Désigner la dissimulation, figure de l’islamophobie

Désigner la dissimulation, figure de l’islamophobie

En réaction aux attentats du 7-9 janvier, on a pu voir s’exprimer une vision maximaliste et revancharde de la liberté de la presse, incitant paradoxalement à la haine et à l’insulte. De son côté, le tribunal correctionnel de Paris a confirmé qu’il y avait des limites à l’expression médiatique, en condamnant Valeurs actuelles pour provocation à la discrimination envers les musulmans, pour sa Une du 22 septembre 2013 représentant une Marianne voilée, avec le titre «Naturalisés, l’invasion qu’on nous cache».

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Cette condamnation confirme également que l’illustration mobilisée par le magazine d’extrême droite n’est pas une image comme une autre. Elaboré dans le contexte de l’idéologie identitaire, le motif de la Marianne noire est une figure exemplaire de l’islamophobie, dont la dimension polémique a déjà été largement soulignée.

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Après une première occurrence en 1985, c’est le Figaro magazine du 21 septembre 1991, en illustration d’un article de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing intitulé «Immigration ou invasion?», qui montre la nature double de la figure, déclinaison perverse de la Marianne républicaine sous la forme d’une musulmane identifiable à son voile, parfait écho visuel du fantasme identitaire qui a pour horizon l’invasion, le “remplacement” ou la soumission au modèle islamique, tel qu’il s’exprime avec clarté dans le dernier roman de Michel Houellebecq1.

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Dans le contexte de l’inexorable montée de l’islamophobie en France2, la figure de la femme voilée n’est pas une simple image, mais l’un des principaux marqueurs d’une imagerie3, support dynamique d’une idéologie particulièrement active, qui joue habilement d’un large registre de connotations, ainsi qu’on a pu le constater à l’occasion du vaste débat sur le voile islamique (qui débute en 1989 avec l’exclusion de trois collégiennes au lycée de Creil, et se clôt deux décennies plus tard par le vote des lois de 2004 et 2010).

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Motif visuel des plus lisibles, le voile fonctionne comme un indicateur de dissimulation, le symbole d’une propension à la duplicité et à la fourberie, mais aussi celui de l’imposition d’un état de réclusion et de confinement. Dans le contexte de la représentation raciste, qui accentue habituellement les traits physiques en vue de l’identification des populations stigmatisées (voir ci-dessous), il s’agit d’une évolution remarquable, le choix d’une manifestation culturelle, mais aussi d’un caractère qui masque précisément l’apparence de la personne. Accompagnant le déplacement du racisme vers des formes d’hostilité culturelles, ainsi que l’effacement de ses aspects les plus grossiers, le motif du voile oriente vers un traitement à forte composante symbolique et narrative.

Soulignée par diverses manipulations, comme le recours à l’iconographie de la femme voilée pour illustrer les sujets sur l’islam, le remplacement systématique du voile, ou hijab, par la fenêtre oculaire du niqab ou de la burqa, le choix de la couleur noire ou encore des usages hors contexte (voir le tumblr Reflexe niqab), cette imagerie prend un tour volontiers sinistre et menaçant. Illustrateurs, publicitaires et artistes ont bien assimilé le potentiel comique, libidinal ou alarmant de cette thématique de la dissimulation ou de la dépersonnalisation.

Bushra Almutawakel, Disparition, 2009.

Appuyé sur des valeurs républicaines fortes, le féminisme et la laïcité, le débat sur le voile a montré comment ce motif se construit dans le cadre d’une antithèse implicite avec l’idéal d’une présentation sincère et loyale, d’un visage ouvert et lisible – voire d’un vêtement décolleté ou sexy (la dimension sexuelle n’est en effet jamais loin dans l’imaginaire identitaire, qui associe volontiers de manière trouble une série d’arrières-pensées inavouables – la promesse de dévoilement de la femme orientale dissimulée et soumise, ou celle de la femme occidentale disponible et offerte). Dans l’antithèse allégorique qui oppose la femme voilée à la civilisation occidentale, la Femen blonde aux seins nus se portant au-devant des journalistes constitue l’indispensable alter ego de la Marianne noire. On peut également rencontrer l’exploitation provocante de l’opposition du niqab et de la nudité ou du bikini, dans une version trash du “choc des civilisations”.

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Toutes les mobilisations de l’imagerie du voile ne relèvent pas nécessairement d’une intention raciste. Le succès de la réception d’un motif peut également entraîner des usages opportunistes, ainsi qu’en témoigne le développement du genre éditorial du témoignage de la victime musulmane4 (voir ci-dessous). Tout comme la victoire d’une idéologie consiste à s’insérer comme un référent naturel dans la pensée contemporaine, le succès d’une imagerie se traduit par sa banalisation et sa mobilisation en dehors du contexte identitaire. C’est ainsi que l’on peut interpréter le choix récent de l’humoriste Sophia Aram de se déguiser en revêtant un niqab pour un sketch radiophonique consacré à la critique du «féminisme» allégué du roi d’Arabie Saoudite5

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Sophia Aram : « Abdallah, féministe discret » par franceinter


La normalisation de l’hostilité que l’on observe à présent jusqu’au sommet de l’Etat est un indicateur inquiétant de la dégradation d’une situation dont les déterminants paraissent hors contrôle. Malgré ou plutôt en raison de son invisibilité pour de larges couches de la population, l’islamophobie représente désormais un enjeu aussi grave que l’antisémitisme dans les années 1930. C’est assez dire combien il est regrettable de la traiter à la légère.

 Source

Lire également sur ce blog:

  1. Michel Houellebecq, Soumission, Paris, Flammarion, 2015. []
  2. Thomas Deltombe, L’Islam imaginaire. La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005, Paris, La Découverte, 2005; Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le ‘problème musulman’, Paris, La Découverte, 2013. []
  3. J’appelle “imagerie” un corpus thématique cohérent, doté d’une capacité générative ou virale, autrement dit d’une productivité qui atteste et entretient son succès. []
  4. Lila Abu-Lughod, Do Muslim Women Need Saving? Cambridge, MA, Harvard University Press, 2013. []
  5. Dans un article de dénonciation aussi polémique que populiste, Arrêt sur images m’accuse d’avoir voulu faire “taire” Sophia Aram, ou encore de la taxer d’islamophobie. Ai-je à me justifier de propos placés dans ma bouche que je n’ai jamais tenus? Je démens évidemment les allégations qui me sont prêtées. Une autre fois, je suggère aux chroniqueurs de se référer à mes textes publiés, plutôt qu’à des extraits de conversations privées avec mes doctorants, cités sans autorisation ni anonymisation. []

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