Conquérir le désert

Conquérir le désert

Conquérir le désert

De l’actualité du colonialisme

Par Guillermo Kozlowski

Merci beaucoup à Paola Stévenne pour son regard sur ce texte et tant d’autres.

 

Pourquoi insister ? Le colonialisme semble une vieille question. On ne voit plus ces fanatiques, sanguinaires, ignares et ridicules conquistadores espagnols se promener avec leur croix et leurs épées. Les pays du tiers-monde sont indépendants. Ne restons pas esclaves du passé alors, vivons dans le présent, regardons le futur…

Déjà au XIXème siècle la colonisation commence à se présenter elle-même comme l’instant pendant lequel a lieu une rupture. Elle prétend être le point d’inflexion entre l’épuisement d’un monde archaïque et le début du monde moderne, se défend de plus en plus d’être une modalité du pouvoir ; c’est peut-être pour cela qu’elle semble toujours une problématique du passé, un débat déjà clos. C’est peut-être pour cela aussi qu’il faut aller chercher la présence du colonialisme dans une image paradoxale. Non pas les images dépassées de l’évangélisation forcée du XVIème siècle, ou de la lourde administration coloniale du XIXème, mais la « conquête du désert » qu’il n’a cessé de revendiquer à partir du dernier quart du XIXème siècle. Une image qui encore aujourd’hui, peut-être plus qu’à ses débuts, sert de modèle pour la politique « d’aménagement » des territoires et de « gestion » des populations.

Torturés par les colons espagnols et Livrés aux chiens…

D’où cette invitation au voyage, d’un désert à l’autre. La Pampa (sur laquelle je m’entendrai un peu plus, dans la mesure où son histoire est moins familière), le Sinaï, le Sahara, le Far-West, qui lui font écho. Non pas une étude méthodique de ces faits historiques, mais l’exposé d’un certain nombre de motifs, de tonalités qui reviennent avec insistance. On verra quel type d’images cela produit, quel schéma de pensée on trouve, et surtout quelle est sa manière d’exister aujourd’hui.

Quelques images d’un rêve de la raison

« La suppression du Sahara qui est le rêve d’aujourd’hui, sera la possibilité de demain et la réalité du jour suivant », affirmait le pouvoir colonial français, par la voix de son Gouvernement général d’Algérie, dans un rapport au Conseil daté de 1881[1].

« Tout se passe comme si le Sahara était l’espace de tous les possibles. C’est ce que suggère le capitaine François Roudaire (1836-1885) en 1874, proposant de noyer une partie du désert, dans la région des chotts, pour faire (re)surgir une mer dans les bassins lacustres, reliés à la Méditerranée par des canaux. Cette mer permettrait de modifier le climat, de rentabiliser les sols en les cultivant, et d’isoler des populations hostiles du (vrai) désert »[2]. Grâce à la technique moderne le désert est l’espace des possibles. Désormais coloniser le désert ne signifie pas seulement en acquérir la maîtrise militaire, c’est surtout y amener la vie, le civiliser : une question d’aménagement rationnel du territoire.

Ce n’est pas l’ignorance qui est à l’œuvre dans cette colonisation, c’est à partir du moment où un savoir scientifique est produit sur le territoire du désert qu’il est question de le coloniser. « La question saharienne est alors directement liée à l’élaboration d’un projet colonial dans le Nord de l’Afrique. Carette publie en 1844, dans le cadre de la commission scientifique de l’Algérie, un volume sur le commerce saharien, il souligne la méconnaissance de l’espace désertique (…) Carette est le premier, dans cette description du Sahara, à donner une version géographique de ce qui doit, selon lui, s’appeler Algérie. Il y inclut une partie du désert… »[3].

Voici le compte rendu officiel du débat à l’Assemblée nationale française du 28 juillet 1885 sur la poursuite de la politique de colonisation à de nouveaux territoires, il y est toujours question de savoir rationnel, cette fois-ci à propos des populations, l’acteur principal est le champion du développement de l’école publique en France, Jules Ferry.

« M. Jules Ferry. Je répète qu’il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures… (Marques d’approbation sur les mêmes bancs à gauche – Nouvelles interruptions à l’extrême gauche et à droite.)

  1. Joseph Fabre. C’est excessif ! Vous aboutissez ainsi à l’abdication des principes de 1789 et de 1848… (Bruit), à la consécration de la loi de grâce remplaçant la loi de justice.
  2. Vernhes. Alors les missionnaires ont aussi leur droit ! Ne leur reprochez donc pas d’en user ! (Bruit.)
  3. le président. N’interrompez pas, monsieur Vernhes !
  4. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures…
  5. Vernhes. Protégez les missionnaires, alors ! (Très bien ! à droite.)

Voix à gauche. N’interrompez donc pas !

  1. Jules Ferry. Je dis que les races supérieures ont des devoirs…
  2. Vernhes. Allons donc !
  3. Jules Ferry. Ces devoirs, messieurs, ont été souvent méconnus dans l’histoire des siècles précédents, et certainement, quand les soldats et les explorateurs espagnols introduisaient l’esclavage dans l’Amérique centrale, ils n’accomplissaient pas leur devoir d’hommes de race supérieure. (Très bien ! très bien !) Mais, de nos jours, je soutiens que les nations européennes s’acquittent avec largeur, avec grandeur et honnêteté, de ce devoir supérieur de civilisation »[4].

Pour Ferry, qui est un homme de centre-gauche, l’image des conquistadores, et dans une moindre mesure celle des missionnaires, sont inacceptables, mais la colonisation est un devoir, à la fois pour le rêve et la raison. Il se veut membre d’une race supérieure qui doit civiliser les races inférieures, c’est le rôle qu’il attribue à l’institution scolaire.

Le désert, un mélange confus de désert réel et d’image du désert projetée sur des territoires, devenu lieux de tous les possibles, sera le schéma de base de cette colonisation, du partage entre civilisés et barbares. L’exemple argentin est très intéressant à cet égard, il offre par ailleurs l’avantage d’être peu connu en Europe.

Quelques images du raisonnement du rêve

Selon le rapport officiel de la commission scientifique attachée à l’expédition militaire dénommée Campagne du désert, publié en 1881 : « Elle [la campagne militaire] a laissé [les Indiens] en fuite, errant dans des campagnes stériles, sans chevaux, sans vivres, dominés de partout, délogés de leurs meilleurs quartiers d’hiver, punis pour leurs tentatives désespérées d’invasion, tremblants dans leurs propres huttes à chaque rafale de vent. Frappés dans chacun de leurs abris improvisés où ils tentaient de se réfugier, par les forces de la nouvelle frontière. Ceux qui étaient présents lors des rapides événements de la guerre du désert à cette période, diront si nous exagérons un seul trait de ce tableau rapide des résultats obtenus en trois années grâce à la robuste intelligence, à l’action ardente et au patriotisme pur du Dr Alsina. Son intervention dans les affaires relatives à la frontière marque, dans l’histoire de la frontière, quelque chose d’encore plus important qu’un moment décisif, une nouvelle ère »[5].

Une photographie surannée ? L’instant tragique (« le moment décisif ») de l’écroulement inéluctable (ce qui explique la « rapidité ») d’un monde périmé ? C’est peut-être ce qu’on peut penser en Europe, au XXIème siècle. Mais c’est aussi le sens que les vainqueurs voulaient lui donner à l’époque, la colonisation étant présentée par les Blancs comme le début de la vie… « une nouvelle ère », à partir du désert. D’ailleurs, pour eux, il n’est pas question de colonisation, puisque c’est un désert qu’ils disent avoir conquis : « … supprimer les Indiens et occuper les frontières n’implique, en d’autres termes, que le peuplement du désert »[6], affirmait le président de la République argentine, Nicolas Avellaneda, en 1875, au début de la guerre.

Une démarche moderne

Pour comprendre l’actualité de cette « campagne du désert » il faut déjà ne pas se tromper d’image : la République argentine est née d’une révolution contre le colonisateur espagnol qui aboutira à son indépendance en 1816. Son modèle est clairement la Révolution française. Le président Avellaneda (tout comme son ministre Alsina) est un démocrate, ancien journaliste et professeur d’économie politique. Avant de devenir président, il a été ministre de l’Éducation de son prédécesseur et mentor, Domingo Faustino Sarmiento, une préoccupation centrale pour tous les deux. Ayant à son actif la création de 800 écoles dans l’ensemble du territoire de la république, il a presque doublé le nombre d’écoles publiques, et celui des élèves est passé de 30.000 à 100.000 (sur une population totale estimée autour de deux millions d’habitants). Sous sa présidence Charles Darwin sera nommé membre honoraire de la Société scientifique argentine. Geste significatif au regard des réticences et des positionnements qu’entraîne la théorie de l’évolution des espèces. Ce sont ces hommes modernes et libéraux, des hommes de notre monde, qui ont mené, suivant leurs convictions, la sanglante et inique conquête du désert.

La « campagne du désert » comporte des assassins sanguinaires comme le général Roca, mais aussi une commission scientifique de premier ordre, qui étudiera la faune, la flore, la géologie, les fleuves… du désert. L’analyse zoologique de cette commission, par exemple, compte 168 pages et répertorie avec précision des centaines d’espèces animales.

La recherche scientifique, notamment sur la topographie, précède et prépare cette campagne. Ainsi, « (…) basée sur l’accumulation de connaissances qui servaient de vérification les unes aux autres, possédant dans l’esprit toutes les particularités de son champs d’action, il a été possible d’établir un plan, vaste dans son ensemble, minutieux dans les détails, élaboré avec tellement de précision que la campagne fut réalisée plutôt avec la tranquille régularité d’une expérience de physique, organisée dans un laboratoire, afin de mettre en évidence des lois connues, qu’avec les contingences d’une entreprise guerrière »[7]. La manière de concevoir la guerre est au diapason des personnages : éclairée, tissée de connaissances scientifiques.

Les raisons de la colonisation sont tout aussi modernes : « Il était nécessaire de conquérir réellement et efficacement ces 15.000 lieues,  les nettoyer des Indiens d’une manière à ce point absolue, à ce point inquestionnable, que la plus peureuse parmi les choses peureuses du monde (le capital destiné à donner vie aux entreprises d’élevage et d’agriculture) se doive elle-même de se rendre à l’évidence et de se lancer sans peur sur les traces de cette expédition militaire, scellant ainsi la prise de contrôle par l’homme civilisé de ces énormes parages »[8]. La question ici est celle du développement, de l’aménagement du territoire. En outre il y a une question de gestion de populations, l’insécurité générée par les Indiens « contribuait à diminuer ou, après leur entrée, à bloquer inutilement dans les villes les flux d’immigration européenne »[9].

Résumant sa position lors d’une allocution à l’Assemblée nationale, Avellaneda dira : « 15.000 lieues gagnées pour la civilisation et le travail productif »[10].

Qu’est-ce que le désert ?

« Il est évident que dans une grande partie des plaines récemment ouvertes au travail humain, la nature ne fait pas tout, la technique et la science doivent intervenir dans son ensemencement, assumant leur part de la conquête. Mais, nous devons considérer, d’une part, que les efforts qu’il faudrait faire pour transformer ces champs en précieux éléments de richesse et de progrès, ne dépassent pas les possibilités d’une race jeune et entreprenante ; d’autre part, la supériorité intellectuelle, l’activité et les lumières de la connaissance, élargissant les horizons de l’avenir et faisant émerger de nouvelles sources de production pour l’humanité, sont les meilleurs titres pour l’appropriation de nouvelles terres. Précisément, sous la protection de ces principes, nous les avons enlevées à la race stérile qui les occupait »[11].

Le territoire du « désert » n’est pas stérile, les colons le savaient bien, ce sont ses habitants qui sont à leurs yeux une race stérile. Encore une image paradoxale car, par définition, une race est capable de se reproduire. Dans son ouvrage principal, Facundo, Sarmiento postulait une alternative qui est à la fois un plan de bataille et un programme politique : civilisation ou barbarie. Quelque part, autour d’un nouveau mode de pouvoir qui s’applique au vivant : vie, civilisation, développement économique sont devenus des synonymes lorsqu’ils s’appliquent à un territoire. C’est ici qu’est engendré le paradoxe de la conquête du désert, dans ce chevauchement entre le développement biologique et économique. Les habitants du désert sont une race stérile parce qu’ils ne lui donnent pas une vie économique. C’est la même modalité de racisme que défendait Ferry, lorsqu’il parlait lui aussi de civilisation et barbarie.

Échos, ici et ailleurs

La Magie de la technique

« Déjà le mot « impossible » semble avoir disparu du vocabulaire de la technique. Si un homme du siècle passé revenait sur terre, il trouverait dans notre vie toutes sortes de manifestations magiques inconcevables. Partout où nous les modernes apparaissons avec les moyens dont nous disposons, nous transformons le désert en jardin… L’exemple américain le montre abondamment »[12]. Ce texte, extrait de l’État des Juifs : une solution moderne de la question juive de Théodore Herzl date de 1896, dix ans après la fin de la campagne du désert en Argentine, un an après le discours de Ferry. Sans rentrer dans l’analyse détaillée du texte, on y retrouve beaucoup d’échos : la possibilité, la nécessité, presque la mission, de donner vie au désert ; la manière de faire (la science et la technique) ; l’acteur de ce changement, « nous, les modernes ». L’exemple américain qu’Herzl a en tête est celui des États-Unis, qui avait déjà servi d’inspiration en Argentine. Mais Herzl connaît aussi l’expérience de colonisation en Argentine, puisqu’il a envisagé d’y installer le futur État des juifs.

Théodore Hertzl, comme Avellaneda, était un journaliste et universitaire (docteur en droit), profondément enraciné dans la culture européenne moderne. D’ailleurs, l’État qu’il veut fonder est totalement défini par les valeurs européennes libérales, qu’il revendique sans aucune réserve. « L’Europe nous a enseigné la tolérance. Je dis cela sans ironie aucune. Ce n’est qu’à de très rares endroits que l’on peut tenir l’antisémitisme actuel pour une survivance de l’ancienne intolérance religieuse. Chez les peuples civilisés, il apparaît surtout comme un mouvement destiné à chasser les spectres de leur propre passé »[13]. Fuir un antisémitisme qui ne pouvait exister en Europe, voilà encore un paradoxe qu’on voulait résoudre dans le désert. Herzl, pourtant directement confronté à l’antisémitisme (c’est ce qui justifie à ses yeux l’émigration massive qu’il prône), juge impossible que les modernes soient intolérants autrement que comme une survivance du passé. Plus tard on niera que l’État d’Israël puisse commettre des crimes, puisqu’il s’agit d’un État moderne et démocratique, de la même manière que certains nieront aussi la possibilité des massacres perpétrées par des humanistes lors de la conquête du désert argentin. Et il semblera à d’autres impossible d’établir un lien entre Jules Ferry et les crimes français en Algérie, ou la conception du monde raciste qui les sous-tend. Cette étrange idée qu’une position moderne serait incompatible avec l’injustice devient, à partir du XIXème siècle, une sorte d’invariant du discours colonial. Dans tous ces cas, des contestations ont eu lieu déjà au moment des faits. Le discours de Ferry a été chahuté. Les militants anarchistes avaient manifesté leur soutien aux Indiens en Argentine, sous le mot d’ordre « les barbares sont ceux qui en enchaînent d’autres ». Le mouvement révolutionnaire juif s’est opposé au sionisme. Mais la défense restera inaltérable : elle ne dira pas que le crime n’a pas eu lieu, mais que son existence même est inconcevable.

« La nouvelle migration juive doit s’effectuer sur des bases scientifiques… Ils [les dirigeants du futur pays] auront trois tâches : 1) L’étude précise et scientifique de toutes les caractéristiques naturelles du pays. 2) La mise en place d’une administration centralisée. 3) La répartition des terres »[14]. On retrouve les mêmes impératifs que dans la commission scientifique argentine : connaissance scientifique du terrain, appropriation des terres… Herzl sait par ailleurs très bien que le désert est peuplé, donner vie au désert impliquant pour lui d’amener aussi une autre population. Et il fait la même lecture du rôle politique de cette occupation dans la « gestion » des populations que les autres projets coloniaux de son époque. « Pour l’Europe, nous formerions là-bas un élément du mur contre l’Asie ainsi que l’avant-poste de la civilisation contre la barbarie »[15].

La technique de la magie

Aux États-Unis, l’étendue du territoire colonisé, son rayonnement international et sa puissance économique, sont hors du commun. Il est donc assez naturel que ce pays, dont la conquête de l’Ouest a servi de modèle à d’autres colonisations un peu partout dans le monde, produise la mythologie de la conquête du désert, avec de nouvelles méthodes (industrielles) dans un nouveau média : le cinéma.

L’image des conquistadores n’est pas valorisable, elle était déjà dépassée à l’époque de Nicolas Avellaneda ou Jules Ferry. Mais les images de la conquête du désert, dont le décor sera la bande de territoire qui va du Dakota du Nord au Texas, n’ont cessé d’être glorifiées tout au long du XXème siècle.

Des grands espaces vides, inexploités, des colons rudes mais valeureux qui veulent leur donner vie, des autochtones gênants et incapables de faire fructifier ce territoire par manque de connaissances, par paresse congénitale, par manque d’ambition ou de « vision ». Un genre cinématographique qui parle beaucoup de métaphysique et peu d’histoire. Une conception fortement racisée du droit et de la capacité à se défendre (il est absolu chez les Blancs, relatif chez les Mexicains, inexistant chez les Indiens). Le résumé est bien entendu trop sommaire, mais le western fait largement partie du sens commun.

Les images de la colonisation sont ainsi omniprésentes et valorisantes dans l’imaginaire mondial, mais sous une forme abstraite, liées à des problématiques hors du temps, saturées de symboles, une « expérimentation réalisée dans un laboratoire afin de mettre en évidence des lois connues », comme le disait le rapport scientifique de la campagne du désert. Le genre est tellement épuré, que la colonisation apparaît comme l’essence même de l’homme seul face à son destin.

Dans son étude sur l’Orientalisme, Edward Said remarquait que, vu par les orientalistes du XIXème siècle, « …le désert d’Arabie est ainsi considéré comme un décor sur lequel on peut affirmer des choses concernant le passé sous la même forme exactement (et avec le même contenu) qu’on le fait concernant le présent »[16]. Le désert du western est vu avec ce même regard, il n’est pas l’histoire mal racontée ou partiale, c’est un mythe des origines, hors du temps. Plutôt qu’insister sur les continuités historiques il met en scène des personnages archétypaux, et des types de relations schématisés. Le désert réel est propice à cette abstraction mais ce n’est pas tout, il y a un choix de réalisation qui déploie cette potentialité, qui la projette sur d’autres décors très éloignés du désert. Lorsqu’on dit par exemple qu’un quartier ressemble au Far-West, on comprend bien quel type d’aménagement du territoire, quelle gestion de la population est envisagée.

La justification du colonialisme, à partir du XIXème siècle, est la nécessité de donner une vie économique aux territoires grâce à la technique moderne. L’image mythologique massivement diffusée est celle de braves gens innocents et démunis dans le désert. Dans le western on a rarement confronté ces deux visions. Tout le monde y est armé, mais on ne verra jamais à quoi ressemble l’usine qui produit les balles et les revolvers. Les personnages signifient parfois, qu’un jour : « ceci deviendra une grande Nation » (dans La prisonnière du désert, par exemple), mais on ne verra pas le devenir.

Ainsi, l’un des plus illustres modes de récit épique du XXème siècle parle de la colonisation du point de vue des colons, il raconte le mythe, la conquête du désert et non l’histoire de la colonisation. Il ne montre pas le passé, ce qui est montré se passe « avant l’histoire » mais, comme tout mythe des origines, il se recrée quotidiennement, se rejoue sans cesse aujourd’hui. D’autant plus que, vue depuis les États-Unis, la colonisation est une problématique d’ennemi intérieur. C’est ainsi que l’analysait l’historien américain Frederic Turner en 1884 : « Dans cette avancée [celle des colons vers l’ouest] la frontière est le bord extérieur de la vague, le point de rencontre entre la sauvagerie et la civilisation »[17].

Le bruit ou le modèle

« …la tentation interventionniste dans le désert du Sahara, qui doit être replacée aussi dans le contexte du percement du canal de Suez inauguré en 1869, est significative des imaginaires qu’inspire cet espace naturel. Il s’agit bien d’essayer de transformer le désert pour le rendre utile, dans une logique coloniale manifeste : l’espace est malléable, transformable et apte à être amélioré. Le désert du Sahara se prête particulièrement à des projets de ce type… »[18]. Quelque part au XIXème, siècle, dans la perspective d’une colonisation du monde, le désert devient un lieu de tous les possibles, non pas malgré, mais précisément parce qu’il est désert. Un territoire homogène, malléable, accessible, mais aussi disponible, hors de toute juridiction, de toute éthique et de toute tradition. Un territoire idéal pour l’aménagement…

Le désert ne résulte pas d’une ignorance, il est construit, il faut opérer une réduction de tout ce qui s’y trouve à des composants de base, pour voir dans un territoire le désert. Réduire un territoire aux éléments dont on peut se servir, cet étrange type de désert, a une grande affinité avec l’utilitarisme. D’ailleurs, dans les exemples que nous avons évoqués, ce qu’il est question de s’approprier n’est pas le désert au sens propre, mais des territoires au voisinage du désert. Il s’agit plutôt d’une projection du désert sur d’autres territoires, une sorte de désertification, d’une abstraction qui permet de modéliser un territoire, un point de vue qui peut donc proliférer partout.

Ces déserts doivent être « conquis » partout où des ennemis intérieurs empêchent le développement d’un territoire. Le « désert » n’est pas vu comme vide ou hostile, mais comme une pure possibilité où tout serait « posé » et non organisé, un lieu privilégié pour le rêve moderne d’organiser les choses idéalement : les structures sociales, politiques, économiques peuvent être dessinées en amont, en laboratoire. Le désert c’est un territoire minéral, parce qu’on ne prend pas en compte ce qui est organique. S’il y a des fonctionnements organiques, une organisation trop complexe pour un désert, ça ne peut être que du bruit dans le modèle.

En 1876, le bateau français Le Frigorifique, le premier navire frigorifique de l’histoire, partait de Buenos Aires avec une cargaison de viande pour l’Europe. Le « désert », les 15.000 ha conquis devenait un territoire à aménager. Dans le regard des techniciens qui veulent « donner vie » au désert, il ne peut être peuplé que de barbares, ceux qui ne donnent pas vie aux potentialités économiques que la technique est capable de faire éclore. Ceux qui ne construisent pas de routes et des chemins de fer pour amener le bétail jusqu’au port.

Le modèle d’agriculture présent aujourd’hui en Argentine, et dans une grande partie du monde, revendiqué par toutes sortes d’organismes internationaux à la pointe de la modernité, consiste à transformer les plaines et les forêts en désert, à planter du soja transgénique (exclusivement destiné à l’exportation) et à répandre des pesticides qui empêchent toute autre forme de vie. Son compagnon inséparable est le modèle économique extractiviste qui régit l’ensemble du tiers-monde, rien de vivant n’est visible, tout est minéral, tout est désert. Souvent il faut une technologie ultra moderne pour voir le « désert » minéral qui existe quelque part et ignorer le reste (détecter ce qu’on peut extraire), et transformer ensuite une région entière en mine à ciel ouvert. Puis, une violente « gestion » des populations pour civiliser les barbares qui s’y trouvaient.

Transposé dans un autre contexte, il s’agit, par exemple, du modèle urbanistique qui veut « revitaliser » (littéralement redonner vie) à des quartiers entiers en les reconstruisant. Peu importe qu’il soit question d’« enquêtes participatives », lorsqu’on veut amener la vie quelque part on ne prend pas en compte que la vie y existe déjà (comme dans la Pampa où il était question de tuer les Mapuches pour peupler le désert, ou en Palestine). Ceux qui participent de l’enquête ne participent pas en tant que vivants, ce n’est pas leur vie qui est prise en compte, mais leur utilité potentielle ou l’impossibilité à les rendre utiles. De la même manière, dans un contexte rural, revitaliser l’ouest de la France devait passer par la construction d’un aéroport (à Notre-Dames-des-Landes) qui nécessitait de transformer en désert minéral 1600 ha de terre fertile.

Sarmiento ou Ferry étaient déjà intéressés par l’école comme fer de lance pour combattre la barbarie dans le désert. Le modèle d’école par compétences conçoit les enfants comme une série de potentialités, de compétences abstraites, elles aussi au croisement du biologique et de l’utilité économique. Dans l’approche neurobiologique qui l’accompagne de plus en plus, il n’est pas question du vivant, mais du fonctionnement chimique.

On peut multiplier les exemples, mais d’une manière générale, chaque fois qu’une modélisation remplace le territoire réel, se reproduit le schéma de cette conquête du désert.

Néanmoins ce mode de colonialisme s’exerce d’une deuxième manière, justifiant que là où le désert a été conquis les « barbares » n’existent plus. L’exemple des « Indiens » d’Amérique est probablement le plus illustratif ; l’idée qu’ils ont disparu est très largement répandue, elle est pourtant fausse. Rien qu’en Argentine il y a 500.000 « Indiens », selon les estimations les plus basses. Partout où ce colonialisme moderne s’est développé, il nie la possibilité même qu’il puisse commettre des crimes, la modernité se voulant innocente par essence. Suivant la même logique il nie la possibilité même d’existence ultérieure de ceux qui ne devaient plus exister.

Comme si le colonialisme était une rupture tellement radicale que rien ne pourrait survivre, qu’aucun lien ne pourrait la traverser. Les descendants des Indiens dans les banlieues sont ainsi censés ne plus être des Indiens, à la fois pour ceux qui méprisent les Indiens par ignorance et pour les savants. Ces derniers ne peuvent pas voir pas des Mapuches, des Onas ou des Tehuelches  « purs » dans les banlieues de Buenos Aires. Comme si cette pureté avait existé autre part que dans les modèles des modernes[19].

Aujourd’hui, le personnage principal, l’acteur de cette conquête du désert n’est plus l’humaniste cultivé, il a laissé peu à peu sa place à un personnage encore plus irréprochable, encore plus innocent : le technicien expert. Il y a désormais moins de grands discours sur la nécessité de civiliser les barbares, ils sont remplacés par des présentations power-point autour des contraintes imposées par les modélisations, la nécessité de se débarrasser du bruit pour rendre les choses prévisibles, gouvernables. Au final, lorsque le discours, le corps, ou l’existence même d’un individu ou d’un groupe, apparaît comme du bruit dans un modèle, le sort que lui est promis est assez semblable à celui que la civilisation voulait faire aux barbares. Modèle ou bruit est d’une certaine manière une actualisation de civilisation ou barbarie.

La vision d’ un monde dans lequel la vie se développerait sous une forme parfaite à partir du désert, du vide, de l’homogène, du sans histoire, du sans qualité, est toujours aussi étrangement présente.

À tous ceux qui sont censés ne pas exister (Rafael Nahuel, Santiago Maldonado…)  et qui, vivants ou morts, sont toujours présents. Marichiwei

Par Guillermo Kozlowski

Ce texte a été publié dans le dossier « Hantise (dé)coloniale » publiée par la Revue nouvelle. 

[1] Cité en exergue dans Hélène Blais, Les mirages de la carte, Fayard, 2014, p. 237.

[2] ibid., p. 251.

[3] ibid., p. 252.

[4] Jules Ferry, discours à l’assemblé du 28 juillet 1885. Disponible sur le site officiel de l’ANF http://www2.assemblee-nationale.fr/decouvrir-l-assemblee/histoire/grands-moments-d-eloquence/jules-ferry-28-juillet-1885

[5] Informe oficial de la Comisión científica agregada al Estado Mayor general de la expedicion al Rio Negro

(Patagonia) realizada en los meses de Abril, Mayo y Junio de 1879, bajo las órdenes del general d. Julio A. Roca (con

16 láminas) Buenos Aires, Imprenta de Ostwald y Martinez,1881-[82] https://www.biodiversitylibrary.org/bibliography/2504.

[6] Cité par Miguel Alberto Bartolomé, « Los pobladores del “desierto” », Amérique Latine Histoire et Mémoire. Les Cahiers ALHIM [En línea], 10 | 2004, Publicado el 21 febrero 2005, consultado el 03 enero 2018. URL : http://journals.openedition.org/alhim/103. Traduction personnelle.

[7] Informe oficial de la Comisión científica agregada al Estado Mayor, op cit.

[8] Informe oficial de la Comisión científica agregada al Estado Mayor, op cit.

[9]ibid

[10] Mensaje al Congreso Nacional de Nicolás Avellaneda sobre la “conquista del desierto”, traduction personnelle. https://www.elhistoriador.com.ar/documentos/organizacion_nacional/mensaje_al_congreso_nacional_de_nicolas_avellaneda_sobre_la_conquista_del_desierto.php.

[11] Informe oficial de la Comisión científica agregada al Estado Mayor, op cit.

[12] Théodore Herzl, l’État des Juifs, 1896. Pour l’édition citée : La découverte, 1990, p. 100.

[13] ibid., p. 95.

[14] ibid., p. 89-90.

[15] ibid., p. 44.

[16] Edward Said. L’Orientalisme, 1978 (réédition 2005), p. 270.

[17] Frederic Turner, The Significance of the Frontier in American History, 1884, https://www.historians.org/about-aha-and-membership/aha-history-and-archives/historical-archives/the-significance-of-the-frontier-in-american-history. Traduction personnelle.

[18] Hélène Blais, op. cit., p. 252.

[19]A ce sujet cf l’article très intéressant de Miguel Alberto Bartolomé cité plus haut, par rapport à l’Argentine, Et l’analyse fondamentale d’ Edward Said sur l’Orientalisme.

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