Racisme : la Belgique qui perd

Racisme : la Belgique qui perd

Racisme : la Belgique qui perd

Dans la même semaine, les dérapages condescendants de Pauwels, Vermeiren (RTL-TVi) et Willemarck (Beci) ainsi que la très probable bavure policière contre une famille d’origine marocaine ont confirmé la prégnance du racisme institutionnel. Sujet tabou et absent du débat médiatique depuis des décennies; tant les incantations à « la diversité », les odes au « vivre-ensemble », semblent suffire comme outils de lutte antiraciste dans une Belgique francophone, décidément, « formidable »…

Pendant que les bienheureux se gargarisent d’une « Belgique qui gagne » prix Nobel de physique ou qualif’ pour le mondial 2014, d’autres prennent en plein visage un vieux principe de réalité : le racisme institutionnel.

Forgé en 1967 par les activistes afroaméricains Stokely Carmichael et Charles Hamilton, ce concept définit un racisme « moins manifeste, beaucoup plus subtil, moins identifiable en termes d’individus spécifiques commettant des actes. Mais il n’est pas moins destructeur de vie humaine. Il trouve sa source dans le fonctionnement des forces établies et respectées dans la société, et est dès lors officiellement moins condamné que le racisme individuel ».

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©Gérald Herrmann/“Didn’t we overeducate them?”

Trente ans plus tard, c’était au tour d’une Commission d’enquête britannique de définir le racisme institutionnel comme « le manquement collectif d’une organisation à assurer un service professionnel et approprié aux personnes en raison de leur couleur, de leur culture ou de leur origine ethnique. Ce manquement peut s’observer ou se déceler dans les processus, les attitudes et les comportements qui équivalent à une discrimination au travers de préjugés involontaires, d’ignorance, de manque d’égards et de stéréotypes racistes qui désavantagent les personnes appartenant à une minorité ethnique. »

Quatorze ans plus tard encore, en Belgique francophone, seuls le Mrax en collaboration avec l’Enar (Réseau européen de lutte contre le racisme) a pris la mesure des dégâts sociaux et humains provoqués par le racisme institutionnel. Ces deux termes dont la tragique effectivité comme la pertinence d’association restent niés avec force par la plupart des élites politiques, socioéconomiques et médiatiques.

Pour celles-ci, le racisme, la hiérarchisation raciale, leurs consolidations et perpétuations restent principalement l’affaire de l’extrême-droite et de cas individuels, regrettables, condamnables et (parfois) condamnés. Un scénario hollywoodien, avec « bons » et   « méchants », qui arrange ou indiffère celles et ceux qui n’ont pas à subir ce racisme insidieux et structurel ; celles et ceux qui n’endureront jamais dans leur chair la discrimination, l’exclusion ou le meurtre sur des bases ethniques et/ou religieuses. En moins d’une semaine, trois faits d’actualité consécutifs ont à nouveau bousculé le ronronnement des adeptes de la méthode Coué.

Le 15 octobre 2013

Mardi 15 octobre ou le phrasé d’inspiration coloniale de Stéphane Pauwels, en direct sur RTL-TVI, à l’adresse de Stromae. « Un garçon de couleur… », s’est fendu le commentateur sportif, peu connu pour sa hauteur de vue hors champ footbalistique. Sans doute effrayé par le qualificatif anachronique utilisé par son collègue; le journaliste sportif, Serge Vermeiren, croit utile d’ajouter dans la seconde : « …mais super-intégré ». Buzz !

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Stéphane Pauwels, ex-recruteur de joueurs de foot, devenu animateur et commentateur à succès sur RTL-TVi.

Démarrée sur les réseaux sociaux, la polémique autour de ces propos est directement reprise par la presse. Sous l’emprise obsessionnelle du buzz commercial quitte à désinformer, plusieurs médias font de ces deux segments de phrases incriminés, un seul « missile ». Et l’attribuent uniquement à Pauwels… Enième exemple d’incompétence et de régression intellectuelle dans lesquelles les journalistes de La Dernière Heure ne sont pas tombés. En faisant simplement leur métier : vérifier ce que Pauwels avait dit… Puis le médiatiser avec exactitude. Sans verser dans un corporatisme protecteur envers un confrère pour mieux tirer sur une « grande gueule » autodidacte qui, visiblement, suscite quelques aigreurs et jalousies dans le microcosme journalistique belge francophone.

Il n’en reste pas moins qu’il y a polémique. Et médiatisation, même inconsciente, de locutions à caractère raciste. Contrairement au cas Trullemans, qui pourrait en vouloir aux deux protagonistes de relayer, pour l’un, une expression héritée du langage colonial, et pour l’autre, le sous-entendu à « s’intégrer » visant pour l’éternité les belgo-basanés ? Pas grand-monde, en fait. Car le problème est structurel plutôt qu’émotionnel et dépasse largement les deux individualités de RTL-TVi ; simples vecteurs d’un racialisme historique et institutionnel belge que peu, en vérité, souhaitent combattre…

L’expression « homme de couleur » – euphémisme d’une rare stupidité –  a été forgée au soleil des colonisations française et belge d’Afrique. Ces mots-valises, cette association de termes idiote servait à désigner l’homme nègre ou basané avec ce mélange de mépris et de condescendance qu’on peut manifester envers un « être inférieur », plus proche du règne animal que de la « référence » humaine. Ne pas nommer la couleur d’autrui, sous-entendre son infériorité comme la supériorité de celui qui le désigne constitue l’un des nombreux fils rouge entre mentalité coloniale et négrophobie contemporaine.

Tandis que d’autres expressions coloniales (« bamboula, bougnoule, métèque ») ont été discréditées et bannies du langage public, l’euphémisme « homme de couleur » a survécu. A tel point que le quotidien Le Soir s’interroge sur une page titrée : « Suis-je raciste en parlant de ‘gens de couleur’ ? » (Le Soir, 17 octobre 2013). Et le co-auteur des articles, William Bourton, de s’appuyer sur « la petite phrase de Stéphane Pauwels […] pour jauger les dangers du ‘racisme inconscient’ et du ‘politiquement correct’ [c’est] sans doute la meilleure manière de sortir de ce buzz par le haut ».

Premier pas dans la bonne direction. L’étape suivante consiste à enfin nommer puis débattre des racines du problème. Comme cela s’est fait en Angleterre ou en Suède. Une ambition de lucidité sociopolitique résolument tournée vers des pistes de solution antiracistes sans oublier certains aggiornamento historiques et contemporains.

Dans la « formidable » Belgique, cela devra se traduire, notamment, par la décision de combler le trou révisionniste falsifiant ou supprimant de nos cours d’histoire l’esclavage congolais sous Léopold II et ses 10 millions de morts ; par s’interroger sur « l’inutile » mise en perspective médiatique d’ouvrages salutaires comme  ceux  d’Isodore Ndaywel è Ziem ou David Van Reybrouck, traitant notamment de plus de 130 ans d’histoire belgo-congolaise ? Nous expliquer enfin pourquoi la Belgique est aujourd’hui métissée dans le personnel politique, le foot ou la musique, mais pas dans les médias traditionnels, la production cinématographique, les conseils d’administration des grandes entreprises comme ceux des Universités ?

Il serait d’ailleurs surprenant d’obtenir des réponses signifiantes à ces questions d’avenir en se tournant – comme l’a fait Le Soir – vers l’islamophobe va-t-en-guerre Guy Haarscher ou le curé moraliste Edouard Delruelle ; aussi utiles à la lutte contre le racisme structurel qu’un Georges Leekens pour qualifier les Diables rouges à la Coupe du monde…

 Le 16 octobre 2013

Mercredi 16 octobre ou la violence policière aux odeurs racistes s’abattant sur une famille d’origine marocaine dans la commune bruxelloise de Molenbeek-Saint-Jean. Comme souvent dans pareille situation, version de la police et celle des victimes s’affrontent. Avec ici, cependant, une nouveauté.

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Lors de leur arrestation policière, la famille de Mourad H. dénoncent l’usage de 3 bombes lacrymogènes en présence d’un bébé âgé de 3 mois. ©J. Jaroszewski

Selon les témoignages des personnes violentées, arrêtées, interrogées puis relâchées: deux groupes de policiers se seraient, ce jour-là, opposés dans l’exercice de leur métier. L’un s’efforçant de respecter les procédures et les citoyens, quelles que soient leurs origines ; l’autre se comportant de façon brutale et raciste jusqu’à la caricature. FDC a été à la rencontre de cette famille molenbeekoise qui refuse que les choses en restent là…

Le 18 octobre 2013

Enfin,  le vendredi 18 octobre ou la saillie de Thierry Willemarck, le nouveau président de la Chambre de commerce de Bruxelles (Beci). « Il ne faut pas tourner autour du pot, on a toute une population d’origine maghrébine », estime Thierry Willemarck dans les colonnes du quotidien financier L’Echo. « Ces enfants sont nés en Belgique, souvent d’une deuxième génération. On ne peut pas les qualifier comme étant des étrangers. Ce sont des Belges. Mais ils sont issus d’une culture différente et ils sont dans un environnement où – excusez-moi l’expression- il manque le coup de pied au cul. »

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Thierry Willemarck, ex-patron de Touring devenu le président de la Chambre de commerce de Bruxelles semble désormais regretter ses propos racistes.

Plusieurs représentants de partis ont fermement réagi contre cette nouvelle incontinence xénophobe ; à l’image de la députée bruxelloise, Céline Delforge (Ecolo) et la ministre bruxelloise de l’Environnement, Evelyne Huyttebroeck (Ecolo). Interpellé par La Capitale, c’est  le sénateur PS, Ahmed Laaouej, qui mouchera avec panache l’auteur de ces propos anti-maghrébins : « M. Willemarck pense que tous ces papas qui se lèvent à 5 h du matin pour conduire les bus de la Stib ou balayer les rues ont besoin d’un coup de pied au cul ? C’est la discrimination à l’embauche, endémique à Bruxelles, et le racisme qui ont besoin d’un coup de pied au cul ! »

A l’évidence, désormais confirmée par Willemarck, la plupart des entreprises belges ne sont pas dirigées par des Marc Wilmots. Soit des professionnels privilégiant la compétence et le résultat sur la consonance du nom de famille, l’apparence physique ou les convictions religieuses. Faut-il encore le rappeler aux bienheureux : notre pays – et plus singulièrement sa capitale – figure année après année, rapport après rapport, étude après étude, en tête de peloton des pays européens où se pratique une large discrimination à l’emploi. Evidemment aggravée en période de « crise ».

Mais en ce domaine socioprofessionnel, celui de la sécurité et du droit des citoyens à être protégés (et non agressés) par la police comme l’urgence d’une politique luttant réellement contre toutes les formes de racisme : « la Belgique qui perd » n’en a cure…

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