Retour sur l’ouvrage d’Houria Bouteldja, par Marianne Van Leeuw-Koplewicz

Spread the love

 Seconde Synthèse (Sciences sociales)

« Dialectique entre l’antisémitisme et l’islamophobie (et réflexions sur le concept de judéo-phobie et autour de la figure du Sémite comme jonction entre juifs et musulmans.) »

 

***

 

Retour sur l’ouvrage d’Houria Bouteldja, Les blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire

 

Marianne Van Leeuw-Koplewicz

 

« Le discours, en apparence, à beau être bien peu de chose, les interdits qui le frappent révèlent très tôt, très vite, son lien avec le désir et avec le pouvoir (…) le discours n’est pas simplement ce qui traduit les lutes ou le système de domination, mais ce pour quoi on lutte, le pouvoir dont on cherche à s’emparer(…) » « (…) enfin à une échelle beaucoup plus large, il faut bien reconnaitre de grands clivages dans ce qu’on pourrait appeler l’appropriation sociale des discours (…) L’éducation à beau être, de droit, l’instrument grâce, auquel tout individu, dans une société comme la notre, peut avoir accès à n’importe quel type de discours, on sait bien qu’elle suit dans sa distribution, dans ce qu’elle permet et dans ce qu’elle empêche, les lignes qui sont marquées par les distances, les oppositions et les luttes sociales. Tout système d’éducation est une manière politique de maintenir ou de modifier l’appropriation des discours, avec les savoirs et les pouvoirs qu’ils emportent avec eux. »

 

Michel Foucault, L’ordre du discours, Gallimard, 1971.

 

Comment le couvre-feu et le maintien d’un certain « ordre du discours » en France a produit une riposte incandescente et lumineuse

Introduction

L’hypothèse qui va être défendue dans ce travail implique de prendre au sérieux une proposition où  ne viennent pas en première ligne, et malgré leur importance, les causes urgentes à défendre — causes qu’un ensemble de mauvaise foi, de conflits d’intérêts, d’indifférence et d’ignorance entretenue obscurcissent. On pense bien sûr à la Palestine, à la Syrie, à la difficulté (par exemple et au hasard) d’entonner un chant antisioniste sans être taxé d’antisémite, à la France-Afrique, à la politique migratoire, aux morts de bavures policières. Certes, ces causes auraient pu servir comme grille de lecture des propositions de l’ouvrage d’Houria Bouteldja et nous aurions pu renvoyer dos a dos bonne causes et mauvaise foi, et faire hypothèse que c’est le rejet de ces combats menés par le PIR qui induisent une telle hargne. Je ne crois pas à cette hypothèse. En tout cas, ce n’est pas l’unique facteur. Ces injustices criantes, que l’on peux égrener rapidement sans avoir besoin d’entrer dans beaucoup d’explications pour rallier les humanistes, tant est criant leur caractère problématique, n’existent peut-être pas « à cause du capitalisme » (leitmotiv survival et résurgence de la gauche de la gauche, on laissera la gauche libérale à son score), mais peut-être parce qu’un «ordre du discours » est à l’œuvre, et que s’attaquer aux injustices et comprendre l’indignation qu’elles suscitent ne peux pas se faire sans toucher à l’ordre symbolique et discursif.

Je vais donc plutôt tenter d’analyser et revenir sur ce qui sous tend, qui ronge insidieusement et profondément le cadre épistémologique qui définit les acteurs en présence dans le champ académique, et pas uniquement politique. Cadre profondément inégalitaire, ce dont se rendent compte, bien entendu, les personnes concernées et que la gauche tarde toujours à reconnaître. Comme le résume Sadri Khiari, membre fondateur de l’Appel des Indigènes « parce qu’elle est le partenaire indispensable des Indigènes, la gauche est leur premier adversaire[1]». C’est cet aspect qui est à la base de la crispation et de la violence dont les « Indigènes de la République » sont récipiendaires dès leur création et avant même de devenir un parti (le PIR). Cette grille d’analyse peut se révéler utile puisque le premier objectif des Indigènes de la République en 2005 est la constitution d’un contre-discours et la dénonciation d’un climat idéologique : « Attribuer le monopole de l’imaginaire colonial et raciste à la seule extrême-droite est une imposture politique et historique. L’idéologie coloniale perdure, transversale aux grands courants d’idées qui composent le champ politique français[2] (...) Elle produit des ravages dans la société française, déjà elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein des forces progressistes comme une gangrène »[3]. La déclaration pourra sembler provocatrice, dans une politique — certes, déjà restrictive –, mais qui fait encore miroiter méritocratie et inclusions de tous, sans distinction, dans le champs académique de la culture et des sciences sociales.

Pourtant à bien y regarder, la population dite autochtone bénéficie de fait d’une plus grande liberté en matière d’orientation de savoir et accessoirement d’une suprématie effective, qui la place trop souvent — second écueil qui entérine la distance et le surplomb – dans un rôle d’éducatrice attitrée. Cette analyse est beaucoup plus adaptée à la Belgique qu’à la France, où le niveau de relégation est beaucoup plus flagrant donc plus difficile à masquer. D’ailleurs, à proportion, l’absence de pluralité en matière d’expression est plus énergiquement combattue par les protagonistes eux mêmes[4]! Pour l’anecdote, douze ans après l’Appel de 2005, la relégation est telle qu’à propos de la marche du 19 mars 2017[5], on a pu entendre sur Arte à propos de Sevran dans le 93 : « Le ciel est la seule chose commune qu’ils partagent avec les autres Parisiens ».

En Belgique, où le mouvement des Indigènes trouve forcément des échos[6], il n’y a qu’en matière de refoulé colonial que nous battions la France. En France, l’Algérie et « l’Outre-mer » — colonies encore existantes – sont l’enjeu d’âpres débats ; chez nous, le Congo — pour ne prendre que les cas Lumumba / Léopold II – les discussions au niveau institutionnel n’en sont encore qu’aux prémisses, sans même entrouvrir la question des réparations. En Belgique, la fonction d’encadrement est plus palpable et tend de jour en jours à devenir un facteur de légitimité en soi. Qu’importe : des deux côtés de la frontière, la défense des valeurs[7] n’est plus un discours brandi seulement par l’extrême-droite, mais aussi par le champ académique ou culturel, frileux de voir apparaître, en terre plus jacobine ou germanique qu’anglo-saxonne, gender et culturals studies ou « nouvelles fabulations et récits » (Donna Harraway[8]). On pourrait donc dire que l’opposition, en France, est violente et frontale et, chez nous, paternaliste et biaisée (ce qui correspond davantage à notre culture jésuite d’une part et « laïcarde soft » de l’autre)[9]. Dans un second temps et par simple acceptation d’un système aux places réservées (où elles sont de moins en moins nombreuses pour tout le monde) qui leur est sans conteste favorable, la majorité blanche et éduquée a valeur d’exemple à suivre pour ceux qui veulent réussir. Pourtant, ceux qui le suivent effectivement le payent cash. En France, lorsque Emmanuel Macron réalise une réforme du travail qui le rendrait inéligible, il la fait passer par Myriam El Khomri. « El Khomri qui en arabe veut dire le basané : on entendra donc pendant trois mois, durant les manifs ce nom conspué et honni » (Nacira Guenif[10]). Macron conservant base arrière et coudées franches ! Cela rappelle les artilleurs sénégalais. On peut me rétorquer que je fais du paternalisme inversé et que Meryem El Komry n’avait qu’à pas y aller ! De même, à Bruxelles, Ismael Saidi et sa fort mauvaise pièce de théâtre « Jihad »[11] où notre ancien flic converti par un tour de magie politique aux sciences islamiques et à la dramaturgie est sommé sur cette base de déradicaliser ses compatriotes.

Il faut avoir l’estomac bien accroché pour vouloir et pouvoir réussir dans cet « ordre du discours » (Foucault) et plus encore pour donner ces ordres-là, avilissants et inutiles, mais rodés comme au temps des colonies quand comme le rappelle le sociologue Mathieu Rigouste, il n’y a jamais eu – ultime et déchirante ruse du pouvoir – « autant d’Algériens dans l’administration qu’immédiatement avant l’indépendance ». Et quand bien même… Les défections sont tellement nombreuses qu’elles héritent d’un système accru de surveillance, de relégations et de violences, mais ce n’est pas ici notre objet[12].

 

Les « autochtones[13]» sont soit naturellement du côté des bonnes valeurs, moins à civiliser, du côté de l’hégémonie, et jusque dans la critique voire la sédition, risquent beaucoup moins d’être taxés d’alternatifs radicaux, même si après Notre Dame des Landes, la mort de l’activiste Rémi Fraisse en octobre 2014 et les suites des attentats de Paris, les militants écologistes vont eux aussi goûter à l’assignation à domicile et à une violence policière nouvelle. « Les nouveaux égaux de la République, les enfants des anciens colonisés » ( Nacira Guénif) demeurent a contrario toujours en situation d’être éduqués, orientés et encadrés. Ce qui souligne une rémanence éloquente et démontre que « les bienfaits de la colonisation » ne sont pas uniquement une manière de nier les faits de prédation et de violence, mais avant tout une idéologie : celle de la mission civilisatrice.

 

Ce point est central et nous devons nous y attarder pour réfléchir aux propositions et aux analyses des Indigènes de la République. S’il est devenu usuel de dire que l’ancien racisme, qui reposait sur la croyance en la supériorité de la race, a disparu au profit de phobies liées au déclassement de la classe moyenne blanche, je serai pour ma part plus prudente et considérerai que lorsque l’on remplace supériorité de la race par supériorité culturelle, le tableau est beaucoup moins clair. Quand bien même et forcément, il y aurait des choses à apprendre, afin de remplacer « projections et fantasmes » (Nacira Guénif) que subissent majoritairement les intéressés, et qui sont vecteurs de l’énorme menace que représente l’islamophobie dont le nombre de victimes est en augmentation constante. Il faut pour cela beaucoup de travail hors carcan, et hors brain washing. Si l’on m’oppose que l’encadrement n’est plus supporté par ceux qui le subissent, je répondrai qu’il continue tout de même à faire des ravages : c’est sans doute là qu’il faudrait chercher les causes du fameux décrochage scolaire des quartiers, en France comme chez nous, et celles des départs vers la Syrie. Pour ceux qui ont tenu bon et qui ont fait des études à l’intérieur de « nos » universités, « de nos » orientations et valeurs, ils ont souvent répondu en intégrant l’énoncé désormais célèbre qu’Audre Lorde avait brillamment synthétisé : « ce n’est pas avec les outils du maître que l’on va détruire la maison du maître ». Et c’est là que nous pouvons rencontrer les Indigènes au sens large : laboratoire de réflexions non alignées. On peut s’en rendre compte dans la nouvelle émission web « Paroles d’honneur » qui réunit chercheurs, militants, intellectuels, citoyens… Lesquels ont tous pour dénominateur commun, non seulement d’être en filiation avec l’immigration, mais d’être absents des flux médiatiques majoritaires, pour exister en revanche ici pleinement. Elles et ils ont su résister aux raccourcis, pointer les apories et renouveler l’épistémè.

Elle est sans doute plus longue dans les pays anglo-saxons, mais la liste d’intellectuels, de militants et d’artistes issus de l’immigration qui n’entendent plus se faire dicter leur cahier des charges pour exister et réussir ne cesse de s’allonger. Quelques noms belges et français : Norman Ajari, Nacira Guennif, Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Franco Lollia, Nadia Fadil, Louisa Yousffi, Etienne Minoungou, Veronique Clette Gabuka, Maboula Soumahoro Sihame Asbague, Rachida Aziz, Mohamed Ouachen, et récemment le comédien bruxellois Mourade Zeguendi qui refuse un rôle de terroriste proposé par Brian de Palma. Bien d’autres voix indépendantes en Inde (inaugurées par Arjun Appadurai) ou Enrique Dussel en Argentine, en Chine, en Afrique, au Pakistan, etc., dé-serrent le carcan euro-centriste et ce n’est pas un drame.

 

« Les catégories que j’utilise, blancs, juifs, indigènes, femmes indigènes sont sociales et politiques »

 

« Rappelons ici et à titre symbolique seulement, le vieux principe grec : que l’arithmétique peut bien être l’affaire des sociétés démocratiques, car elle enseigne les rapports d’égalité, mais que la géométrie seule doit être enseignée dans les oligarchies puisqu’elle démontre les proportions dans l’inégalité » (Michel Foucault, L’ordre du discours, op.cit.)

 

Lorsque, suite aux émeutes de 2005 en France et aux Intifada de 2008 et de 2012 (très tard donc), on est passé de l’autre côté, du côté de ceux pour qui la légitimité est sans cesse interrogée, quand bien même – ou pour cela même ? – ils constituent aujourd’hui en Europe de nouveaux horizons spirituels, esthétiques et politiques importants, une grande lassitude guette. Une peur aussi. Celle de ne plus avoir la patience de supporter « la vaste majorité blanche nonchalante et cruelle » dont parlait Baldwin en 1963[14], avec une émotion intense, rendant l’actualité encore plus insupportable et surtout permettant de comprendre pourquoi ceux qui subissent peuvent justement s’impatienter. Pourtant pointer toutes les fois où nous nous prenons les pieds dans le tapis, quand bien même le pouvoir nous remet rapidement en place, aurait été ou sera une tâche plus digne que d’être maintenu à flots par des bouées de plus en plus visibles. Et si nous, « blancs et juifs »[15] réapprenions à nager en eaux profondes plutôt que de bégayer suprématie et victimisation en eaux stagnantes ? C’est précisément la proposition de l’ouvrage Les Blancs, les Juifs et nous d’Houria Bouteldja.

 

 

« L’universel ne rassemble pas, il divise »

Cette année dans un éditorial du journal Le Monde, pas franchement post-colonial, l’éminent philosophe, Etienne Balibar, rappelait face à l’affadissement du terme « universalisme » que : « L’universalisme s’inscrit toujours dans une civilisation, même s’il cherche des formulations intemporelles. Il a un lieu, des conditions d’existence et une situation d’énonciation. Il hérite de grandes inventions intellectuelles : par exemple, les monothéismes abrahamiques, la notion révolutionnaire des droits de l’homme et du citoyen, qui fonde notre culture démocratique, le multiculturalisme en tant que généralisation d’un certain cosmopolitisme, etc. Je soutiens donc l’idée que les universalismes sont concurrents, de telle sorte que ça n’a pas de sens de parler d’un universalisme absolu. Un universalisme qui se constitue n’en remplace jamais complètement un autre, c’est pourquoi les conflits sont susceptibles d’être réactivés »[16].

 

Lors d’une interview de Louisa Yousfi pour le second plateau philo de « Paroles d’honneur », on a pu suivre la rencontre d’Etienne Balibar avec Norman Ajari où le dispositif permettra que se jouent en toute égalité, un point de vue indigène et un non-indigène, autour de ce thème de l’universalisme[17].

L’appel des Indigènes de la République – 2005
Nous Sommes Les Indigènes de la République, Éditions Amsterdam, 2012

 

Pour comprendre et revenir sur le contexte et ce à quoi ont répondu Les Indigènes de la République, il faut commencer par donner la parole à un de leurs membres fondateurs, Youssef Boussoumah, historien et militant. À la veille de la marche du 19 mars 2017, il revient sur celle de 1983 : « Pour tous ceux qui n’ont pas connu la marche de 1983, j’insiste sur le fait que la Marche pour l’égalité en 83 n’a jamais été récupérée. J’insiste bien, jamais. Ni par le PS, ni par qui que ce soit. Dire le contraire, ce serait offenser ses organisateurs dont certains sont dans une situation très précaire (lire à ce propos ce que dit Djamel Atallah). Il est très important de le préciser. Le fait que les grandes organisations syndicales et politiques de gauche aient été obligées de marcher derrière les marcheurs à l’arrivée à Paris, a été le simple résultat du rapport de forces qu’ils ont su créer. Tout comme à l’été 2014, les partis de gauche français ont été obligés de se rallier aux manifs pour Gaza tant la mobilisation de la jeunesse a été importante. Elle en est devenue incontournable. Ce qui est vrai par contre, c’est que dans les années qui ont suivi 1983, le PS a ensuite récupéré la cause antiraciste en la détournant à son profit vers les marécages de l’antiracisme moralisateur et superficiel.C’est précisément parce que le PS n’a pas pu récupérer la Marche que Julien Dray, Harlem Désir, Eric Ghebali (président de l’UEJF) ont créé SOS racisme en 84, avec l’aide financière de Pierre Bergé, etc. La radicalité des marcheurs reposait entre autres sur leur autonomie, ayant poussé les jeunes par exemple à refuser les avances du PS. Y compris celles de Mitterrand, obligé de les recevoir du fait de ce succès, mais qui n’a pas pu briser cette volonté d’autonomie. Pied de nez, les jeunes ont même refusé de retirer leur keffieh palestinien pour entrer à l’Elysée. Le mouvement Beur, lui, a été marginalisé puis tué par SOS, c’est vrai. En 1985, au moment où se tenait à la Bastille le meeting d’arrivée de la marche de 1984, cette fois nous avons vu arriver un car avec dedans des sortes de martiens portant tee-shirts et autocollants jaunes à petite main. SOS. Et tout de suite je me suis dit, c’est fini. Aujourd’hui le grand combat entre l’antiracisme moral, arme de la social démocratie impérialiste française, et l’antiracisme politique et autonome se poursuit. Faisons en sorte que l’antiracisme politique l’emporte ».

Le projet « de bousculer le champ finalement très conservateur de la gauche antiraciste (…) à travers les catégories de colonialités et de races sociales »[18] va rencontrer dès sa naissance la mauvaise foi de la presse mainstream, des médias en général, et de la gauche classique sans que cela ralentisse le mouvement d’autonomie et de luttes des banlieues en général, ni les prises de paroles de toute une série d’intellectuels. Maboula Souhamoro[19] — à la suite de son passage et de celui d’Houria Bouteldja dans l’émission « Ce soir ou jamais » — déclare de ce moment de mise au pilori que malgré tout « on ne pourras plus revenir en arrière et nous maintenir à notre place, la dignité est non négociable ». À l’occasion du « procès de l’antiracisme politique »[20], qui entendait parodier les républicains simplistes et honorer en même temps les militants de l’antiracisme politique, Sihame Assbague, membre du PIR et représentant de la nouvelle génération, déclare lui : « je veux dire à papa Joffrin (rédacteur en chef du quotidien Libération, ndr) que, pour moi, c’est plus ‘Touche pas à mon pote’, mais ‘Me touche pas tout court, et surtout ne parle pas à ma place’ ». Quasi vingt-cinq ans après L’immigration ou les paradoxes de l’altérité d’Abdelmalek Sayad, qui terminait par ces mots, sur la manière dont les arabo-musulmans héritent d’une série de projections ne tenant aucun compte de leurs réalités plurielles : « S’adapter ici c’est nécessairement se désadapter là, s’intégrer ici c’est nécessairement se ‘désintégrer’ ailleurs ou quelque part en soi, quand la chose n’a pas déjà été faite avant de ‘s’intégrer’ ; s’assimiler ou être assimilé, c’est nécessairement se ‘dés-assimiler’ et être ‘des assimilés’ ; ‘s’indigéniser’, c’est nécessairement ‘s’allogéniser’ ailleurs, se ‘dès-indigéniser’ de là où on était anciennement indigène », l’ouvrage de 2004 de la sociologue et anthropologue Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé, Les Féministes et le garçon arabe[21] poursuit et affine le travail d’analyse autour des projections dont ici le garçon arabe fait l’objet, tandis qu’en 2013, l’ouvrage de sociologues encore – Abdellali Hajjat et Marwan Mohamed –  Comment les élites françaises fabriquent le problème musulman décortique avec une habilité maniaque le discours médiatique à l’œuvre. À l’occasion de la réédition de ce premier best seller non aligné en France, ils ajoutent pour l’occasion une post-face contenant une mise en garde : « Ainsi nous nous trouvons dans une situation particulièrement pernicieuse de double lien, d’interdépendance entre acteurs à la fois rivaux et reliés entre eux, d’un maelstrom dont il sera difficile de sortir : l’impérialisme nourrit la violence politique qui alimente l’islamophobie, qui nourrit elle même la violence politique, qui relance l’impérialisme, etc. » On peut résumer ainsi : si on ne prend pas en considération les critiques légitimes que formulent les Indigènes, la gauche aussi prend la responsabilité d’offrir sur un plateau d’argent ceux qui exigent respect, dignité et fin de l’impérialisme à d’autres offres politiques qui sauront leur trouver un terrain d’action, même mortifère (et ce y compris pour ceux que l’on appelle « les nouveaux convertis » et qui me semble-t-il sont plus convertis à ce type de lutte qu’à l’Islam).

 

À partir du récent ouvrage de l’essayiste camerounais Achille Mbembe, Politique de l’inimitié[22] : une lecture « majoritaire » du journal Le Monde[23] et « indigène » de Sadri Khiari, membre fondateur des Indigènes

 

Je voudrais prendre un exemple concret de la manière dont des lectures aux perspectives situées fonctionnent et comment cette position renouvelle considérablement le débat. Comme l’a toujours clamé haut et fort Isabelle Stengers, « nous avons besoins de savoirs situés »[24]. Les savoirs indigènes dont se réclament aujourd’hui nombres d’intellectuels et de militants chez nous et en France — comme toutes les « émergences intellectuelles » (Balibar) — sont de tels savoirs situés.

 

Il ne s’agit pas ici de mettre en question l’importance d’Achille Mbembe. Il mène un travail intellectuel conséquent dans le fil d’une tradition humaniste et universaliste. Il bénéficie, malgré des prises de positions très engagées contre les ravages du capitalisme, d’une écoute et d’une réception importantes, sans doute en vertu de cette filiation. C’est précisément cette tradition que le Monde va soutenir et que Sadri Khiari va questionner.

 

« L’identité n’est pas essentielle, nous sommes tous des passants » titre Le Monde pour présenter l’ouvrage dont il sélectionne des extraits. « Une nouvelle conscience planétaire émerge, qui se joue des appartenances et des frontières. Il est temps d’inventer une démocratie pour notre temps, estime Achille Mmembe, historien et philosophe ». « (…) Pour fonctionner, le racisme a besoin de la fiction selon laquelle il y aurait des corps purs, des cultures pures, du sang pur. Or, il n’existe aucun corps humain qui soit pur, diaphane. En matière de corps, de religion, de culture ou de sang, le blanc n’existe tout simplement pas. Tous les corps sont gris ocre et obscurs. Et c’est ce qui fait d’eux des corps vivants et humains, et à ce titres poreux, ouverts sur ce qui les fait vivre, sur la chair du monde(…) »

« (…) D’autre part, le projet de l’en-commun fait place au passant. Le passant renvoie en dernière instance à ce qui constitue notre condition commune, celle de mortel, en route vers un avenir par définition ouvert. Être de passage, c’est cela finalement la condition humaine terrestre. organiser et gouverner le passage et non instruire de nouvelles fermetures, telle est à mon sens la tâche de la démocratie à l’ère planétaire. »

 

Bien sûr, pour une blanche de gauche, ce texte résonne positivement, rappelle ce que la mondialisation oblige à penser, permet de ternir le protectionnisme en vogue à gauche comme à droite, ce protectionnisme qui défend aujourd’hui la consommation locale, la production locale, avec la sérieuse question écologique comme argument d’autorité commode pour justifier le repli. Protectionnisme oublieux. Car même si on arrive à harmoniser les syndicats en Europe — on peut rêver ! — quid de l’ouvrier Bangladais ? Achille Mbembe nous rappelle que sans luttes mondiales contre le capitalisme et pour les droits de tous les humains, qui ne sont que des passants (c’est son concept clef) point de salut.

 

Pourtant la lecture indigène va venir fracturer cette lecture hiératique. Sadri Khiari, immédiatement après la présentation élogieuse du Monde qui rencontrait ma propre lecture enthousiaste, répond à Mbembe sur le blog qu’il tient à Tunis en titrant : « Il n’y a pas de politique sans luttes identitaires ». Il poursuit : « (…) Dans sa tribune, Achille Mbembe, plus moraliste que philosophe, parle de beaucoup trop de choses pour en parler vraiment. Une thématique principale ressort cependant de l’ensemble de son propos. Il s’agit de l’identité sur laquelle il réfléchit en emboîtant deux registres pas nécessairement très compatibles ; l’un que j’ai du mal à définir et que je désignerais par ‘métaphysique’ et l’autre qui se veut plus historique ou politique, je ne sais pas trop non plus. (...) »

« (...) Le second registre dans lequel Mbembe pense la question peut sembler plus concret. Il nous parle en effet de la mondialisation, un phénomène que l’on aurait pu croire historique, produit de la logique capitaliste et de stratégies politiques diverses. Quoi qu’il évoque le néo-libéralisme et la ‘financiarisation de l’existence’, cette mondialisation parait, à lire le philosophe, ne constituer finalement que la réalisation de la commune humanité de l’humain. C’est sans doute de ce postulat qu’il déduit, en particulier, que la notion de frontière ‘tend désormais à se distendre sinon à se dissoudre. Inexorablement’. On pourrait bien sûr lui rétorquer que, si pour une part, mais pour une part seulement, la catégorie spécifique de frontière d’État telle qu’elle s’est constituée à partir du XIXe siècle en Europe, connait en effet des transformations, sans pour autant s’abolir, loin de là, la mondialisation s’accompagne de tout autre chose que la dissolution des frontières, dans leur acception générique. Nous assistons au contraire à leur redéploiement et à leur métamorphose. Les formes de séparations et de hiérarchisations, consacrées juridiquement ou non, entre groupes, collectivités, communautés, classes et races sociales, continuent d’exister, se renouvellent ou émergent inédites, et constituent le ferment et le fondement d’identités multiples et buissonnantes, qui souvent se renouvellent quand bien même elles se présentent comme un ‘retour aux source’. Mais cette réalité ne pèse sans doute pas lourd face à l’argument assommant de Mbembe : ‘Le propre de l’humanité, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des cultures et des identités’. Autrement dit, l’histoire réelle des hommes va à l’encontre de l’essence de l’homme, ce qui est assurément bien embêtant.

Si l’on voulait résumer la teneur de son article, on pourrait écrire tout simplement ceci : L’Homme est une essence et l’identité n’en étant qu’une particularité historique ne saurait être essentielle. Le problème, pour ne pas être plus original dans mon propos qu’Achille Mbembe, c’est que l’Homme n’existe pas et qu’il n’y a que des hommes, des hommes historiques, des hommes particuliers organisés particulièrement sous des formes collectives diverses et, depuis pas mal de temps déjà, sous des formes désagréablement hiérarchisées, qui développent avec des rapports de forces, de la politique et des identités.

Nous sommes tous des ‘passants’ écrit encore le philosophe, mais il oublie deux choses. La première, c’est que nous ‘passons’ en groupes et non tout seul. Seule une illusion d’optique nous fait croire du contraire. La seconde est qu’en fonction des rapports de forces entre groupes, ou sous-groupes, certains ‘passent’ plus longtemps que d’autres, certains ‘passent’ debout et d’autres assis, et certains ‘passent’ assis sur le dos d’autres ‘passants’. Ça c’est l’histoire, ça c’est la politique (…) »

 

Ce texte m’a littéralement décentrée. Pas seulement parce que la démonstration est éloquente, mais aussi parce que sans restrictions « sécuritaires » et politiques pour voyager, cosmopolite et citoyenne du monde, éduquée sans croyances aux hiérarchies donc exonérée de toute culpabilité, l’imaginaire débarrassé de barbares ou de civilisés, me voici prise sur le fait d’avoir oublié qu’il ne suffit pas de penser pour passer, ni de ne pas croire à la supériorité pour ne pas en hériter de facto. Être rappelée à l’ordre, c’est sans doute le cahier des charges que nous pourrions endosser, car comme le rappellent Stengers, Harraway ou Houria Bouteldja, ne pas être coupable ce n’est pas être innocent et il s’agit peut être d’apporter ce qu’elles nomment une res-responsabilité. Car il reste encore pour longtemps un angle mort (comme l’appellent les philosophes spécialistes de la thanato-politique) que nous omettons, de bonne ou de mauvaise foi, et donc penser n’est pas connaitre. Les concepts flottants pointés ici par Khiari, desquels on aime s’accommoder en des états d’âmes classieux dont nous avons le secret et qui font office d’action, ne suffissent plus. Beaucoup trop d’entre nous ont le droit d’apprendre aux « autres » des choses aussi fondamentales que l’histoire de l’art européenne ou la citoyenneté (versus le nouveau parcours citoyen imposé récemment aux demandeurs d’asile « pour plus d’intégration », sic), à ceux-la même qui viennent de pays que ceux qui les encadrent ne savent pas toujours situer sur une carte ou qui ne représentent absolument rien pour eux du point de vue des rapports de force actuels et historiques. C’est trop souvent ça, le visage de la bonne conscience et de l’antiracisme apolitique, tant il est vrai que pour céder la place ou inverser les rôles, on manque de candidats. À nouveau persiste l’ombre de l’encadrant et de l’encadré.

« Les blancs les juifs et nous[25] » [26]

« Mais ce cri – allahu akbar – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est bien réel ; remettre les hommes, tout les hommes, a leur place sans hiérarchies aucune[27]. »

 

 

Réception et analyse de l’ouvrage

Ou comment la critique s’annonce avant, après, sans lire, sans mains et sans vélo. Ou encore, comme on disait naguère de l’écrivaine Colette ou de Georges Sand : sa réputation la précède !

 

Voilà ce que l’exaspération me dicte, car analyser la réception du livre, c’est parler de tout sauf de l’ouvrage tant les attaques sont fantaisistes. C’est grâce à l’analyse générale que fait Nacera Guennif (à la suite d’Abdelmalek Sayad) des projections dont peuvent faire l’objet les nouvelles figures en France que j’ai compris qu’il n’y avait rien d’autres à pointer que des symptômes à l’intérieur de la dizaine d’éditoriaux à charge, et qu’il serait peu prophylactique de les analyser dans le détail.

 

L’ouvrage, quant à lui, réalise sur le mode du récit qui met en risque, décrit et problématise les différentes étapes de choix et de métamorphose de son auteure, ce qui permet de situer réellement celle qui écrit et de remettre en question radicalement celle ou celui qui lit, comme le fait du reste tout manifeste politique.

Extraits :

« D’où ma question : qu’offrir aux blancs en échange de leur déclin et des guerres que celui-ci annonce ? Une seule réponse : la paix. Un seul moyen : l’amour révolutionnaire »

 

« Qui se cache derrière le ‘je’ cartésien ? À l’époque où la formule est prononcée l’Amérique a déjà été ‘découverte’ depuis deux cents ans. Descartes est à Amsterdam, nouveau centre du système monde. Est-il concevable ce ‘je’ hors du contexte politique de son énonciation ? Non réponds le philosophe sud- américain Enrique Dussel. Ce ‘je’ est un ‘je’ conquérant. Il est armé. ».

 

« Quand je vous observe, je nous vois. Vos contours existentiels sont tracés. Comme nous vous êtes endigués. On ne reconnait pas un juif parce qu’il se déclare juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. Comme nous. »

« Le piège de l’imitation, n’est ce pas l’un des nombreuse dimension du phénomène djihadiste ?(…) qui agit comme une force contre révolutionnaire ? (…) L’occident colonial croyait anéantir la puissance virile de nos hommes. Il l’a démultiplié à son image »

 

 « DIGNITé. Ce mot dignité je ne saurais le définir précisément… elle est dans notre capacité à distinguer les étoiles des paillettes… elle est dans cette répartie implacable de Zou Enlai, lorsqu’un journaliste français lui demande : ‘quel est selon vous l’impact de la Révolution Française ? Il est trop tôt pour le dire’ »

 

 « Mais ce cri – Allahu akbar – terrorise les vaniteux qui y voient un projet de déchéance. Ils ont bien raison de le redouter car son potentiel égalitaire est bien réel ; remettre les hommes, tout les hommes, à leur place sans hiérarchies aucune. »

 

Il s’agit donc d’un livre d’initiation politique féminin, solidaire des frères et des ancêtres.

 

Ces éléments – mémoire, dignité et attention au processus de subjectivation – font partie des références habituelles d’Isabelle Stengers. Elle a donc à été très désireuse de dialoguer avec une auteure qui, de son terrain d’action ne la connaissait pas. Il reste de cette rencontre, filmée dans un jardin lors d’une belle fin de journée d’été à Montreuil, du courage coutumier et de la pensée à contre-courant exemplaires[28].

 

Extraits de la rencontre :

Isabelle Stengers : « Sur la non innocence il y a beaucoup de choses dans le livre… mais je ne vais pas le commenter parce que je ne veux pas m’approprier l’expérience qu’elle raconte (…). Au moment où la colonisation commençait, elle avait aussi lieu sur le sol européen : ou bien je me sens héritière des chasseurs de sorcières, ou bien je me sens descendante des sorcières brulées sur le sol européen, et alors ont est obligées de raconter, de fabuler de prendre des positions et alors on sort de cette généalogie qui commence avec les grecs et qui va jusqu’à aujourd’hui (…) Pour moi cette peur, cette déroute, elle traduit aussi l’absence de ressources propres pour résister, le fait que si on leur enlève, si on nous enlève les mots avec des majuscules : Progrès, Raison, Universalité, on est dans le vide et c’est par rapport à ça qu’il s’agit de dire ‘mais non ce n’est pas grave’ ! »[29] « Un autre point qu’y m’a aidée à me situer, c’est celui des Trois écologies de Félix Guattari lorsqu’il rêvait d’une alliance verte rouge. Il disait que nous sommes dans un triple ravage : écologique, des mentalités individuelles et des productions sociales collectives… »[30]

 

Houria Bouteldja : « Il y a toujours des clivages qui traversent la gauche radicale même en Belgique m’a-t-on dit. Le débat c’est positif, c’est comme ça qu’on a des alliés, mais même à l’époque où j’ai été attaquée par la GRIF — trois procès sur le quiproquo vraiment très gros des « souchiens » — j’ai reçu très peu de soutien quand il s’agissait pourtant d’attaques proférées par des fascistes. Les réactions c’est une chose, mais il y a aussi les non réactions. Dans le monde indigène, ça circule, il y a un travail d’appropriation qui se fait et qui existe. Il y a eu des réactions positives chez les blancs aussi, mais sur la gauche, même en déroute puisque nous vivons dans une hégémonie de droite. Qui veut combattre le fascisme et qui n’est pas capable de me défendre… cela me parait contradictoire…., là il y a quelque chose de significatif (…) Dans le monde universitaire il y a une très grande peur de se mouiller avec des islamo-gauchistes ».

 

Soutien plus inattendu d’Océane Rose Marie – blanche, humoriste et issue d’un milieu bourgeois –  qui avait déjà intégré (avant la sortie de l’ouvrage) et saisi dans son discours sur scène, une critique cinglante des bobos antiracistes qu’elle connait bien et qui représentent à merveille le discours de l’antiracisme moral, lequel décline tous les stéréotypes de classe et de race. « J’ai compris que j’étais blanche à 35 ans[31] ». Sa carte blanche dans le Libération[32] va lui valoir menaces de mort et annulation de quelques réservations de son spectacle. Elle va tenir bon et apparaître lors du debriefing du premier tour électoral à l’émission Paroles d’honneur[33].

 

À noter également le communiqué de soutien intitulé « On peut être en désaccord avec Houria Bouteldja, alors débattons »[34] qui réunissait un spectre large d’intellectuels : Rony Mandelbaum, Michelle Sybony, Alain Gresch, Didier Lestrade , Isabelle Stengers etc

 

Il est assez piquant de noter qu’une des énormités récurrentes en matière de critiques faites à l’auteure est celle d’homophobie quand l’ouvrage célèbre principalement trois figures : Audre Lorde, Jean Genet et James Baldwin.

 

Sur l’accusation d’antisémitisme, je renverrai d’abord au livre d’Alain Badiou et d’Eric Hazan L’antisémitisme partout – Aujourd’hui en France, qui dénonçait déjà en 2011, le chantage qui s’exerce vis-à-vis de ceux qui critiquent la politique israélienne. Ytzhak Laor, également, dans Le nouveau philosemitisme européen et le camp de la paix, (2007) dont le titre parle de lui-même. Les uns et les autres ont analysé la manière dont aujourd’hui les voix dissidentes sont écrasées pour ne laisser entendre qu’une voix de tête censée représenter la communauté juive, voix dont nous pourrions nous apercevoir qu’elle nourrit l’antisémitisme.

 

Pour ma part, la proposition me semble extrêmement généreuse. Compte tenu de la situation de plus en plus abjecte en Israël, et d’une diaspora qui majoritairement à transformé son ADN pour rejoindre les formes les plus répréhensibles du pouvoir, je remercie quiconque de se souvenir que nous ne sommes pas blancs, et que les blancs le savent même si « nous » l’avons pour l’instant oubliés, et que nous pourrions donc re-faire partie des non alignés.

 

Je ne reviendrai pas sur les attaques contenues dans deux textes du philosophe Ivan Segré, un ancien camarade, tant elles sont délirantes ou ressemblent trop à une blague juive : demander où nous pouvons aller, où est notre terre?! Mais si on ne le sait pas ou plus nous-mêmes, est-ce pour autant aux Indigènes de répondre ? Quant à Jean Vogel, politologue bruxellois, dont on attend plus grand chose depuis qu’il a organisé des lectures autour d’Huntington et de son choc des civilisations avec le plus grand sérieux. Dans un texte[35] sobrement intitulé « Le racket de l’amour révolutionnaire – Houria Bouteldja, le PIR et l’impasse de l’antiracisme raciste », l’islamophobie, le mépris et l’ignorance le disputent au manque total d’empathie pour les populations qu’il feint de devoir défendre contres de mauvaises offres et comme si les premiers intéressés étaient passifs : « Le discours de Bouteldja s’inscrit dans la perspective de l’exacerbation de conflits de races en France et en Europe. Les jeunes musulmans, dont l’identité confessionnelle est racialiste de tous côtés, à commencer par l’islamophobie d’État, sont confrontés à trois offres politiques « complémentaires » qui s’inscrivent dans cette perspective. Les djihadistes islamistes (…) Une partie des fascistes, bien représentée par le courant Soral-Dieudonné en France et en Belgique, (qui) prônent une union sacrée des chrétiens et des musulmans pour les libérer de la domination du « sionisme mondial ». Les Indigènes leur proposent de prendre la tête de tous les damnés de la terre contre la modernité blanche, y compris des Juifs une fois ceux-ci désionisés et déblanchis. Autant les deux premières options constituent aujourd’hui des chausse-trapes sanglantes pour les jeunes musulmans, autant le scénario totalement improbable de Bouteldja n’est nuisible que par la confusion aggravée qu’il répand. Mais il confirme l’impasse absolue de l’antiracisme raciste (…) ».

 

À l’occasion d’une rencontre organisée par le Front anti-raciste Alsacien[36] en décembre 2016, Houria Bouteldja quitte le mode risqué du récit pour préciser davantage le contexte dans lequel s’inscrit l’antiracisme politique, incarnée par la BAN (Brigade anti négrophobie), La Voix des Rroms et le CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France), entre autres. Elle insiste fortement lors de la seconde partie de son intervention pour attribuer à la gauche hégémonique la responsabilité d’avoir empêché depuis 2005 — moment de constitution de ces mouvements – la transmissions des luttes, de ne pas s’être battue contre les violences policières et d’avoir cherché par tous les moyens à faire obstacle à l’émergence de ces acteurs, laissant ainsi le champs libre aux fascistes, comme Alain Soral, et aux prédicateurs comme seule offre politique. Il apparait pourtant de plus en plus clairement qu’il n’y a jamais eu de respect pour les communautés sans qu’elles n’aient pu re-jouer leurs places et quitter les assignations, bouleverser l’ordre du discours et créer de nouveaux rapports de forces. Comme essayent de le faire tous ces nouveaux acteurs.

 

Bruxelles, 8 Mai 2017.

 

[1]Houria Bouteldja, Les blancs, les juifs et nous — Vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, 2016, p. 28.

[2]Extrait de l’Appel « Nous sommes les Indigènes de la République » Janvier 2005, in Nous sommes les indigènes de la République, Éditions Amsterdam, Paris, 2012.

[3]Idem.

[4] Je ne pensais pas directement à la longue tradition de chronique que tient le rap depuis quasi 30 ans – « … Est-ce mes écrits qui gênent, est-ce une question de gènes, une culture indigène qu’ils voient comme indigestes » Shuriken, Iam, Monnaie de singes, 2017. « … On stoppera pas l’hémorragie banlieusarde même avec l’oseille des Qataris... » « … Moi je suis pour que le boulevard de la Villette soit rebaptisé Bouna et Zyed… » Medine, Le grand Paris, 2017. « ... L’ascenseur est en panne au paradis… » PNL, Le monde ou rien, 2015. « … Je t’en prie de tout là haut sèche tes larmes. » Guizmo, Attendez-moi, 2016. « …Je suis blanc et noir comme une madrasa… » Sofiane, Pegasse, 2017 –mais à la récente émission « Paroles d’Honneur » qui réalise l’exploit lors de ses débats d’accueillir une parole non simplifiée d’intellectuels aussi importants qu’Olivier Lecour Grand maison avec la parole complexe des habitants des quartiers, ainsi que de réunir une scène d’anciens et nouveaux militants et intellectuels issus de l’immigration.

[5]Marche du 19 Mars à l’appel des familles victimes de violences policières. 7500 personnes selon la police, 25000 selon les organisateurs, la plus grande marche des quartiers depuis 1983.

[6] Bruxelles Panthères : https://bruxelles-panthere.thefreecat.org (voir aussi Inter Environnement N°283) organise de manière complétement indépendante et régulièrement des journées autour de questions post-coloniales auxquelles elles ont invités régulièrement les membres du PIR.

[7]Voir le chantier des valeurs ULB 2012 qui lui a fait perdre environ 10 000 étudiants par an sans que ce programme soit à ce jour remis en cause.

[8] Donna J. Haraway, née le 6 septembre 1944 à Denver au Colorado, détient la chaire d’histoire de la conscience à l’université de Californie à Santa Cruz. Elle est l’auteur de plusieurs livres sur la biologie et le féminisme.

En septembre 2000, Haraway a été récompensée de la plus haute distinction donnée par la Society for Social Studies of Science, le prix J. D. Bernal, pour l’ensemble de son apport au domaine.

[9]Le fait qu’aujourd’hui en Belgique les postes régaliens soient aux mains de ministres néerlandophones appartenant à la NVA tend cependant à brouiller cette grille de lecture, puisque nous sommes aux prises avec ce qui semble être davantage une politique d’extrême-droite accélérée. J’en veux pour exemple la nouvelle loi permettant d’expulser les bi-nationaux, sans condamnation, sur simple conviction de menace pour le territoire.

[10]Extrait du commentaire de Nacira Guénif lors du direct à l’émission « Paroles d’honneur » pour le premier tour des présidentielles en France.

[11]Cette pièce de théâtre extrêmement médiocre, témoignant du fait que les politiques sous-estiment complètement les publics cibles a bénéficié tous partis confondus d’un soutien qui souligne d’abord le mépris pour ces populations et un manque de réflexions autour de questions aussi complexes que dramatiques, cela pendant que Daesch produisaient des films de propagande avec l’aide de réalisateurs tout droit sortis Hollywood. Voir le livre de Jean Louis Comolli : Daesch le cinéma et la mort, Éditions Verdier, 2016.

[12]Pour ce travail voir l’ouvrage du sociologue Mathieu Rigouste : La généalogie coloniale de l’ordre sécuritaire dans le France contemporaine, La Découverte Poche, Postface inédite 2009/2012.

[13]Alain Brossat, Autochtones imaginaire, étrangers imaginés – Retours sur la xénophobie ambiante, Editions du Souffle 2012.

[14]Interview par Kenneth Clark le 24 Mai 1963 et sous titré en français par le Collectif James Baldwin, septembre 2016 https://www.facebook.com/collectifjamesbaldwin/posts/10154436988467768

[15]« Enfin les catégories que j’utilise, blancs, juifs, indigènes, femmes indigènes sont sociales et politiques. Elles sont des produits de l’histoire moderne. Elles n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leurs conditions et leur statut. » Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, La Fabrique, Paris, 2016.

[16]http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/02/09/etienne-balibar-l-universel-ne-rassemble-pas-il-divise_5077178_3232.html

[17]Paroles d’honneur, 20 avril 2017, Interview disponible dans son intégralité: https://www.youtube.com/watch?v=CINoTYzwBNg&feature=youtu.be

[18] Extraits de la quatrième de couverture in Nous sommes les Indigènes de la République, Éditions Amsterdam, 2012.

[19]https://www.youtube.com/watch?v=ikio87lRwfs

[20]https://www.youtube.com/watch?v=Smi1-DhTqXc

[21] Éditions de l’Aube, coll. « Monde en cours/Intervention » 106 p

[22]Politique de l’inimitié, Achille Mbembe, La Découverte, 2016.

[23]http://www.lemonde.fr/idees/article/2017/01/24/nuit-des-idees-achille-mbembe-l-identite-n-est-pas-essentielle_5068460_3232.html

[24]Isabelle Stengers est une philosophe des sciences née en 1949. Elle a obtenu de nombreuse distinctions : 1993, Grand prix de philosophie de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre, 1996 : Prix quinquennal de l’essai de la Communauté française de Belgique pour son livre L’invention des sciences modernes, 2010 : Prix scientifique Ernest-John Solvay en sciences humaines et sociales.

[25]Houria Bouteldja,  Les blancs les juifs et nous vers une politique de l’amour révolutionnaire, La Fabrique, Paris, 2016.

[26]L’ouvrage est également en cours de traduction pour la maison d’édition d’outre-atlantique Semiotext(e)aux presses du MIT.

[27]Les Blancs, les juifs et nous, op. cit.,  page 133.

[28]Extrait de la rencontre filmée d’Isabelle Stengers et Houria Bouteldja à l’association « Mille plateaux » à Paris le 9 juin 2016 https://www.youtube.com/watch?v=RN3dDXOcnXE

[29]Idem.

[30]Idem

[31]https://www.youtube.com/watch?v=H2m0qXMAGoc.

[32]http://www.liberation.fr/debats/2016/05/30/qui-a-peur-de-houria-bouteldja_1456167

[33]« Paroles d’honneur », Débat en direct pour les deux tours de l’élection présidentielle 2017.

[34]http://www.liberation.fr/debats/2016/07/06/on-peut-etre-en-desaccord-avec-les-idees-de-houria-bouteldja-alors-debattons_1464166

[35]http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article38866

[36]https://www.youtube.com/watch?v=jes2y0WLa1A &https://www.youtube.com/watch?v=8EOZcf0IQug&t=185s

Laisser un commentaire