Collections coloniales de restes humains : Le gouvernement encommissionne Lusinga

Collections coloniales de restes humains : Le gouvernement encommissionne Lusinga

Alors que le processus de restitution gagnerait à devenir un enjeu public, c’est-à-dire à faire l’objet d’une transformation démocratique, le gouvernement encommissionne le cas de la restitution du crâne de Lusinga. L’enquête réalisée par Michel Bouffioux avait concouru à ouvrir la question en Belgique et dans la foulée les présidents de parti s’étaient prononcés pour la restitution (la secrétaire d’État avait été jusqu’à parler de changer le cadre légal). Désormais, Zual Demir (N-VA) fait marche arrière et retrouve de vieux réflexes belgicains. Décidément les forces obscures du colonialisme sclérosent encore en profondeur la société belge et exercent leurs emprises sur un monde politique attentiste et vite effrayé. La lutte décoloniale est bien la fracture politique de notre époque. Le gouvernement pourra bien encommissionner la question, le spectre de Lusinga hantera encore longtemps la politique de ce pays.

Martin Vander Elst

Collections coloniales de restes humains : Le gouvernement encommissionne Lusinga

Zuhal Demir
© BELGA PHOTO / SOPHIE KIP

 

Beaucoup moins émue que précédemment, l’émule de Bart De Wever n’a rien annoncé d’autre qu’un encomissionnement de cette question. |

 

Après s’être déclarée favorable à la restitution des restes humains collectés au Congo pendant l’époque coloniale, la secrétaire d’Etat Zuhal Demir (N-VA) s’est montrée plus prudente hier au parlement. Interrogée par les députés Hellings (Ecolo) et Dallemagne (CDH), elle parle désormais de la création d’un « groupe de travail » sur cette « question sensible et complexe ».

 

En mars dernier, Paris Match Belgique révélait le parcours meurtrier d’un militaire belge qui, lors de la conquête coloniale du Congo à la fin du 19ème siècle collectionnait les têtes des chefs insoumis qui lui résistaient. Il ramena trois crânes en Belgique dont celui du chef Lusinga. En 1886, ces restes humains furent commentés devant la Société d’Anthropologie de Bruxelles où l’on pérorait sur la prétendue infériorité de certaines « races », sont conservés par l’Institut Royal des Sciences Naturelles de Belgique (IRSNB). Auparavant ces 3 crânes ont séjourné au Musée du Congo, l’actuel Musée Royal de l’Afrique Centrale (MRAC) où ils faisaient partie de la collection d’anthropologie anatomique. Notre enquête a ensuite établi que cette collection d’un genre douteux comptait 289 crânes, 12 fœtus, 8 squelettes provenant d’Afrique centrale. Elle a aussi mis en évidence que les documents d’acquisition de ces ossements recueillis dans des conditions hautement contestables ont été « égarés » lors du transfert de la collection vers le Musée des sciences naturelles en 1964. D’autres crânes « collectés » dans des conditions douteuses dans l’ex-Congo belge séjournent dans un laboratoire de l’Université Libre de Bruxelles.

Les premières pages du registres de la collection d’anthropologie anatomique du Musée du Congo (doc MRAC).. © MRAC

Lorsque l’affaire Lusinga éclata, la secrétaire d’Etat à la politique scientifique du gouvernement fédéral, Zuhal Demir (N-Va) s’était déclarée « choquée » par l’entremise de sa porte-parole. Elle disait : « Nous ne sommes pas responsables de ce qui s’est passé il y a plus de cent ans, mais nous le sommes de ce que nous faisons de ces restes humains aujourd’hui. Clairement, ces crânes ne sont pas des objets de musée. Ce sont des restes de personnes humaines identifiées. Nous leur devons le respect. Dès lors, si une famille congolaise apparentée devait les réclamer, je serais favorable à une évolution du cadre légal afin de permettre leur restitution ».

De l’eau à coulé sous les ponts…

Ce 25 septembre, la même secrétaire d’Etat a répondu des interpellations des députés Benoit Hellings (Ecolo) et Georges Dallemagne (CDH) lors d’une réunion de la commission de la Politique scientifique qui s’est tenue à la Chambre des représentants. Beaucoup moins émue que précédemment, l’émule de Bart De Wever n’a rien annoncé d’autre qu’un encomissionnement de cette question. La secrétaire d’Etat a d’abord présenté les choses de manière biaisée en déclarant que « le statut des restes humains conservés dans nos musées ainsi que leur éventuelle restitution donnent régulièrement lieu à des débats au sein de la société, des milieux politiques et des musées concernés, en l’occurrence l’Institut royal des Sciences naturelles de Belgique ». En réalité, ce débat n’a pas eu lieu en Belgique alors qu’il s’est déjà tenu dans de nombreux pays étrangers. La Belgique a du retard dans la réflexion sur la restitution de ses collections coloniales de restes humains mais aussi dans le débat, à peine naissant, de la restitution de biens culturels volés durant l’époque coloniale. Une carte blanche signée ce 26 septembre par de nombreuses personnalités le déplore avec force.

Ayant rangé son mouchoir, Me Demir estime désormais que « le thème du rapatriement de restes humains est une question sensible et complexe ». Elle ajoute : « J’ai donc décidé d’examiner ces dossiers en profondeur et ce, dans le contexte plus large d’une approche globale concernant la possibilité de rapatrier des restes humains tout en examinant si cela est souhaitable. J’ai donc récemment mis en place un groupe de travail administratif composé de collaborateurs appartenant à mon administration et aux Établissements scientifiques fédéraux concernés par cette problématique. Je soumettrai au gouvernement les résultats formulés par ce groupe de travail accompagnés éventuellement d’une proposition d’adaptation du cadre juridique. La décision finale reviendra au gouvernement ».

« Le travail de mémoire ne fait que commencer »

En réponse, le député Hellings a considéré que « le fait qu’en 2018, nous parlions de trois crânes découverts dans les collections de nos musées fédéraux démontre que le travail de mémoire par rapport à notre passé colonial ne fait que commencer. Il est terrible de constater qu’aujourd’hui, les trois crânes de trois chefs africains sont entassés dans les caves de nos musées, alors que le buste du lieutenant-général Storms, qui est responsable de la décapitation de l’un d’entre eux, lui, trône toujours au square de Meeûs, qui se trouve à 200 mètres d’ici. Cela démontre à nouveau que le travail de mémoire n’a pas du tout été entamé par notre pays ».

Benoit Hellings
©  BELGA PHOTO DIRK WAEM

A l’adresse de Mme Demir, Benoît Hellings a encore lancé : « Je pense que la réouverture du MRAC est une occasion rêvée pour qu’à votre initiative, le gouvernement rende solennellement ces crânes pour bien montrer que, dans l’appréhension de son passé colonial, la Belgique a complètement changé de perspective. Elle accepte son passé colonial et admet les erreurs commises par la Belgique au Congo. Rendre ces restes humains pourrait être un très beau geste rendu par le gouvernement, en particulier son chef, vous-même ou éventuellement un membre de la famille royale. »

« Cela mériterait un travail beaucoup plus attentif »

Georges Dallemagne (cdH) a quant à lui rappelé la secrétaire d’Etat qu’ « il est choquant de se rendre compte que des personnes ont été décapitées parce qu’elles ne voulaient pas se soumettre à l’ordre colonial, que leurs crânes ont été ramenés en Belgique et sont dans certaines collections, notamment des collections d’institutions fédérales. Cela pose une grave question sur la manière dont nous regardons encore ces événements, et sur le travail de mémoire. La deuxième chose que je voulais vous dire, c’est que je ne suis pas très impressionné par la vitesse à laquelle on travaille sur cette question. J’ai accueilli de manière très favorable vos déclarations de mars, mais en fait, j’ai l’impression que le travail n’a pas vraiment commencé. Vous avez mis récemment un groupe de travail en place ? Je trouve que cela mériterait un travail beaucoup plus attentif. On est simplement en train d’examiner la loi. J’avais imaginé que nous avancerions plus vite. Nous ne disposons pas d’un véritable inventaire et nous n’avons pas non plus de position politique bien établie. Je me permettrai de revenir assez rapidement, parce que je pense que cela mérite une réponse politique et juridique précise et concrète, bien avant la fin de cette législature ».

En attendant, Lusinga et les autres resteront dans leur boîte au Musée des sciences naturelles.

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