, Roberts la jette dans les jambes de Hayer et le fait trébucher. Alors qu’il tente de se faufiler vers la sortie au travers de la foule compacte, Reuben X Francis qui se tient à environ deux mètres cinquante, lui tire dessus à trois reprises. Touché à la cuisse gauche par une balle, Hayer trébuche, mais se rue dans l’escalier où il est intercepté par les partisans de Malcolm furieux qui le frappent violemment. Dans la confusion, Leon X et les autres conspirateurs réussissent à s’échapper24.

De la porte d’entrée, William 64X George a entendu le bruit de la fusillade et s’est précipité dans la rue pour avertir la police qui arrive sur les lieux une minute plus tard. De retour devant l’Audubon, William constate que deux frères de la MMI et de l’OAAU, Alvin Johnson et George 44X, se sont emparés de Hayer qu’ils maintiennent au sol. « La foule a alors commencé à le frapper », racontera plus tard William25. Sur les lieux, un agent de police, Thomas Hoy, tente de faire entrer Hayer à l’arrière de sa voiture de patrouille. Arrivés en voiture quelques instants plus tard, le sergent Alvin Aronoff et l’agent de police Louis Angelos aident Hoy à disperser la foule en colère. Aronoff tire en l’air et les policiers réussissent enfin à mettre Hayer en sécurité dans la voiture de patrouille.

C’est un journaliste indépendant, Welton Smith, qui fournit le témoignage le plus détaillé. Dans son article qui paraît dans le New York Herald Tribune,il décrit un homme portant « un manteau noir se tenant au milieu de la salle » qui s’est brusquement levé en « [criant] à quelqu’un qui était à côté de lui : « Sors ta main de ma poche ! » » Les coups de feu ont ensuite éclaté, alors que Smith est lui-même brusquement jeté à terre par la bousculade. La fusillade dure « quinze secondes » et alors qu’il se relève, Smith aperçoit deux hommes à la poursuite de l’homme au manteau noir qui se retourne pour tirer sur ses poursuivants alors qu’il tente de fuir vers l’entrée principale. Ayant repéré la bombe fumigène à l’arrière de la salle, Smith étouffe la mèche et cherche de l’eau pour l’éteindre. Quelques minutes plus tard, il voit environ huit personnes penchées sur Malcolm, alors que les membres du service d’ordre de la MMI essaient d’empêcher les gens de s’attrouper sur la scène. Penché sur Malcolm, Yuri Kochiyama, membre de l’OAAU, crie : « Il est encore vivant ! Son cœur bat encore !26 »

Betty n’a heureusement vu que les toutes premières secondes de l’assassinat de son mari. Lorsqu’elle a entendu la première détonation, elle s’est en effet instinctivement tournée vers la scène. « Il n’y avait personne d’autre sur qui tirer », se souvient-elle. L’arme à la main, les deux autres tueurs se sont ensuite avancés pour faire feu. Betty racontera plus tard qu’elle a vu son mari s’effondrer sous le feu croisé des tireurs. Toutefois, des témoins certifient l’avoir vu réunir ses enfants terrifiés, les jeter au sol pour les protéger de son corps, en se servant d’un banc en bois comme bouclier de fortune. Au milieu des coups de feu, Betty hurle : « Ils sont en train de tuer mon mari ! » Pendant que les assassins prennent la fuite, les enfants commencent à pleurer et crier. « Est-ce qu’ils vont tuer tout le monde ? », demande une des filles. Betty voit les gens accourir sur la scène, accablée par la gravité des blessures de Malcolm. Elle se relève ensuite et, sanglotant et criant, se précipite vers Malcolm. Des amis tentent de la retenir voyant qu’elle est en proie à une crise de nerfs27. Après s’être assuré de la sécurité de sa femme Joan, assise au premier rang près des journalistes, Gene Roberts se rue sur la scène. Comprenant immédiatement que Malcolm est mort, il tente malgré tout de le ranimer désespérément en lui faisant du bouche-à-bouche28. Profondément traumatisée par le meurtre et par son mari qui a frôlé la mort, Joan Roberts s’écroule en sanglots dans le taxi qui les ramène chez eux. Quarante ans plus tard, Gene Roberts admet que « l’horreur de l’événement l’a habitée pendant des années ».

Alors que la fumée plane encore, incrédules et stupéfaits par ce qui s’est passé, les membres de la MMI et de l’OAAU errent sans but dans la salle de danse. Lorsque le premier coup de feu retentit, Earl Grant, un journaliste membre de l’OAAU, est installé dans la cabine téléphonique située près de l’entrée, occupé à collecter des fonds à la demande de Malcolm. Il a alors tenté de rentrer dans la salle, mais a dû reculer devant la ruée des gens cherchant à fuir. Lorsqu’il parvient finalement à accéder à la scène, la chemise de Malcolm est ouverte, son torse couvert de sang. Grant sort son appareil et prend les photos qui seront les principales images de la mort de Malcolm X29.

Lorsque Herman Ferguson réussit enfin à atteindre l’entrée principale de l’Audubon, il aperçoit sur sa droite « une grande agitation dans la rue [où] la foule de gens s’est saisi d’un homme qu’elle secoue dans tous les sens ». Encore sous le choc, Ferguson s’éloigne jusqu’au croisement de Broadway et de la 166eRue Ouest en ressassant « ce qu[’il venait] de voir – la mort de Malcolm ». Quelques minutes plus tard, il voit des frères de la MMI et l’OAAU se précipiter en poussant un brancard à l’intérieur du bâtiment. Très rapidement, un groupe de policiers et de militants ressort avec le brancard transportant un visage familier :

J’ai regardé Malcolm. J’ai tout de suite remarqué son teint blafard, grisâtre. […] Sa chemise était ouverte et sa cravate desserrée. On pouvait voir sa poitrine [et] l’impact de quelque sept balles, des trous suffisamment larges pour y mettre le petit doigt. J’ai alors [pensé] qu’il nous avait quittés30.

Désorienté, Ferguson reste planté au croisement pendant quelques minutes, sans pouvoir se décider sur quoi faire. C’est à ce moment-là qu’une voiture de police filant vers le nord sur Broadway tourne brusquement et s’arrête à quelques mètres de lui. La voiture est occupée par deux policiers, dont l’un d’eux, pense-t-il, est une « huile » au regard des « ficellesqu’il porte sur sa casquette31 ». L’officier entre dans l’Audubon dont il ressort un moment plus tard avec un homme au teint olivâtre qui « à l’évidence souffrait énormément ». Alors qu’on aide l’homme à s’asseoir à l’arrière du véhicule, Ferguson se dirige vers celui-ci : « Il était effondré et se tenait le ventre, et j’ai dû me pencher pour voir son visage. » Pensant qu’on lui a tiré dessus et que le blessé est « un de nos gars », Ferguson demande ce qu’il se passe. La voiture de police repart à toute vitesse, mais au lieu de tourner à droite pour traverser Broadway vers l’hôpital le plus proche, le Columbia Presbyterian, « elle descend vers le fleuve [Hudson], de l’autre côté de la rue, suit cette direction et disparaît hors de ma vue ».

Quand les militants de la MMI et de l’OAAU survoltés et la police arrivent avec Malcolm aux urgences du Columbia Presbyterian, le médecin pratique immédiatement une trachéotomie afin de le ramener à la vie. Malcolm est ensuite transporté au deuxième étage de l’hôpital où d’autres médecins tentent à leur tour de le réanimer. Ils savent que Malcolm était probablement déjà mort au moment de son arrivée aux urgences, mais persistent à tenter de le sauver pendant un quart d’heure avant d’abandonner. À 15h30, dans un petit bureau plein à craquer de partisans de Malcolm et d’un nombre croissant de journalistes, un médecin annonce avec détachement : « L’homme connu sous le nom de Malcolm X est mort32. »

Les principaux lieutenants de Malcolm, Mitchell, Benjamin 2X et James 67X, n’ont pas été personnellement témoins de la fusillade, tous trois dans les coulisses. « J’ai entendu du bruit, comme des pétards, se souvient Benjamin. J’ai entendu des détonations [et] la sueur est sortie par tous les pores de ma peau. J’ai compris qu’il nous avait quittés. » Benjamin avait essayé de se lever, mais cela lui fut physiquement impossible :

Je suis resté assis, accablé, en fixant son cadavre à travers la porte ouverte sur la scène. […] Puis, brusquement, le poids que j’avais sur les épaules est parti et je me suis senti soulagé. Malcolm avait fini de souffrir. La mort arrive toujours au moment propice. Quels que puissent être les moyens par lesquels elle arrive, quand elle arrive, elle arrive à son heure33.

Sara Mitchell est frappée par le comportement des disciples de Malcolm regroupés autour de son corps : « « Peut-être qu’il va y arriver », se disaient-ils en s’adressant aussi à Betty. Et tous ensemble, ils l’ont supplié et imploré de revenir à la vie » Plus tard, elle constatera amèrement qu’« après que les tirs ont cessé, de longues et terribles minutes se sont écoulées sans qu’il y ait le moindre policier sur la scène ». Bien qu’un des principaux centres médicaux de la ville ne soit qu’à quelques blocs, aucune ambulance n’est arrivée à l’Audubon, ce qui explique pourquoi ce sont les propres amis de Malcolm qui ont dû se précipiter aux urgences pour y prendre une civière. Plusieurs femmes « ont conduit une [Betty] hébétée à l’extérieur et ont rassemblé ses quatre petites filles pour les ramener chez elles. Ce n’est qu’à ce moment que la police est arrivée ». Quand la police finit par faire son entrée, les membres de la MMI et de l’OAAU sont furieux. « Elle est arrivée ridiculement tard », raconte Mitchell qui se souvient qu’« une femme en larmes a hurlé en agitant les mains : « Ne vous pressez pas, revenez demain » !34 ».

Quand les coups de feu ont claqué, se souvient James 67X, Benjamin […] s’est jeté sur le plancher. Ensuite, je suis sorti. […] Les gens étaient sur la scène, Malcolm gisait à terre et j’ai vu la vie le quitter35.

Une photo prise immédiatement après l’assassinat montre James agenouillé près de Malcolm, qui semble retirer quelque chose du corps. Puis, de façon inexplicable, sans donner d’instructions à ses subordonnés ni prendre en main le commandement, il traverse rapidement la foule désorientée, passe devant les policiers qui arrivent et quitte l’immeuble. Des années plus tard, James 67X expliquera que sa première intention a été « de tuer [le capitaine] Joseph » en représailles36.


1Ibid

2. Michael Friedly, Malcolm X: The Assassination, New York, Carroll and Graf, 1992, p.104 ; notes de William Kunstler, Case File 871-65, MANY.

3. Goldman, The Death and Life of Malcolm X, p. 250-251.

4Ibid.

5Ibid.,p. 416 ; Notes of Attorney William Kunstler, Case File 871-65, Series I, MANY.

6. Goldman, The Death and Life of Malcolm X, p. 416-41  ; entretien avec Peter Goldman, 12 juillet 2004.

7. Goldman, The Death and Life of Malcolm X, p. 417-418.

8. Almustafa Shabazz, Offender Details, New Jersey Department of Corrections. L’information est disponible sur internet en utilisant le New Jersey Offender Search, www.state.nj.us/corrections. Dans les années 1970 et 1980, Bradley a lui-même commencé à s’appeler Mustafa ou Almustafa Shabazz. Le nom de Shabazz indique une relation maintenue avec la Nation.

9. Goldman, The Death and Life of Malcolm X, p. 268.

10. Ibid.,p. 269 ; entretien avec Peter Goldman, 12 juillet 2004

11. Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 271 ; entretiens avec James 67X Warden, 18 juin 2003 et 1er août 2007.

12. Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 271

13. Ibid.

14. Mitchell, Shepherd of Black-Sheep, p. 7.

15. Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 271 ; retranscription du discours de Benjamin 2X Goodman, donné à l’Audubon, 21 février 1965. Copie et enregistrement audio en possession de l’auteur.

16. Interrogatoire de Betty Shabazz par la police de New York, 1er mars 1965, Case File 871-65, Series I, MANY ; interrogatoire de Jessie 8X Ryan par la police de New York, non daté, Case File 871-65, Series I, MANY.

17. Retranscription du discours de Benjamin 2X Goodman. La reconstitution faite par la suite par Benjamin ne concorde pas vraiment avec ce qu’il a dit le 21 février 1965. Au journaliste et historien Peter Goldman, Benjamin raconte avoir annoncé Malcolm avec ses mots vibrants : « Je vous présente […] quelqu’un qui veut se mettre en première ligne pour vous. […] Un homme qui donnerait sa vie pour vous ». Voir Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 271-273.

18. Ibid.

19. Roberts réagit à la perturbation dans le public en se déplaçant vers l’arrière de la salle de danse. Voir Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 273.

20. Entretien avec Herman Ferguson, 27 juin 2003.

21.  bid.

22. Interrogatoire de John D. Davis par la police de New York, 5 mars 1965, Case file 871-65, Series I, MANY.

23. Interrogatoire de Charles 37X Morris par la police de New York, non daté, ibid.

24. Goldman, The Death and Life of Malcolm X,p. 275-277.

25. William H. George, déposition devant le bureau du District Attorney de New York, 18 mars 1965, Case File 871-65, Series I, MANY.

26. Welton Smith, « The 15 seconds of murder : shots, a bomb, and despair », New York Herald Tribune, 22 février 1965. Autres revues de presse détaillées de l’assassinat : John Mallon, « Gunned down as he addresses rally ; 3 men wounded », New York Daily News, 22 février 1965 ; Walter Blitz, « Gunmen kill Malcolm X : Black nationalist is shot at rally in N.Y. », Chicago Tribune, 22 février 1965 ; « There are three who will remember », New York World-Telegram, 22 février 1965 ; Richard Barr, « Malcolm X slain – The reason why », New York Journal-American,22 février 1965.

27. Rickford, Betty Shabazz, p. 229-230.

28. Jenkins (éd.), Malcolm X Encyclopedia, p. 471-472.

29. Earl Grant, « The last days of Malcolm X », dans Clarke (éd.),Malcolm X : The Man and His Times, p. 96.

30. Entretien avec Herman Ferguson, 24 juillet 2004.

31.NdT :Scrambled eggs : terme argotique désignant les ornements de la visière du képi ou de la casquette porté par les gradés de la police ou de l’armée.

32. Goldman,The Death and Life of Malcolm X,p. 278.

33. Benjamin Karim, avec Peter Skutches et David Gallen, Remembering Malcolm, New York, Carroll and Graf, 1992, p. 190.

34. Mitchell,Shepherd of Black-Sheep, p. 20.

35. Abdullah Abdur-Razaaq interviewé par le journaliste Gil Noble, Like It Is,ABC, 7 juin 1998, New York.

36. Ibid.Dans son interview télévisée de 1998, Abdur-Razaaq insiste : « Il ne fait aucun doute pour moi que Malcolm a été exécuté. Il n’a pas été assassiné. Lorsque vous assassinez quelqu’un, vous vous souciez de la manière dont vous allez le faire et de ceux qui vont en être témoins. Lorsque quelqu’un est exécuté, c’est que vous avez une autorité derrière vous. […] Il n’y a aucun doute non plus que le FBI et le Bureau des services spéciaux de New York [étaient] complices de ceux qui ont appuyé sur la détente. »

Fiche à télécharger au format PDF : argu malcolm X

Epilogue de l’ouvrage de Manning Marable : Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965)

« Malcolm X. Une vie de réinventions (1925-1965) »

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