Islamophobes de gauche, musulmans de gauche

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Islamophobes de gauche, musulmans de gauche

mardi 22 avril 2014, par Alain Gresh

On trouvera une traduction en arabe du texte ici.

Hasard du calendrier, le rapport produit cette année par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie. Année 2013, a été remis le jour où le nouveau premier ministre Manuel Valls prenait ses fonctions (le texte intégral est téléchargeable sur Médiapart). Celui-là même qui a tenu des propos indignes sur les Roms (« Pour Valls, “les Roms ont vocation à rentrer en Roumanie ou en Bulgarie” », Libération, 24 septembre 2013). Le rapport note d’ailleurs les propos de personnalités politiques qui ont pris part aux attaques contre les Roms et n’ont « guère arrangé les choses », dont Christian Estrosi, Eric Ciotti, Nathalie Kosciusko-Morizet, et… Manuel Valls qui déclarait, le 24 septembre 2013, que « les Roms sont des populations qui ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation ».

Par son action politique, l’ancien ministre de l’intérieur a contribué, autant que la droite (et Claude Guéant), à la montée de l’intolérance et surtout de l’islamophobie, devenue, pour une partie de la gauche, une opinion respectable. Faisons le vœu, sans trop y croire, que Manuel Valls prendra le temps de se plonger dans les centaines de pages de cette étude et d’en tirer les conséquences.

On peut en douter, non seulement parce que le passé de ce personnage n’incite guère à l’optimisme, mais aussi parce que, loin de provoquer un débat, le rapport a été rapidement évoqué dans la presse, puis oublié. On attend le moment où Patrick Cohen, sur France Inter, invitera la présidente du CNCDH, Christine Lazerges, et l’interrogera sur les résultats de cet immense travail, qui s’inscrit en faux contre l’islamophobie rampante du journaliste de la radio publique.

La nouveauté essentielle de ce rapport, soulignée dans l’introduction, est le fait que, pour la première fois et après un large débat interne, la CNCDH a décidé d’adopter le terme d’islamophobie. Celui-ci est entré au Petit Robert comme au Larousse, il a été adopté dès 1998 par la Commission des droits de l’homme des Nations unies et par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes de Vienne, mais il continue à susciter des réticences parmi les partis politiques et au sein des institutions françaises. Certes, précise le texte, il s’agit d’une « terminologie imparfaite », susceptible de critiques (peut-on vraiment parler de phobie ? ne risque-t-on pas de voir le terme instrumentalisé par tous ceux qui refusent la critique de l’islam comme religion ?) — reproche qui peut aussi viser le terme d’antisémitisme, le mot « sémite » ayant pratiquement disparu, et qui pourtant recouvre une réalité. Par ailleurs, les autres termes proposés (racisme antimusulmans ou musulmanophobie) sont encore plus contestables.

« Le racisme, notent les rapporteurs, a subi un profond changement de paradigme dans les années post-coloniales, avec un glissement d’un racisme biologique vers un racisme culturel. Se cachant derrière ce nouvel habillage, le terme d’“islamophobie” a été utilisé par les groupes politiques pour fédérer un électorat plus large et revendiquer la détestation de la religion musulmane et du musulman. Plus inquiétant encore, une certaine frange radicale franchit le pas du discours aux actes. »

Et, de ce point de vue, le bilan dressé par le rapport sur les violences racistes est accablant. Alors que, de manière globale, ces actes sont en nette diminution (de 1 542 à 1 274 par an, soit une baisse de près de 20 points), de même que les actes antisémites (31 % de moins), les actes antimusulmans progressent pour la troisième année consécutive : ils ont augmenté de 11,3 % en 2013, après avoir s’être accrus de 30 % en 2011 et 28 % en 2012.

Dans ces conditions, le terme islamophobie « présente de nombreux atouts dans la perspective de la lutte contre les discriminations. Le terme présente un fort potentiel évocateur, il est incisif et clair. La puissance du mot rend visible un phénomène grave. (…) Si cette terminologie a investi progressivement et de manière importante le langage courant et institutionnel, c’est bien pour reconnaître l’acuité de cette hostilité grandissante et fortement ressentie, construisant un “problème musulman” en France ». (…)

« La CNCDH est d’avis qu’il convient de nommer ce que l’on dénonce et souhaite combattre. C’est pourquoi, sans pour autant faire fi des impropriétés sémantiques ni occulter les risques d’instrumentalisation, elle a pris pour parti de désigner par le terme “islamophobie” ce phénomène rampant, dangereux, qui menace le “vivre ensemble” et appelle à toutes les vigilances. »

Analysant le rapport, Elise Vincent écrit dans Le Monde du 1er avril 2014 (« Les Français sont de moins en moins tolérants ») :

« Le chômage et la crise économique restent largement en tête des préoccupations des Français. Mais ils sont de plus en plus nombreux à penser que l’intégration des étrangers “fonctionne mal”. 63 % des sondés sont de cet avis, soit une hausse de 7 points par rapport à 2012. De même, 68 % des personnes interrogées pensent que ce sont avant tout les personnes d’origine étrangère “qui ne se donnent pas les moyens de s’intégrer”, soit une augmentation de 8 points.

Globalement, la “tolérance” des Français aurait ainsi baissé de 12 points depuis 2009, selon un indice construit par une équipe de chercheurs de Sciences Po partenaire de la CNCDH. “Cette baisse touche désormais toutes les minorités et est exprimée par toutes les sensibilités politiques”, prévient-on à la commission. En clair, l’intolérance gagne aujourd’hui les sondés de droite comme de gauche. »

Une dérive à gauche que souligne aussi Carine Fouteau sur Mediapart (« La CNCDH dénonce un racisme “brutal et biologisant” ») :

« Tous les groupes sociopolitiques sont désormais concernés : les diplômes immunisent de moins en moins contre la peur de l’autre. Plus surprenant encore : les électeurs de gauche basculent à leur tour. “Même dans le camp idéologique où les valeurs d’ouverture sont les plus fortes, où pour beaucoup elles font partie intégrante de leur identité politique, les digues sont en train de se fissurer”, notent-ils, remarquant un rejet spécifique de l’islam. »

En fait, depuis plusieurs années, les rapports soulignent la montée d’une islamophobie de gauche : électeurs du Front de gauche, ou même des Verts qui, tout en étant ouverts envers l’immigration et favorables au droit de vote des immigrés, souffrent d’une véritable phobie concernant l’islam, souvent au nom d’une laïcité mal comprise et qui n’a rien à voir avec la laïcité des fondateurs, celle d’Aristide Briand et de Jean Jaurès (Lire « Oui à Briand et Jaurès, non à Guéant et à Valls (I) »).

Comme le note le rapport de la CNCDH, le mot laïcité est devenu « un mot valise », qui recouvre des réalités différentes, mais qui s’identifie de plus en plus à l’hostilité au seul islam. Il est important de rappeler, par exemple, que si l’égalité entre hommes et femmes est un principe de la République qu’il faut mettre en œuvre, il n’a rien à voir avec la laïcité : la laïcité de la IIIe, de la IVe et de la Ve République s’est longtemps accommodée de l’absence de droit de vote des femmes, de leur statut de mineures, et, encore aujourd’hui, des nombreuses inégalités. La laïcité définit les rapports entre les Eglises et l’Etat, et rien d’autre.

La différence fondamentale entre le racisme et l’islamophobie, c’est que la seconde peut être brandie par des personnes de gauche qui se croient à l’abri de l’accusation de racisme. Mais le racisme culturel est devenu, dans notre société, à l’égard des musulmans (mais aussi des Roms), le racisme dominant.

Quelques jours avant la publication du rapport de la CNCDH, le 20 mars 2014, la Fondation Jean Jaurès, proche du Parti socialiste, a publié une étude de son directeur général Gilles Finchelstein, Des musulmans de gauche ?

Cette étude porte seulement sur la région parisienne. « Le résultat, en l’espèce, vient conforter un certain nombre de stéréotypes : il y a, dans la région Ile-de-France, des “bobos” de gauche, des “mondialisés libéraux” et des “conservateurs assumés” de droite, des “anxieux” d’extrême droite. Mais il y a aussi un groupe nouveau – représentant 12 % de l’ensemble – qui a été mis au jour par cette typologie : ce groupe, “néo-traditionnaliste”, pourrait aussi être appelé le groupe des “musulmans de gauche” – par référence aux “catholiques de gauche” – et c’est sur lui que se concentre cette note. Soyons plus précis encore d’emblée pour que la lecture de ce qui suit ne soit pas biaisée. Dès lors que le critère de constitution des groupes est la cohérence idéologique, il est naturel qu’aucun groupe ne soit sociologiquement ou politiquement uniforme. Ainsi, d’une part, ce groupe n’est constitué qu’à moitié par des musulmans et tous les musulmans ne sont pas dans ce groupe. »

Ces définitions portent évidemment à controverse, et quelle signification accorder à un groupe dit « musulman » dont un nombre important n’est pas musulman ? Pourtant, l’étude contient des éléments intéressants.

« S’agissant des valeurs économiques et sociales, ce groupe est proche de la figure traditionnelle de la gauche – il aspire à davantage d’égalité – et de la gauche française en particulier – il attend beaucoup de l’Etat. (…) A l’inverse, ce sont des valeurs culturelles plus conservatrices, et parfois même très conservatrices, qui prévalent dans le groupe des musulmans de gauche – les éloignant sur ce point radicalement d’autres groupes de gauche de cette typologie. »

Et ce groupe n’est pas du tout en rupture avec la société française :

(…) Il « veut s’insérer dans la société – il est d’ailleurs moins critique sur son fonctionnement que bien d’autres et souhaite simplement y trouver sa place. Et ces musulmans de gauche restent optimistes. Presque aussi optimistes que la moyenne des Franciliens pour eux-mêmes : 71 % d’entre eux (contre 79 %) déclarent, s’agissant de l’avenir, qu’ils vont “arriver à s’en sortir”. Plus optimistes – ou moins pessimistes – pour leurs enfants : ils sont 39 % (contre 26 % pour la moyenne des Franciliens) à penser que leurs enfants vivront mieux qu’eux. »

C’est un défi, note l’auteur, pour le Parti socialiste. Car comment se situe ce groupe sur l’échiquier politique ?

« Avant même d’être “de gauche”, ce groupe se définit avant tout négativement : il n’est pas “de droite”. Au second tour de l’élection présidentielle de 2012, seuls 28 % de leurs suffrages exprimés se sont portés sur Nicolas Sarkozy. En termes de préférence partisane, seuls 14 % d’entre eux se réclament de la droite dans son acception la plus large (UDI, UMP, FN).

Est-il pour autant de gauche ? On pourrait faire une réponse balancée. Oui, si l’on s’en tient aux valeurs économiques et sociales ou aux valeurs sur l’identité et l’immigration — on l’a vu. Oui encore, si l’on regarde les derniers comportements électoraux — 72 % en faveur de François Hollande. Non, si l’on s’attache aux valeurs culturelles. L’essentiel est pourtant ailleurs. Ce qui caractérise ce groupe — et là réside le défi électoral pour la gauche —, c’est son rapport pour le moins distancié à la politique. 61 % déclarent “ne pas s’y intéresser”, dont 37 % “pas du tout” (+19 points). 32 % se sont abstenus ou ont voté blanc le 6 mai 2012. »

Quoi qu’il en soit, les musulmans, qu’ils soient relativement « intégrés » socialement comme ceux-là, qu’ils appartiennent à une classe ouvrière paupérisée ou qu’ils soient des « jeunes de banlieue », posent un défi à la gauche française, qu’elle semble bien incapable de relever. L’échec du Parti communiste à Bagnolet offre à cet égard un enseignement intéressant (lire Aya Ramadan, « Bobigny 2014 : quand les Arabes et les Noirs font campagne pour la droite blanche », 2 avril 2014).

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