La négrophobie (racisme anti-Noirs) : parent pauvre de l’antiracisme belge

La négrophobie (racisme anti-Noirs) : parent pauvre de l’antiracisme belge

La négrophobie ou le racisme anti-Noirs est cette forme de répulsion, de violence, de haine mise en œuvre de manière spécifique en direction des personnes ayant une ascendance ou une descendance africaine ou catégorisées comme « Noire ».

C’est la forme de racisme qui bénéficie le moins de visibilité politique, sociale et médiatique, ce pour des raisons historiques, sociales et politiques.

Rédigé le 2 septembre 2014 par: Calvin Soiresse,Dr. Maximin Emagna

Une réalité implacable

Au-delà du déni politique et statistique, la négrophobie est une réalité[1]. Il faut rappeler le Rapport alternatif 2010/2011  du  Réseau européen de lutte contre le racisme (ENAR) (regroupant  160 ONG) : « l’état du racisme reste inquiétant en  Belgique ; les communautés particulièrement vulnérables au racisme et à la discrimination sont notamment : les populations noires, les populations musulmanes, les gens du voyage. Les secteurs les plus générateurs de faits présumés de discriminations sont : l’emploi, l’enseignement, le logement, le profilage ethnique, les médias (principalement l’internet).La conclusion de l’ENAR est implacable : « Dans un pays comme la Belgique, qui a pratiqué le colonialisme à l’encontre de divers peuples (…) et qui a collaboré à la perpétration de génocides (…), le racisme est une réalité structurelle qui touche particulièrement la population noire ; (…) il est à noter qu’aucun rapport officiel n’apporte de chiffre ou d’analyse spécifique sur cette forme de discrimination  » (p.7) [2]

Les origines lointaines de la négrophobie

Pour Doumbi Fakoly, ce racisme anti-Noir a des origines dans toutes les religions révélées, dans la Bible en particulier à travers ses « versets sataniques », dont Génèse 9 :25 « Maudit soit Canaan! qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères! (…) » [3]. L’esclavage et la colonisation qui s’en sont suivis ont annihilé le Noir. Pour l’Abbé Evariste Pini Pini, qui a été exclu de l’église catholique de Belgique pour son livre portant sur la « mission civilisatrice au Congo»[4], la mise en œuvre galvaudée du message du Christ, bâtie sur fond de racisme, de violences et de meurtres, a transformé des espaces de vie en véritable « prison et en enfer », dans lesquelles les populations croupissent et meurent plus qu’elles ne vivent, et ce depuis des siècles. L’idéologie de discrimination raciale longtemps défendue par les législateurs et les philosophes occidentaux (des « Lumières » et une bonne partie de la littérature coloniale), a favorisé la vulgarisation de cette négrophobie[5]. La propagande[6] puissamment soutenue par des forces politiques, sociales, économiques et financières conséquentes a laissé un héritage mental qui entraîne encore aujourd’hui des conséquences négatives sur la perception du Noir par les autres composantes de la société[7].

Il faut également rappeler que la domination raciale instaurée par les Européens sur le continent américain, ainsi qu’en Afrique a produit des « crimes contre l’humanité »[8] qui n’ont jusqu’ici pas reçus, en Belgique, les réponses politiques appropriées, en termes de reconnaissance et de réparations en particulier.

Amnésie mémorielle, perpétuation des discriminations et absence de volonté  pour lutter efficacement contre la négrophobie

En 2011, dans un rapport sur les discriminations des personnes d’origine subsaharienne[9], le Centre pour l’égalité des chances et la lutte contre le racisme (CECLCR) affirme que : « La Belgique connaît en effet mal sa migration congolaise (et africaine en générale) et entretient une relation difficile avec son passé colonial. Or, interroger notre relation à « l’altérité noire » – et lutter contre les préjugés et la discrimination dont sont victimes les personnes d’origine subsaharienne – passe aussi par la réconciliation des mémoires. Les conclusions de deux études publiées en 2009[10] et 2010[11] par le CECLCR sur les perceptions des groupes minoritaires par les Belges, et inversement, témoignent de l’ampleur du problème: Les personnes d’origine subsaharienne dans la société belge, sont perçues « de façon inférieure ; Ce qui les caractérise est leur tempérament gai, enjoué et l’intérêt qu’ils attachent à leur apparence ; leur philosophie de vie est très variée: plus orientée sur le plaisir et moins sur le travail. Les Africains vivent aussi davantage en communauté, ce qui peut occasionner des nuisances. » (CECLCR 2011). Les différents stéréotypes que l’on retrouve dans cette conclusion sont ceux qui étaient véhiculés par les colons sur les colonisés[12] soumis aux travaux forcés, de même que pour les immigrés italiens et espagnols hier : des « paresseux » que l’on doit mater pour leur apprendre la vertu du travail ; « les étrangers ne veulent pas travailler et profitent des avantages de notre système tel le chômage ou les allocations familiales » ainsi que « les étrangers nous volent notre travail ».

En matière de travail, plusieurs études concluent à une ethno-stratification du marché de l’emploi (Etude en Région Bruxelles-Capitale par K.U.Leuven/ULB, 2005 ; Baromètre de la diversité sur l’emploi, 2012, ENAR 2014). Les personnes d’origine subsaharienne avec un niveau de qualification élevé (études supérieures) se trouvent plus fréquemment au chômage et ont un taux d’activité particulièrement bas, au même titre que les femmes d’origine turque et marocaine.

De l’indispensable nécessité d’une volonté politique dans la lutte contre le racisme et la négrophobie

De nombreuses propositions pour lutter contre ce racisme à la base, dans des rapports et autres Assises de l’interculturalité (2011) sont restées lettre morte. Il y a urgence à la déconstruction des préjugés et des stéréotypes à travers l’enseignement de l’histoire de la colonisation et de sa vulgarisation. Il devient impératif pour la Belgique de concevoir et mettre en œuvre une véritable politique antiraciste qui privilégie entre autres, le développement d’outils et de pratiques de mesures pour un diagnostic précis de l’ampleur des actes négrophobes ; le soutien aux associations de victimes ; les actions positives en matière de discrimination à l’emploi ; la mise en place d’institutions indépendantes de soutien aux victimes de racisme ; le dispositif de sanctions proportionnelles au délit à caractère raciste ; les mécanismes d’indemnisation des victimes de racisme; la mise en place au sein des parlements des commissions dédiées au racisme et à la diversité multiculturelle ; la mise en place d’une législation d’action de groupe contre le racisme pour répondre à la difficulté d’apporter des preuves.

Les données historiques et démographiques confortent la multiculturalité de l’Europe, pour paraphraser le Pr. Elikia M’bokolo, elle est « multiple ; et dans cette multiplicité, il y a une composante essentielle qui est la composante noire, que ce n’est pas une affaire des trois dernières décennies, c’est une affaire qui s’étale sur plusieurs siècles… »[13]. Le vouloir vivre ensemble recommande que les contentieux mémoriels et coloniaux soient soldés afin de tirer les apports positifs des différentes composantes du pays. Ceci reste vrai pour la composante noire de la Belgique. Les réactions des associations belgo-africaines, comme celle de personnalités de la société civile contre la négrophobie (Chika Unigwe contre les caricatures d’Obama), (le journaliste Peter Verlinden de la VRT contre le tag « Neger » sur sa maison) et surtout le KVS (Théâtre royal flamand de Bruxelles) qui a rompu son partenariat avec le journal De Morgen, constituent certainement des voies d’action salutaire pour l’avenir[14]. Puissent ce genre d’actions se multiplier. Puisse également l’aventure des Diables rouges au Mondial du Brésil aider quelque peu à faire ce travail de mémoire et de réconciliation. Car, comme dit la devise belge « l’union fait la force ».

 

 


[1]– Maximin Emagna, Lettre ouverte à M. Elio Di Rupo, Premier Ministre, aux Ministres-Présidents des Régions et des communautés linguistiques et aux Présidents des partis politiques démocratiques de Belgique, sur la réalité de la négrophobie en Belgique et en Europe et la nécessité urgente de tirer la sonnette d’alarme et d’agir efficacement, http://ebdiversity.org/la-negrophobie-en-belgique-et-en-europe-un-racisme-banalise-lettre-ouverte-a-m-elio-di-rupo-premier-ministre-aux-ministres-presidents-des-regions-et-des-communautes-linguistiques-et-aux-president/

[2]– ENAR, Rapport alternatif 2010/2011, p. 2 et 7 (www.cie.ugent.be/documenten/enar2011_belgie.pdf); à partir d’une succession d’expériences immersives et pédagogiques, Bonaventure Kagne évoque « l’immigration subsaharienne face aux discriminations en Belgique », Actes du Colloque CMCLCD, 2014, pp. 31-38,  

[3]– Doumbi Fakoly, L’origine biblique du racisme anti-noir ». Editions Ménaibuc, 2005.

[4]– Evariste Pini Pini, La mission civilisatrice au Congo – Réduire les espaces de vie en prison et en enfer”. Editions AfricAvenir /Exchange & Dialogue, 2013. Lire le reportage sur son exclusion par l’évêque de Namur : http://www.rtl.be/info/votreregion/luxembourg/1040505/qui-ment-a-sainte-ode-l-abbe-ecarte-ou-l-eveque-; Lire son interview danshttp://ebdiversity.org/aux-origines-du-racisme-et-de-la-negrophobie-lexemple-de-la-mission-civilisatrice-au-congo-role-de-leglise-catholique/.

[5]– Odile Tobner: Du racisme français, Quatre siècles de négrophobie, Editions Les Arènes,260p, 2006 ; et aussi Boubacar Boris Diop, Odile Tobner et François-Xavier Verschave, Négrophobie. L’inquiétant triomphe du racisme anti-africain. Les Arènes Ed, 2005.

[6]– Voir Images de l’Afrique et du Congo/Zaïre dans les lettres belges de langue française et alentour. Actes du colloque international de Louvain-la-Neuve (4-6 février 1993), Sous la direction de Pierre Halen et János Riesz, 374 p. ; revues Textyles, Hors série n° 1 | 1993 ; « Notre Congo / Onze Kongo ». La propagande coloniale belge : fragments pour une étude critique. [Catalogue de l’exposition]. Conception et réalisation : Françoise De Moor & Jean-Pierre Jacquemin. Textes : Jean-Pierre Jacquemin. [Bruxelles], CEC (Coopération par l’Éducation et la Culture), 2000, 85 p., ill., 21×26 cm (compte-rendu de lecture de Pierre Halen, dans la Revue Textyles « Alternatives modernistes (1919-1939), 20/2001 p. 137-138 (http://textyles.revues.org/956) ; Egalement, l’exposition du même titre «Notre Congo/Onze Kongo » présentée au Parlement européen le 5 mars 2014 (http://cec-ong.org/expositions/exposition-notre-congoonze-kongo/).

[7]– Bambi Ceuppens « Le cas congolais : conséquences de la perception dans l’imaginaire colonial », Actes du Colloque CMCLCD, 2014, pp. 15-19.

Source

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