Visages de l’islamophobie.

 Première partie.

Un article de Ramón Grosfoguel,  traduit par Matchikh Issam et Thibaut Rouchon. Relecture Claude Rougier et Philippe Colin.

Tout débat sur l’islamophobie contemporaine doit partir d’une réflexion sur la cartographie du pouvoir global tel qu’elle existe depuis 522 ans. Si nous comprenons le « système monde moderne » comme un système exclusivement organisé autour de la division internationale du travail et d’un système globale interétatique, l’islamophobie n’apparaît alors que comme un épiphénomène au sein de ce système et, en particulier, à l’intérieur de l’incessant processus d’accumulation du capital à l’échelle globale. Cependant, si nous modifions la géopolitique et la corpo-politique de la connaissance, et ancrons par conséquent notre point de vue dans le Sud, nous obtenons une image différente de la cartographie globale du pouvoir.
En effet, vu du Sud, le système global ne s’organise pas seulement autour d’une division internationale du travail et d’un système global interétatique ; il inclut également un ensemble de hiérarchies globales qui sont constitutives du processus d’accumulation capitaliste à l’échelle du globe, comme une hiérarchie raciale/ethnique (peuples Européens/Euro-Américains par opposition aux non Européens), une hiérarchie patriarcale (un système de pouvoir basé sur l’appartenance à un genre et un sexe donnés), une hiérarchie religieuse, une hiérarchie linguistique ainsi qu’une hiérarchie épistémologique globale, etc. (Grosfoguel, 2006 : 167-168). « L’ensemble » des intrications des hiérarchies de pouvoir dans le système mondial est plus vaste et plus complexe que ce qui est généralement avancé dans les théories d’analyses du système mondial. Dans un souci de concision, j’utilise ici le terme « système mondial » pour me référer au « système mondial moderne/colonial Européen/Euro-Américain capitaliste /patriarcal, d’influence chrétienne ». Au risque de paraître ridicule, nous préférons employer cette longue formule à rallonge pour désigner l’actuelle structure hétérarchique (plusieurs hiérarchies de pouvoir interagissant de manière complexe à travers le temps) du système mondial. L’expression « système capitaliste mondial » est certes plus courte, mais elle fait de l’accumulation du capital la logique unique du système. Elle induit donc une compréhension tronquée du système mondial. Notre formule, en revanche, rend compte d’une vision plus complexe, non réductrice, de la conformation structurelle et historique du système. L’islamophobie, comme forme de racisme à l’encontre des Musulmans, n’est pas un épiphénomène mais un élément constitutif de la division internationale des forces de travail.
Cet article se compose de 5 parties : la première analyse l’islamophobie comme une forme de racisme en empruntant une perspective historique globale ; la seconde appréhende l’islamophobie comme un type de racisme culturel, La troisième aborde l’islamophobie en tant qu’elle s’inscrit dans l’orientalisme ; la quatrième se veut une étude épistémologique de l’islamophobie ; La dernière partie se veut une application des thèses proposées à partir de l’exemple du philosophe et théologien musulman européen Tariq Ramadan.

L’islamophobie comme forme de racisme : perspective historique et globale
Le défi de notre étude consiste à répondre à la question suivante : comment est-on passé de d’une différence religieuse dans le monde pré-moderne/colonial, à une différence ethnico-raciale dans le monde moderne/colonial capitaliste/patriarcal ? Si nous adoptons une analyse héterarchique du système mondial, l’islamophobie nous apparaît comme un moment d’une histoire qui commence avec la subalternisation et l’infériorisation de l’Islam à partir de la fin du 15ème siècle, du fait de l’hégémonie du pouvoir chrétien dans le système mondial à partir de 1492. L’année 1492 est cruciale pour la compréhension du système actuel. Cette année-là, la monarchie chrétienne espagnole reconquit Al-Andalus (l’Espagne musulmane), extermina et expulsa les Juifs et les Musulmans de la péninsule ibérique, et imposa la conversion à ceux qui restaient sur ce territoire. Au même moment, des explorateurs « découvraient » les Amériques et colonisaient les peuples indigènes. Les Juifs convertis au christianisme furent nommés « Marranes » et les Musulmans convertis au christianisme, « Morisques ». Le 16e siècle espagnol fut marqué par la persécution des Morisques dans la péninsule et l’esclavage des peuples indigènes et africains dans les Indes Occidentales. La conquête de ces peuples et territoires « intérieurs » et « extérieurs » déboucha sur la mise en place d’une division internationale du travail, avec une périphérie interne (grâce à la conquête d’Al Andalous dans le sud des royaumes catholiques) et une périphérie externe (les Amériques). Cette division en recoupait une autre, ethnico-raciale, entre Occidentaux et non Occidentaux. C’est à ce moment-là que se constituèrent les limites imaginaires entre l’intérieur et l’extérieur de l’Europe. Les Juifs et les Arabes se transformèrent en l’Autre interne « non-européen » de l’Europe ; les peuples indigènes devinrent quant à eux son Autre externe (Mignolo 2000).
Le premier marqueur d’altérité dans ce système mondial « occidental, moderne/colonial, christiano-centrée, capitalistes/patriarcal » était en rapport à l’identité religieuse des individus. Les Juifs et les Arabes furent considérés comme des « peuples qui se trompaient de Dieu ». Les indigènes, pour leur part, étaient vus comme des « peuples sans Dieu » (Maldonado-Torres 2006). Dans la hiérarchie racial/ethnique globale produite par les deux événements majeurs de 1492, les « peuples sans Dieu », étaient tout en bas de la hiérarchie, tandis que les « peuples qui se trompaient de Dieu » occupaient une place plus élevée. Dès lors, comment des « peuples qui se trompaient de Dieu « (arabes-musulmans et juifs) ont-ils pu devenirs des peuples infra-humains, c’est-à-dire des peuples racialement inférieurs ?
Rappelons que Le combat des royaumes chrétiens contre l’Islam s’inscrit dans la longue durée d’un combat en Méditerranée qui remontait au temps des croisades. Le conflit qui opposa l’islam au christianisme est inséparable des luttes antiimpérialistes entre les empires européens et entre ces derniers et les sultanats non-européens. Nous les appellerons les « contradictions inter-impériales ». Au cours de la même période, la guerre que les espagnols menèrent contre les Indiens d’Amérique après 1492 articula là aussi des conflits « coloniaux », issus des rapports de domination et d’exploitation que les européens avaient imposés aux non Européens coloniaux. Pour le dire autrement, la contradiction se situait entre le colonialisme et l’opposition au colonialisme. Historiquement, l’expulsion des Arabes et des Juifs de l’Espagne chrétienne au nom de la « pureté du sang » était un « processus proto-raciste » (pas encore raciste, bien que les conséquences ne fussent pas très pas différentes) La « pureté du sang » ne constituait pas une catégorie proprement raciale mais plutôt comme une technique de pouvoir, qui permettait de déterminer la généalogie religieuse d’une population. Cependant, beaucoup plus tard, elle deviendrait une perspective raciste, lorsqu’elle serait appliquée aux populations indigènes d’Amérique.
Les peuples indigènes considérés à la fin du XVe siècle et au début du XVIe siècle comme des « peuples sans Dieu » (ou « peuples sans âme ») devinrent, dans l’imaginaire de l’Espagne chrétienne, des sous-hommes, ou des non-humains. C’est cette place assignée en dessous de la ligne de « l’humain » – au niveau de l’animal – qui fit des populations indigènes d’Amérique les premiers « sujets » racisés du monde moderne/colonial apparu en 1492 (Dussel, 1994). Cet imaginaire raciste a ensuite été étendu et appliqué aux nouveaux « peuples sans Dieu ». Ce fut le cas des populations d’Afrique sub-saharienne déportées massivement aux Amériques, dans le cadre de la traite esclaves organisée par les Européens après le triste débat entre Sepúlveda et Las Casas à Salamanque dans les années 1550. Sepúlveda défendait la thèse que les indigènes n’avaient pas d’âme et qu’ils n’étaient donc pas humains, ils pouvaient être réduits en esclavage sans que cela représentât un pêché devant Dieu. Las Casas prétendait pour sa part qu’ils étaient des sauvages dotés d’une âme, autrement dit, des peuples culturellement et psychiquement inférieurs, des mineurs. Étant donné qu’ils restaient des humains, il ne devait pas être mis en esclavage mais converties au christianisme. Ils représentaient, chacun à sa façon, les deux formes de racisme qui devaient persister pendant les cinq siècles suivant. Sepúlveda tenait le discours du racisme biologique, tandis que Las Casas posait les bases d’un racisme culturel.
La position de Las Casas l’emporta. Cette « victoire » eut pour conséquence la déportation massive d’Africains et leur réduction à l’esclavage dans les plantations du Nouveau Monde. Après tout, ils avaient été caractérisés, eux comme des êtres sans âmes. Ainsi, l’imaginaire raciste construit et appliqué aux peuples indigènes du Nouveau Monde fut progressivement étendu à tous les peuples non-Européens, à commencer par les esclaves africains, au milieu du 16ème siècle.
Dans le cadre de cette étude, il nous semble essentiel de comprendre comment l’imaginaire raciste en est venu finalement à englober les peuples « qui vénéraient un faux Dieu ». A partir du moment où la relation « impériale » entre les empires européens et les empires islamiques se transforma en une « relation coloniale »1, les peuples qui jusque-là avaient été considérés comme des « peuples païens», furent rabaissés au niveau des animaux (XVIe et XVIIe siècle). Avec le temps, cette base raciale théologique se sécularisa à travers l’émergence d’un imaginaire « évolutionniste scientifique » : on passa des « peuples païens » de la fin du XVIe siècle au peuple sans civilisation du XIXe siècle. Cette évolution constitue une transformation cruciale : elle commence avec l’infériorisation des religions non-chrétiennes (comme l’Islam, le Judaïsme, etc.) et débouche sur l’infériorisation des individus qui les pratiquent (les Musulmans et les Juifs devinrent des sémites, c’est-à-dire, une race considérée inférieure par les Européens). Cette mutation discursive permit d’amalgamer la dévalorisation des religions non-chrétiennes et l’infériorisation des individus qui les pratiquaient. Les hiérarchies religieuse et la hiérarchie raciale/ethnique d’un monde eurocentrique finir par se recouper rigoureusement : la différence entre les païens et ceux que l’on classait comme des êtres racialement inférieurs s’estompa et de devint de moins en moins pertinente. Les peuples qui se trompaient de Dieu devinrent rapidement ceux qui se trompaient de Dieu parce qu’ils étaient, précisément, racialement inférieurs.

L’islamophobie comme forme de racisme culturel
Durant les 60 dernières années, une transformation historique s’est produite dans les discours racistes. Tandis que les discours du racisme biologique déclinaient, le racisme culturel est devenu la forme hégémonique du racisme dans le système mondial (Grosfoguel 2003). La défaite de l’Allemagne nazie, les luttes anticoloniales et les mouvements pour les droits civiques des minorités d’origines coloniales à l’intérieur des empires occidentaux avaient créé les conditions historiques et politiques d’une transition du racisme biologique vers un racisme culturel. Les élites blanches n’abandonnèrent pas leur vision raciste : elles adaptèrent la notion de « race » aux nouveaux défis que représentait le soulèvement des populations colonisées. Le racisme culturel est une forme de racisme dans lequel le mot « race » est oblitéré. En général, il s’attache à mettre en avant l’infériorité des coutumes, croyances, comportements et valeurs d’un groupe d’individus déterminé. Cette vision est proche du racisme biologique, dans la mesure où le racisme culturel essentialise et naturalise la culture des individus infériorisés et racialisés : ceux-ci deviennent des invariants qui existent dans un espace atemporel.
Dans ces nouvelles formes de discours du racisme culturel, les religions jouent un rôle majeur. Les stéréotypes relatifs aux individus de statut inférieur «non civilisés» (« barbares », « sauvages », « primitifs », « sous-développés », « autoritaires » et « terroristes » ) sont de plus en plus souvent mêlés aux pratiques et aux à priori sur les croyances religieuses de « l’Autre ». En mettant l’accent sur la religion de « l’Autre », les Européens, Euro-Américains et Euro-Israéliens parviennent à se dégager de toute accusation de racisme. Il est important de souligner que le discours raciste culturel qui veille à ne pas utiliser le terme « race » apparaît à la suite de la défaite politique du discours raciste biologique. Cette défaite fut la conséquence des luttes menées par les peuples et individus colonisés. Cependant, lorsqu’on examine in situ la rhétorique « culturaliste » aujourd’hui hégémonique, on voit vite que les stéréotypes qui ont cours s’enracinent dans l’ancien discours du racisme biologique. Les individus qui sont visés par ces discours racistes culturalistes sont en effet les anciens sujets coloniaux des empires occidentaux, c’est-à-dire les « suspects de toujours ».
C’est seulement en mettant en perspective la longue durée des dynamiques historiques avec la récente hégémonie du racisme culturel que l’on pourra comprendre la relation entre l’islamophobie et le racisme actuel. Il est absolument impossible de séparer la haine et la peur ressentie envers les Musulmans du racisme perpétré à l’encontre des individus non-Européens. L’islamophobie et le racisme culturel sont des discours qui s’imbriquent et se chevauchent. L’assimilation des Musulmans aux sujets coloniaux des empires occidentaux dans l’esprit et l’imaginaire des populations blanches européennes et nord-américaines n’est pas une nouveauté dans le système mondial moderne/colonial capitaliste/patriarcal. D’où l’imbrication entre l’islamophobie et l’ancien racisme colonial encore vivace dans notre monde actuel, essentiellement dans les grandes agglomérations, malgré la disparition des administrations coloniales occidentales depuis plus de quarante ans. En Grande-Bretagne, les Musulmans sont associés aux Égyptiens, aux Pakistanais et aux Bangladais (tous sujets des anciennes colonies britanniques). L’islamophobie y est associé au racisme anti-noir, anti-arabe et anti-asiatique. En France, les Musulmans proviennent essentiellement d’Afrique du nord (des anciennes colonies telles que l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, le Sénégal, etc.). Aux Pays-Bas, les Musulmans sont principalement des « travailleurs étrangers » et des immigrants venant de pays comme la Turquie, le Maroc, l’Indonésie et le Surinam. Aux Pays-Bas, l’islamophobie est donc associée au racisme envers les travailleurs étrangers et les anciens sujets coloniaux. L’islamophobie, en tant que haine et crainte des Musulmans, y est associée au racisme anti-arabe, anti-asiatique et anti-noir. En Allemagne, elle est liée au racisme anti- Turc, de même, en Espagne, elle est associée au racisme envers les « Moros ». De façon similaire, aux États-Unis, l’Islam est associé aux Afro-Américains et aux Arabes toutes ethnies confondues. Les Portoricains, en tant que sujets coloniaux de l’empire américain, sont aussi considérés comme suspects dans l’hystérie islamophobe. Les latino-américains représentent aux États-Unis la minorité qui connaît le plus fort taux de conversions à l’Islam. Cela fait d’eux la cible des politiques néo-fascistes du gouvernement des États-Unis. Par ailleurs, après le 11 septembre, l’administration Bush a associé l’immigration illégale au terrorisme, ce qui a conduit à une militarisation accentuée de la frontière entre les États-Unis et le Mexique.
Il importe peu que le système occidental soit établi sur le modèle multiculturel britannique ou sur le modèle français républicain. Le fait est qu’aucun ne fonctionne. Même quand il n’aboutit pas à la discrimination, le racisme est un processus d’usure qui finit par détruire les idéaux abstraits de n’importe quel modèle. Dans le cas du monde anglo-américains, le multiculturalisme et la diversité sont mis en avant pour dissimuler la suprématie blanche. Les minorités raciales ont le droit de célébrer leur histoire, de célébrer leurs fêtes et de se construire une identité tant qu’ils ne touchent pas à la suprématie ou à la hiérarchie raciale/ethnique blanche et ne remettent pas en cause le statu quo. Le système dominant au Royaume-Uni, au Canada et aux États-Unis est institutionnalisé et conçu comme une « white affirmative action » (discrimination positive blanche) qui, au quotidien, donne des privilèges aux Blancs à tous les niveaux de la vie sociale. Ce système est tellement puissant et intégré qu’il apparaît comme n’existant tout simplement pas.
Dans le modèle républicain français, le système formel d’égalité fonctionne sous la forme d’un « communautarisme masculin blanc » institutionnalisé et normalisé. Si une minorité de race, de genre ou de sexe proteste contre ces discriminations, elle est aussitôt taxée de « communautarisme » par les « communautaristes masculins blancs » au pouvoir. Tout se passe comme si les élites au pouvoir étaient impartiales et neutres face aux discriminations liées à la race et au sexe des individus et qu’elles incarnaient le « principe universel d’égalité ». En France, la suprématie blanche se cache derrière le mythe d’une société égalitaire et neutre dans laquelle le terme « race » n’est jamais mentionné. Le « racisme sans race » est institutionnalisé au point de rendre invisible le groupe des « communautaristes masculins blancs » au pouvoir, premiers responsables des discriminations.
L’islamophobie est bel et bien un exemple de ce racisme culturel. La prétendue « neutralité » de l’Occident trouve ses limites quand les Musulmans affirment leurs pratiques et leur identité dans la sphère publique, ou lorsqu’ils s’insurgent, en tant que citoyens jouissant d’une égalité de droits dans les pays occidentaux, contre les discriminations qui ont cours au sein du système éducatif et sur le marché du travail. La loi sur le voile en France votée contre les femmes musulmanes qui portent un foulard dans les institutions publiques, ou l’incarcération sans procès et torture de milliers de Musulmans aux États-Unis ne sont que de récents exemples d’une longue liste d’injustices perpétrée à l’encontre des Musulmans.
Au niveau mondial, l’islamophobie a été la stratégie dominante dans l’ère qui a suivi le combat pour les droits civiques et l’indépendance des pays colonisés. Les anciens discours racistes biologiques étaient devenus politiquement incorrects. Les attentats du 11 septembre ont généré une escalade dans le racisme anti-arabe et donné lieu à une hystérie islamophobe, partout dans le monde, particulièrement parmi les élites impérialistes-sionistes dominantes aux États-Unis, en Europe ou en Israël. Cela ne doit pas nous étonner: rappelons que bien avant le 11 septembre, le stéréotype du palestinien, de l’arabe ou du musulman terroriste était déjà fort répandu (Said 1979 ; 1981).
La responsabilité de la politique étrangère américaine n’est jamais mise en cause dans les événements tragiques du 11 septembre. La Guerre Froide des États-Unis contre « l’empire du Mal » en Afghanistan au cours des années 80 les a amenés à créer, financer et soutenir un réseau global de groupes terroristes fondamentalistes islamiques appelés à l’époque « combattants de la Liberté », qui se sont finalement retournés contre eux le 11 septembre (Johnson 2006). Les États-Unis étaient complices des opérations menées par Oussama Ben Laden et Al Qaida, dans le cadre du plan d’action global et impérialiste mis en place par la CIA contre l’Union Soviétique dans les années 1980. Il est cependant plus facile d’accuser les Arabes et d’utiliser des arguments islamophobes que d’examiner de manière critique la politique étrangère américaine des 50 dernières années. Le même schéma peut s’appliquer à Saddam Hussein, qui était un allié loyal des États-Unis et qui a mené une « sale guerre » contre l’Iran, aidé par la CIA, suivant ainsi le plan impérialiste américain établi durant les années 1980, avant d’être plus tard déclaré ennemi des États-Unis et fallacieusement accusé par les élites américaines d’entretenir des liens avec Al Qaida, afin de légitimer une guerre contre l’Irak prévue de longue date (Risen 2006).
Il est symptomatique que, dans la plupart des pays occidentaux, les Arabes soient encore perçus comme étant majoritaires parmi les Musulmans du monde, alors qu’ils ne représentent qu’un cinquième de la population musulmane mondiale. Ce problème est à lié aux visées impérialistes de l’Occident, qui veut dominer et exploiter le pétrole du Moyen-Orient, et à la résistance des peuples de la région. L’image récurrente de l’Arabe terroriste, véhiculée à l’envie par les médias occidentaux (télévision, journaux, radio, cinéma, etc.) a joué un rôle clé dans le déclenchement de cette nouvelle vague de racisme islamophobe. Et elle s’enracine dans un racisme culturel bien antérieur aux événements du 11-Septembre (Said, 1981). Ce n’est donc pas un hasard si le racisme islamophobe en Occident ne vise pas exclusivement les Arabes, s’il s’est étendu aussi aux musulmans d’origine Sud-Asiatique et aux Africains résidant dans ces pays, notamment en France et aux États-Unis (Salaita, 2006).

Islamophobie et orientalisme
L’un des outils de la panoplie raciste contemporaine est la critique du statut de la femme musulmane et de la « vision patriarcale et sexiste des femmes » dans le monde musulman. L’oppression des femmes par les hommes est un argument massue dans la construction du statut des musulmans comme inférieurs aux Occidentaux, il permet de renforcer cette vision du comportement « non civilisé » et « violent » des Musulmans. Il est assez ironique d’entendre des figures patriarcales de l’Occident et des Chrétiens fondamentalistes conservateurs parler comme s’ils étaient des défenseurs du féminisme dès lors qu’il s’agit de l’Islam. Le principal argument de George W. Bush pour envahir l’Afghanistan était la nécessité de libérer les femmes « de couleur » des atrocités des hommes « de couleur ». L’hypocrisie de cet argument devient claire lorsqu’on on voit que l’administration Bush a soutenu activement le fondamentalisme chrétien patriarcal. Pendant des années, il s’est opposé au droit à l’avortement et à l’évolution des droits civiques et sociaux des femmes de son pays, tout en instrumentalisant ces mêmes droits pour justifier l’invasion de l’Afghanistan. La rhétorique des « hommes blancs venus sauver les femmes de couleur des injustices d’un systèmes patriarcal imposé par les hommes de couleur » remonte aux temps coloniaux. Ce discours a servi historiquement à occulter les véritables objectifs de la colonisation du monde non-occidental par les hommes blancs. Nous savons maintenant que les vraies raisons qui se cachaient derrière l’invasion de l’Afghanistan résidaient dans la localisation stratégique du pays et sa proximité avec les réserves pétrolières de l’Asie du Sud. Aussitôt après l’invasion, l’Afghanistan occupé a donné à des compagnies internationales de gaz et de pétrole l’autorisation de construire des pipelines à travers le territoire (Rashid 2001). Les représentations islamophobes qui font passer les Musulmans pour des sauvages ayant besoin des « missions civilisatrices occidentales » permettent d’occulter les plans impérialistes globaux de domination militaire et économique.
Par ailleurs, la colonisation de la religion musulmane par la figure patriarcale n’est pas spécifique à l’Islam. On trouve chez les Chrétiens les mêmes abus à l’encontre des femmes Les logiques patriarcales et sexistes sont le fait des Chrétiens autant que des Musulmans ou des Juifs. Pourtant, la surdétermination de l’Islam comme une religion sexiste et patriarcale est systématique dans la presse occidentale. A côté de cela, on va être très discret sur l’oppression patriarcale que subissent les femmes en Occident. Il est important de souligner que l’Islam a été la première religion au monde à reconnaître le droit des femmes au divorce, il y a plus de mille ans. Le monde chrétien n’a reconnu ce droit que très récemment, à la fin du 20ème siècle (sachant que l’église catholique et de nombreux pays ne le reconnaissent toujours pas). Je ne dis pas cela pour justifier la violence patriarcale commise par certains hommes musulmans mais pour questionner notre vision raciale stéréotypée qui fait des hommes musulmans les seuls responsables des injustices commises envers les femmes à travers le monde. Cet argument islamophobe est incohérent, inconsistant et tout simplement faux. Il ne sert que des visées impérialistes occidentales. Malheureusement, certaines féministes occidentalo-centrées se sont fait l’écho de ces représentations impérialistes et racistes.
Aussi, ce à quoi nous assistons dans le monde aujourd’hui n’est pas un choc des civilisations mais, en réalité, un choc des fondamentalismes (Tariq, 2002) et des patriarcats. L’administration Bush a eu recours aux arguments du fondamentalisme chrétien pour caractériser « l’ennemi musulman » dans ce qui devenait une nouvelle croisade, et les fondamentalistes musulmans ont utilisé un langage similaire. D’un côté, nous avons le fondamentalisme chrétien qui défend un modèle occidental de patriarcat autour de la famille monogame tout en se revendiquant de la civilisation et du progrès ; de l’autre, nous avons un fondamentalisme musulman qui défend une forme non-occidentale de patriarcat avec une structure familiale où la polygamie est autorisée pour les hommes (et non pour les femmes). Cependant, comme le précisent certains féministes musulmanes, les visions patriarcales de l’Islam ne sont pas inhérentes à l’Islam mais plutôt le fruit d’une colonisation de l’Islam par l’idée de patriarcat (Mernissi, 1987). L’interprétation des écritures sacrées a été détournée par certains hommes à travers l’histoire de l’Islam.
Ceci est aussi valable pour les textes sacrés juifs et chrétiens, dont les interprétations étaient monopolisées par des versions patriarcales qui ont fini par imposer leurs perspectives. On peut donc affirmer qu’il n’existe pas un modèle unique de « patriarcat » mais des patriarcats », c’est à dire, divers systèmes sociaux qui permettent aux hommes de dominer les femmes. Le système patriarcal qui prévaut désormais dans le monde est celui qui vient du monde judéo-chrétien occidental. Les formes non-occidentales de patriarcat ont coexisté avec l’Occident dans des régions périphériques du système mondial et, à plusieurs reprises dans l’histoire coloniale, l’Occident a été complice de ces formes spécifiques de patriarcat pour faciliter certaines visées coloniales et impérialistes. Faire de l’idée de patriarcat, en tant que système de domination, quelque chose d’absolument extérieur à l’Occident et de constitutif de l’Islam est une déformation orientaliste de la réalité qui remonte aux représentations euro-centriques de l’Islam au 18ème siècle. L’expansion coloniale européenne n’a pas seulement exporté le capitalisme et le militarisme à travers le monde, mais également une certaine vision du patriarcat.
Il est important de garder à l’esprit l’idée que les représentations orientalistes sont caractérisées par des images de l’Islam exotiques, racistes et essentialistes ; les Musulmans y apparaissent comme des peuples sans histoire et l’islam comme étant une culture figée dans le temps (Said, 1979). Ces représentations orientalistes de l’Islam qui surgirent au XVIIIe siècle, furent le résultat de trois cent ans d’occidentalisme (la supériorité de l’Occident sur le reste du monde), une tendance qui émergea à la fin du XVe siècle. C’est en réalité l’occidentalisme qui a créé les conditions de possibilité historiques et politiques de l’apparition de l’orientalisme.

Source

Visages de l’islamophobie. Deuxième partie.

L’Islamophobie comme forme de racisme épistémique

L’occidentalisme a créé le privilège épistémique et la politique d’identité hégémonique à partir desquels il a été possible de produire des connaissances sur l’ « Autre » et de le juger. Au XVIIème siècle, avec l’égo-politique de la connaissance de René Descartes, les hommes occidentaux prirent la place d’un Dieu qui avait cessé d’être la source de toute connaissance. Cette égo-politique est la base de la philosophie occidentale moderne. Cependant, comme nous le rappelle le philosophe latino-américain de la libération Enrique Dussel (1994), l’ego cogito de Descartes (« je pense donc je suis ») survint après 150 ans d’ego conquiro (« je conquiers donc je suis »). La perspective de l’œil de Dieu » qu’introduisit Descartes permit de transférer les attributs du Dieu chrétien aux hommes (terme qui ici désigne le genre) occidentaux. Ce processus ne pouvait se déployer qu’à partir d’un « être impérial », c’est à dire de la subjectivité et de l’existence de quelqu’un qui se trouvait au centre du monde qu’il l’avait conquis.

Le mythe de l’homme occidental capable de produire un savoir universel déconnecté de toute temporalité et de toute spatialité fonde le projet impérialiste/global. Avec l’ego-politique cartésienne de la connaissance commença ce que le philosophe colombien Santiago Castro Gomez a appelé « la perspective du point zéro ». La perspective du point zéro, c’est le mythe occidental d’une absence de point de vue. En réalité, c’est un point de vue qui ne s’assume pas comme tel. Cela a permis aux hommes occidentaux de prétendre que leur savoir était universel, neutre et objectif. Des auteurs contemporains tel que Samuel Huntington (1997) combinent le vieil occidentalisme et l’orientalisme. Chez ces auteurs, la question de la supériorité de l’Occident et du privilège épistémique de la politique identitaire occidentale, qui permet justement de juger l’« Autre », reste impensée.

Mais, dira-t-on, en quoi ce débat épistémologique concerne-t-il l’islamophobie ? Nous répondrons que c’est à l’aide de politiques de l’identité hégémonique et de privilèges épistémiques euro-centriques qu’il devient possible de subordonner et inférioriser les autres épistémologies et cosmologies. On les réduit alors à de simples mythes, religions, folklores ou cultures ; on dévalorise toutes les connaissances qui ne procèdent pas de l’Occident. C’est précisément dans cette configuration hégémonique que les penseurs occidentaux « orientalisent » l’Islam. L’identité politique occidentale conduit au racisme épistémologique. Il prend la forme d’une infériorisation et d’une subalternisation du savoir non occidental. Quant au privilège épistémique occidental, il aboutit à l’orientalisme, à la classification et « chosification » de l’« Autre ».

La subalternisation et l’infériorisation de l’Islam ne visent pas seulement la spiritualité mais aussi l’épistémologie. Les penseurs musulmans sont considérés comme inférieurs aux penseurs occidentaux/chrétiens. La supériorité de l’épistémologie occidentale donne autorité à l’Occident pour construire arbitrairement une image d’un « l’Autre » musulman figé dans le temps. Par conséquent, les individus de confession musulmane et leur culture sont infériorisés. Le racisme épistémologique conduit à une « orientalisation » de l’Islam, ce qui dispense les Occidentaux d’écouter les penseurs musulmans et leurs critiques des projets globaux/impériaux de l’Occident. Ce point est crucial, car l’islamophobie en tant que forme de racisme n’est pas exclusivement limitée à sa phénoménologie sociale ; elle se constate aussi au niveau de l’épistémologie : on parle donc de racisme épistémologique.

La pensée provenant des zones non-occidentales est déconsidérée et, lorsqu’on lui prête un peu d’intérêt, c’est seulement pour la décrire comme « non civilisée », « primitive », « barbare » et « arriérée ». A l’heure actuelle, le racisme épistémologique permet à l’Occident de décider unilatéralement de ce qui est préférable pour les Musulmans et bloque toute possibilité d’un véritable dialogue interculturel. L’islamophobie est une forme de racisme exercée à l’encontre des Musulmans qui ne se manifeste pas uniquement sur le marché du travail, dans l’éducation, dans la sphère publique, dans la guerre globale contre le terrorisme ou dans l’économie mondiale : elle est présente également sur le champ de bataille épistémologique lorsqu’il s’agit de définir les priorités du monde d’aujourd’hui.

Des événements comme les attaques du 11 septembre sur le territoire américain, les émeutes dans les banlieues françaises en novembre 2005, la xénophobie à l’égard des immigrants, les manifestations contre les caricatures danoises du Prophète Mahomet, les attentats dans le métro de Londres, le triomphe du Hamas aux élections palestiniennes, la résistance du Hezbollah à l’invasion israélienne du Liban, les attentats dans des trains de banlieue en Espagne (11-M) et le conflit à propos de l’énergie nucléaire de l’Iran sont autant d’événements retraduits en des termes islamophobes dans l’espace public occidental. Les politiciens occidentaux (à l’exception de Zapatero en Espagne) ainsi que les grands médias de communication ont joué un rôle actif dans la montée en puissance des réactions islamophobes.

Le racisme épistémologique contribue par conséquent à légitimer un ensemble d’experts, de conseillers, de spécialistes, de professeurs et de théologiens qui parlent continuellement de l’islam et des Musulmans malgré leur ignorance du sujet, et laissent s’exprimer leurs préjugés islamophobes. Cette batterie d’intellectuels perpétue la pensée orientaliste qui infériorise l’Islam et les Musulmans depuis le XVIème siècle en Espagne (Perceval 1992) et le XVIIIème en France et en Angleterre (Saïd, 1979). Cela perpétue d’une certaine manière l’arrogance avec laquelle les Occidentaux ont négligé et continuent de négliger les penseurs musulmans. Le racisme et le sexisme épistémiques sont les formes de racisme et de sexisme les plus occultées au sein du « système mondial capitaliste/patriarcal moderne/colonial occidentalisé/christianisé » dans lequel nous vivons (Grosfoguel, 2008). Actuellement, les racismes et sexismes sociaux, politiques et économiques, sont beaucoup plus visibles et reconnus que le racisme/sexisme épistémique. Et pourtant, le racisme épistémique est la base de tout racisme, c’est-à-dire qu’il s’agit de sa version la plus ancienne puisqu’elle favorise l’infériorisation des « non-occidentaux », leur relégation au rang des « non-humains » ou « sous-humains » au nom de leur supposée moindre intelligence et de leur manque de rationalité. Ce racisme épistémique s’exerce à travers les privilèges d’une politique essentialiste (« identitaire ») des élites masculines « occidentales » : à savoir, une tradition philosophique occidentale et une théorie sociale qui n’incluent que trop rarement les femmes « occidentales », et excluent catégoriquement les philosophes (hommes ou femmes) et les scientifiques qui ne sont pas Occidentaux. Ces modes de pensée attribuent au seul Occident la capacité de produire un savoir universel », « rationnel » et « vrai ». Parce qu’il est lié au patriarcat judéo-chrétien et au sexisme épistémique qui l’accompagne (ce qui confère au savoir masculin « occidental » sa supériorité dans le monde actuel) le racisme/sexisme épistémique conçoit le savoir « non-occidental » comme inférieur.

Si on prend l’exemple des penseurs dominants dans les disciplines académiques occidentales, on constate qu’il s’agit presque toujours d’auteurs masculins « occidentaux » européens ou nord-américains. Grâce au discours « d’objectivité » et de « neutralité » qui s’enracine de « l’ego politique du savoir » cartésien, cette « politique identitaire » s’est tellement normalisée que la position de l’émetteur du discours à l’intérieur du rapport de pouvoir est rendue invisible. De ce fait, attribuer l’essentialisme ou les politiques identitaires aux seules minorités racisées semble relever du bon sens. Certes, il existe bien des « politiques identitaires » essentialistes chez certaines minorités racisées, mais l’idée que toutes les minorités racisées ne peuvent produire que ce type de discours s’est répandue grâce à la propagande d’une autre politique identitaire, celle du discours masculin euro-centré, qui est hégémonique. Et cela permet de discréditer d’avance toute critique provenant des épistémologies et cosmologies des groupes opprimés de tradition « non-occidentale » (Maldonado, 2008). Le monde académique occidental croit toujours à l’objectivité, à la scientificité des raisonnements, à la « neutralité » (qui cache, en fait, son lieu d’énonciation). De la sorte, on ne sait pas qui parle, ni à partir de quelle corpo-politique de la connaissance. Et on ne peut pas voir la géopolitique de la connaissance qui sous-tend les rapports de pouvoir dans le monde. Le mythe de « l’ego-politique du savoir » – toujours ancré dans un corps masculin « occidental » – et la géopolitique du savoir euro-centrée permettent d’écarter les voix et les pensées critiques provenant d’individus et de groupes infériorisés. Si l’épistémologie a une couleur – comme le signale le philosophe africain Emmanuel Chukwudi Eze (1997) – ainsi qu’un genre/couleur – comme le soutient la sociologue afro-américaine Patrica Hills Collins (1991) – alors, l’épistémologie euro-centrique qui domine les sciences sociales possède bel et bien une couleur et un genre. La conviction des hommes occidentaux que leur épistémologie est supérieure aux autres constitue le fondement du racisme/sexisme épistémique depuis qu’existe le système-monde.

Le privilège épistémique occidental commence avec la destruction d’Al-Andalus par la monarchie catholique espagnole et l’expansion coloniale européenne du XVIème siècle. Depuis, il s’est normalisé et a connu diverses étapes : redéfinir le monde et le renommer sur la base d’une cosmogonie chrétienne (par exemple, employer des termes comme « Europe », « Afrique », « Asie » et plus tardivement « Amérique »), caractériser n’importe quel savoir « non-chrétien » comme émanant de forces païennes/diaboliques, et affirmer que seule la tradition gréco-romaine, la Renaissance, l’Illustration et les sciences sociales occidentales, ont pu atteindre la « vérité » et « l’universalité ». La politique identitaire hégémonique occidentale s’est transformée en un « savoir universel » qui est finalement devenu la norme. De cette façon, toutes les « autres » traditions de pensée ont été infériorisées (taxées de « barbares » au XVIème siècle, on les a trouvées « primitives » au XIXème siècle, puis « sous-développées » durant le XXème siècle et enfin « antidémocratiques » au début du XXIème siècle).

Ainsi, depuis l’émergence des « sciences sociales libérales occidentales » au XIXème siècle, le racisme et le sexisme épistémiques sont constitutifs des disciplines et de la production de savoir. Les sciences sociales occidentales pointent l’infériorité, la partialité et le manque d’objectivité des savoirs « non-occidentaux », ce qui permet au savoir occidental de préserver son statut de supériorité. Il s’ensuit que la théorie sociale occidentale s’appuie sur l’expérience historico-sociale de cinq pays (France, Angleterre, Allemagne, Italie et EEUU), qui représentent à peine 12% de la population mondiale. Les théoriciens qui ont élaboré les canons en vigueur dans ces disciplines proviennent essentiellement de ces cinq pays. Le provincialisme de la théorie sociale occidentale l’amène à considérer normal que l’expérience socio-historique des 88% du reste de la population mondiale soit théorisée par des hommes provenant de ces cinq pays. Si, en plus de cela, on tient compte du fait que la théorie sociale de ces cinq pays est masculine, qu’elle ignore les contributions féminines, on comprend alors que l’écart est plus important qu’on ne l’imaginait : ces penseurs représentent en fait 6% de la population mondiale.

Contre cette « politique identitaire » hégémonique qui a toujours privilégié la beauté, le savoir, les connaissances, les traditions, les spiritualités et cosmologies masculines, chrétiennes et occidentales, les sujets infériorisés et subalternisés ont développé leurs propres « politiques identitaires ». Ce processus est nécessaire puisqu’il leur permet de s’affirmer et de se valoriser dans un monde raciste/sexiste qui les rabaisse et nie leur humanité. Toutefois, l’affirmation identitaire possède ses propres limites puisqu’elle peut amener à adopter des raisonnements fondamentalistes qui ne font qu’inverser le dualisme de la tradition hégémonique. Par exemple, affirmer que les groupes ethno-raciaux non-occidentaux subalternes sont supérieurs et que les groupes dominants ethno-raciaux occidentaux sont inférieurs, conduit simplement à inverser les termes du racisme occidental hégémonique sans résoudre le problème de fond : le racisme qui infériorise certains êtres humains et magnifie d’autres êtres humains à partir de critères culturels ou biologiques (Grosfoguel, 2003). Avec de tels raisonnements, on n’ébranle pas le dualisme de la pensée euro-centrique, bien au contraire. Il est simplement reproduit mais de manière inversée. Un autre exemple assez révélateur consiste à accepter (comme le font certains fondamentalistes islamiques et afro-centriques) les discours euro-centriques fondamentalistes hégémoniques, en considérant que la démocratie serait naturellement inhérente à la tradition européenne, tandis que les « Autres » (non-européens) seraient naturellement enclins à privilégier les régimes autoritaires, ce qui revient à nier l’existence de discours démocratiques et de formes de démocratie institutionnelles non occidentales (différents bien évidemment de la démocratie libérale occidentale). Tous les fondamentalistes du Tiers Monde reproduisent le postulat mensonger qui est celui du fondamentaliste euro-centrique lorsqu’ils affirment que l’unique modèle de démocratie est celui de l’Occident. Ils acceptent ainsi l’idée selon laquelle la démocratie n’est pas applicable à leur « culture » et à leurs « sociétés », ce qui les amène à soutenir des formes monarchiques, autoritaires ou dictatoriales d’autorité politique. On constate donc qu’il s’agit d’une simple inversion de l’essentialisme euro-centrique. On retrouve le postulat en vertu duquel la « démocratie » serait inhérente à l’Occident alors les formes « non-démocratiques », « non-occidentales » seraient quant à elle propres aux pays non-occidentaux. Les « divisions » qui résultent de ces politiques identitaires favorisent une reproduction inversée de l’essentialisme et du fondamentalisme propre au discours euro-centrique hégémonique.

Si on définit le fondamentalisme comme un ensemble de perspectives tendant à affirmer que l’épistémologie et la cosmologie dont il est porteur sont supérieures et sont donc les seules porteuses de vérité, l’eurocentrisme peut à juste titre être présenté comme le fondamentalisme contemporain le plus important. Les fondamentalistes tiers-mondistes (afro-centriques, islamiques, indigènes, etc.) qui ont émergé en réponse à l’eurocentrisme hégémonique et qui bénéficient d’une visibilité énorme grâce aux médias « occidentaux », ne sont en réalité que de pâles copies du fondamentalisme euro-centrique : ils reproduisent en réalité les hiérarchies raciales, binaires et essentialistes de ce dernier (Grosfoguel, 2009). Ainsi, on ne lira jamais dans un journal occidental : « Le fondamentalisme euro-centrique et son terrorisme d’État ont assassiné plus d’un million de civils en Iraq ». En somme, une des conséquences politiques des tensions épistémologiques autour de l’Islam politique – notamment sur la définition de « démocratie » – et sur la prétendue « guerre contre le terrorisme » qui est menée, est précisément l’omniprésence du « racisme/sexisme épistémique ». Lorsque ce racisme/sexisme épistémique infériorise les épistémologies et les cosmologies « non-occidentales », il finit toujours par disqualifier l’homme « non-occidental », considéré comme étant incapable de développer ces droits. Cette conception tourne autour de l’idée essentialiste selon laquelle le bon sens et la philosophie résident en « Occident », tandis que la pensée non-rationnelle caractérise tout le « reste » de la planète.

L’islamophobie comme forme de racisme épistémique dans la théorie sociale

La version islamophobe du racisme épistémique est constitutive du monde moderne/colonial et des formes légitimes de production de savoir. Depuis le XVIème siècle, les humanistes et lettrés européens ont soutenu la thèse selon laquelle le savoir islamique est inférieur au savoir occidental. Si l’on suit ce raisonnement, le débat sur les Morisques durant le XVIème siècle en Espagne s’est construit autour de conceptions épistémiques islamophobes (Perceval, 1992 et 1997).

Après leur expulsion au début du XVIIème siècle, l’infériorisation des « Maures » se poursuivit à l’aide d’un discours épistémique islamophobe. Au XIXème siècle, d’influents penseurs européens, comme Ernest Renan, expliquaient que « l’Islam était incompatible avec la science et la philosophie » (Renan, 2003). De la même façon, au sein des sciences sociales, on retrouve des manifestations concrètes d’islamophobie épistémique dans les travaux de la théorie sociale classique de la science sociale patriarcale occidentalo-centrique, comme celles de Karl Marx et Max Weber. Sukidi (2006) signale à ce propos que :

L’Islam, selon Weber, était le pôle opposé du calvinisme. L’islam était sans ambiguïté sur la question de la prédestination. Comme le remarquait Weber, dans son œuvre « Éthique Protestante » (chap. 4, n°36), il y avait dans cette religion une croyance en la prédétermination ; mais pas dans la prédestination, qui, elle, renvoyait au destin des Musulmans dans ce bas monde (p. 185). La doctrine de la prédestination propre aux calvinistes se présentait sous la forme d’un devoir ou d’une vocation, d’un appel à travailler durement. Elle ne jouait aucun rôle chez les Musulmans. En fait, comme l’affirmait Weber, « le plus important, à savoir la croyance en la prédestination chez le croyant, n’était pas présent dans l’islam.

Sans le concept de prédestination, l’Islam ne pouvait donc pas montrer au croyant le rôle positif de cette activité terrestre. Raison pour laquelle les Musulmans étaient condamnés au fatalisme (2006 : 197). Les rationalisations de la doctrine et la conduite de vie étaient étrangères à l’Islam. Pour Weber la croyance en la prédestination constituait le concept-clé pour expliquer la rationalisation de la doctrine et la conduite de vie. Ainsi, avec le calvinisme, la croyance en la prédestination pouvait générer une certaine éthique, un légalisme, ainsi qu’une conduite rationnelle. Mais il n’y avait absolument rien de cela dans l’Islam (p. 199). En conséquence, la croyance islamique ne menait pas à la rationalisation de la doctrine et du cheminement personnel. En fait, cela faisait des Musulmans des fatalistes irrationnels. Selon Weber, « l’Islam se détournait de n’importe quelle conduite de vie rationnelle car il laissait libre cours au culte des saints et à la magie » (2006 :200). Si l’on suit la logique de Weber jusqu’au bout, les Musulmans sont tout simplement irrationnels et fatalistes, et ne peuvent produire aucun savoir digne de ce nom.
Quelle est donc la géopolitique de la connaissance qui sous-tend le racisme épistémique Wébérien vis à vis des peuples musulmans ? Eh bien, c’est l’islamophobie épistémique des Orientalistes français et allemands, reproduite dans le verdict de Weber. Pour lui, seule la tradition chrétienne peut aboutir au rationalisme économique et par conséquent au capitalisme moderne occidental. Les valeurs de l’Islam ne sont pas compatibles avec celles de l’Occident : l’Islam serait en effet dépourvu d’esprit scientifique, de rationalité et d’individualité. La science et son dérivé, c’est-à-dire la technologie moderne sont, selon Weber, inconnues chez les civilisations orientales.
Pourtant, des études menées par Saliba (1997) et Graham (2006) ont montré l’influence importante du monde islamique sur la science et la philosophie moderne occidentale. Les découvertes réalisées au sein du monde islamique concernant l’astronomie, la biologie, les mathématiques, la physique ainsi que la philosophie furent fondamentales pour les sciences modernes occidentales. Ce qui prouve que la rationalité était l’un des axes de la civilisation musulmane. Sait-on que la pensée des philosophes grecs est parvenue en Europe grâce aux philosophes musulmans de l’Espagne islamique ? Qu’au moment où les Musulmans étudiaient la philosophie grecque, les Chrétiens qui lisaient un ouvrage d’Aristote étaient poursuivis par l’Inquisition ? Au Moyen âge, l’Europe subissait l’obscurantisme chrétien tandis que l’école de Bagdad (la ville principale de la civilisation islamique) était la référence mondiale en matière de savoir et de créativité scientifique/intellectuelle. A titre d’exemple : l’école d’astronomie de Bagdad découvrit quatre siècles avant l’Europe que la Terre n’était pas le centre de l’Univers. Weber et les orientalistes « wébériens » peuvent toujours reproduire une islamophobie épistémique en vertu de laquelle les Musulmans seraient incapables de produire un savoir scientifique rationnel. L’histoire, elle, démontre le contraire.
On retrouve la même islamophobie épistémique chez Marx et Engels. En 1882, Marx passa deux mois à Alger pour des raisons de santé, mais il n’y écrivit pas grand-chose sur l’Islam. Il développait d’ailleurs dans ses travaux une vision épistémique orientaliste raciste à propos des peuples non-occidentaux (Moore, 1997). C’était encore plus marqué chez Frederick Engels, son collaborateur, qui véhiculait dans ses écrits les stéréotypes racistes que Marx avait mobilisé dans sa description des « Orientaux ». A propos de la colonisation de l’Algérie par les français, Engels affirmait :

Pour nous, c’est une très bonne chose que le cheikh arabe soit tombé. La lutte des Bédouins n’avait aucune chance d’aboutir et bien que les méthodes brutales des soldats de Bugeaud soient inacceptables, la conquête de l’Algérie est un évènement important, une chance pour la progression de la civilisation dans le monde. La piraterie des États barbares, que les Anglais n’ont jamais combattue parce qu’elle n’affectait pas leurs embarcations, ne pouvait être réduite à néant qu’avec la conquête d’un de ces États. Celle de l’Algérie a forcé les représentants de la Tunisie, de Tripoli, ainsi que l’empereur du Maroc, à suivre la voie de la civilisation, et à proposer à leurs peuples d’autres métiers que ceux de la piraterie (…) et si nous pouvons regretter que les Bédouins du désert aient perdu leur liberté, nous ne devons cependant pas oublier que ces mêmes Bédouins étaient des brigands, qui envahissaient d’autres territoires pour pouvoir survivre, prenant tout ce qu’ils trouvaient dans les villages, massacrant tous ceux qui leur résistaient et vendant comme esclaves ceux qu’ils avaient fait prisonniers. Vus de loin, tous ces pays où les barbares vivent en liberté sont fiers, nobles et vertueux, mais il suffit de s’en approcher pour voir qu’ils usent de méthodes rudes et cruelles, comme les nations les plus civilisées, pour assouvir leur soif de profit. Finalement, le bourgeois moderne, avec la civilisation, l’industrie, l’ordre, et la relative illustration qui le caractérise, est de loin préférable au voleur maraudeur féodal et à sa barbare société (Engels, 1848, cité dans : Avineri, 1968 :43)

Le choix d’Engels est sans équivoque : il faut soutenir l’expansion coloniale et soutenir la civilisation occidentale même si celle-ci est bourgeoise et brutale, dans l’unique but de sortir de la « barbarie ». La supériorité de « l’Occident sur les autres » et sur les Musulmans ressort clairement de cette affirmation. A propos de l’Inde, Engels revenait sur le « fanatisme irrationnel des musulmans :

L’imminence d’un conflit armé qui prend petit à petit la tournure de l’affrontement entre les Bédouins d’Algérie et les Français, démontre cependant que les Hindous sont loin d’être aussi fanatiques et qu’ils ne sont pas une nation de cavaliers (Engels, 1958).

S’il nous restait un doute quant au mépris de Marx et Engels pour les peuples musulmans et les peuples « non-occidentaux, la citation qui suit devrait le dissiper :

Ce qui nous intéresse, ce n’est pas de savoir si les Anglais avaient ou non le droit de conquérir l’Inde. La question est plutôt de savoir si on préfère que l’Inde soit soumise à la domination des Turcs, des Perses et des Russes ou à celle des Britanniques. L’Angleterre doit accomplir une double mission en Inde : la première est destructrice et la deuxième est régénératrice ; d’un côté, il faut anéantir l’ancienne société asiatique, de l’autre, creuser les fondations de la société occidentale en Asie. Lorsque les Arabes, les Turcs, les Tartares et les Mongols ont envahi l’Inde et ils se sont tous très rapidement convertis à l’hindouisme car ils étaient des conquérants barbares : les civilisations supérieures finissent toujours par dominer, c’est la loi éternelle de l’histoire. Les Britanniques ont été les premiers conquérants possédant une civilisation supérieure à arriver en Inde, elle dépassait de loin la civilisation indienne. Bientôt, grâce à un puissant réseau ferroviaire, on pourra rejoindre l’Inde depuis l’Angleterre en huit jours et ce pays qui vivait dans un univers magique entrera alors pour de bon dans le monde occidental » (Marx, 1853 : 81-83).

Marx ne se berçait pas d’illusion quant à l’esprit prolétaire des masses musulmanes. On le voit clairement dans le texte qui suit (et qu’il demanda à Engels de signer de son nom). Il s’intéresse ici à l’expansion de l’Empire Ottoman vers les territoires de l’Europe de l’Est :

Le principal pouvoir de la population turque en Europe, en dehors du fait qu’elle constitue une réserve d’hommes toujours prête à se déplacer de l’Asie, c’est la populace de Constantinople (Istanbul) et de quelques rares grandes villes. Elle est par essence turque et bien qu’elle trouve un intérêt certain à réaliser des travaux pour les chrétiens capitalistes, elle continue à se croire supérieure aux autres, et au-dessus des lois, parce que musulmane, d’où ses abus envers les Chrétiens. On sait bien que lors de coups d’état, il est facile de soudoyer ces gens et de flatter leur ego […] Sans doute faudra-t-il, tôt ou tard, libérer cette région de la domination de cette populace en comparaison de laquelle celle de Rome fait figure d’assemblée de sages et de héros (Engels, 1853, cité dans : Avineri, 1968: 54).

En appelant à la libération des peuples musulmans, Marx faisait de la civilisation occidentale une entité libératrice. Selon sa perspective, il valait mieux soutenir l’expansion coloniale occidentale que de laisser ces peuples barbares et inférieurs s’autogouverner. Marx se méfiait des Musulmans car il était convaincu que l’islam était intrinsèquement xénophobe. Ce qui l’amenait à faire l’apologie du colonialisme occidental. Méconnaissant un Coran qu’il contribuait à dévaloriser, il écrivait par exemple :

Étant donné que le Coran traite tous les étrangers comme si ils étaient ses ennemis, personne n’aura la témérité de se rendre dans un pays musulman sans avoir pris préalablement des précautions. Les premiers commerçants européens qui prirent le risque de commercer avec ces individus firent en sorte de s’assurer un traitement de faveur et des privilèges d’ordre individuel, qui par la suite se sont étendus à tout le pays. De là vient l’origine des capitulations. (Marx, 1854 cité dans : Avineri, 1968 :146)

Marx s’inscrit de façon répétée dans la perspective raciste épistémique, se faisant ainsi l’écho de la vision orientaliste de son époque :

Le Coran et la législation musulmane réduisent la géographie et l’ethnographie des peuples à la simple distinction Fidèles / Infidèles. L’islamisme proscrit la nation des Infidèles, créant ainsi un état d’hostilité permanent entre le musulman et le non-croyant (Marx, 1854, cité dans : Avineri, 1968 :144)

Ces arguments sont simplistes, essentialistes et réductionnistes. Ils faisaient partie du racisme épistémique et du paternalisme condescendant des orientalistes occidentaux à l’égard de la pensée islamique. Dans le monde musulman, il y avait un large éventail de droits pour les minorités juives et chrétiennes, alors qu’au sein de l’Europe chrétienne, les Juifs furent persécutés. Ils durent se réfugier dans des pays musulmans : les Juifs (ainsi que les chrétiens) y étaient considérés comme des « peuples du livre » et jouissaient donc de nombreux droits.
Selon Marx, si l’on voulait y faire une révolution, il était indispensable de sécularise les terres musulmanes. Il dit à ce sujet :

En éliminant leur attachement au Coran, à l’aide d’une émancipation civile, on annule au même temps leur attachement au clergé et on provoque une révolution dans leurs relations sociales, politiques et religieuses. Si le Coran est supplanté par un « code civil », toute la structure sociétale byzantine devra être occidentalisée (Marx, 1854, cité dans : Avineri, 1968 :146).

Cette vision séculariste de Marx était basée sur une stratégie typiquement coloniale, celle des empires occidentaux qui voulaient éradiquer les formes de pensée et de savoir des sujets coloniaux et empêcher la résistance, quelle qu’elle fût. Selon Marx, les Musulmans se soumettaient à une religion qui les dominait. Ce faisant, il projetait dans l’Islam la cosmologie occidentalo-centrique et christiano-centrique. L’Islam était identifié à une cosmologie fondée sur la notion de Tawhid, une doctrine d’unicité dans la diversité, une vision holistique du monde. Cette vision avait été détruite en Occident par le dualisme moderne/colonial. Cela s’était fait à travers le massacre de toutes les femmes européennes qu’on avait accusées de sorcellerie, et la destruction, au moment de l’expansion coloniale, des cosmologies non-occidentales. L’évangélisation coloniale, aux débuts de la période moderne/coloniale, et le sécularisme scientiste, à partir du 18ème siècle, ont été des épisodes centraux du processus « d’épistémicide » et de la destruction des spiritualités non-occidentales. Les sciences sociales occidentales se sont en effet configurées dans un contexte épistémique marqué par les préjugés euro-centriques et islamophobes.

Pour les décoloniser, il faut passer par une série de processus que nous ne pouvons pas étudier en détail ici. L’un d’eux consiste à élargir le cadre de la théorie sociale en y incorporant les contributions de théoriciens et scientifiques décoloniaux européens et non-européens, qui travaillent du côté colonisé et infériorisé de la modernité/colonialité, comme par exemple Enrique Dussel, Boaventura de Sousa Santos, Salman Sayyid, Ali Shariati, Silvia Rivera Cusicanqui, W.E.B. Dubois, Silvia Wynter, Esteban Ticona et Angela Davis, entre autres. L’incorporation de ces penseurs ne répond pas à la mode du multiculturalisme ; il s’agit de créer une science sociale décoloniale rigoureuse et pluriverselle (en opposition à la science sociale occidentalo-centrique et coloniale qui se prétendant universelle) (Grosfoguel, 2008). Ali Shariati, par exemple, est un scientifique social islamique qui a toujours été ignoré, bien qu’il ait produit des critiques majeures des théoriciens sociaux occidentaux comme Marx.

En ce moment, ce qu’on appelle la science sociale est une tradition de pensée masculine occidentale très spécifique et provinciale. Afin de décoloniser les sciences sociales provinciales occidentalisées, on doit passer à un dialogue horizontal global inter-épistémique qui permettra de les refonder de façon décoloniale et pluriverselle, en les libérant du modèle universaliste actuel. Cette tâche n’est pas facile, mais il est important de souligner que le passage de l’universalisme au pluriversalisme dans les sciences sociales est fondamental : lui seul permettra de sortir d’un cadre de recherche où la définition est univoque, et de passer à un autre paradigme dans lequel la production de concepts et de savoir devient le fruit d’un véritable dialogue inter-épistémique universel et horizontal (Grosfoguel, 2007). Ceci n’est pas un appel au relativisme, mais une invitation à penser l’universalité comme pluriversalité, c’est-à-dire, comme le résultat d’une interaction et d’un dialogue inter-épistémique horizontal.

Cette question est très importante car l’islamophobie épistémique est très présente dans les débats et les politiques publiques contemporaines. Le racisme épistémique et son fondamentalisme euro-centrique se manifestent dans les discussions sur les droits humains et la démocratie. Les épistémologies « non-occidentales » qui définissent la dignité humaine ainsi que certains droits autrement qu’en Occident, sont considérées comme inférieures aux définitions hégémoniques « occidentales ». Elles sont par conséquent d’emblée exclues du débat global. Si la philosophie et la pensée islamiques sont représentées comme étant inférieures à l’Occident par les penseurs euro-centriques et la théorie sociale classique, il devient logique de considérer qu’elles ne peuvent rien apporter à des domaines comme ceux de la démocratie ou des droits humains. La vision occidentalo-centrique sous-jacente est que les Musulmans peuvent contribuer à certains débats, si et seulement si ils cessent de raisonner comme des Musulmans et assument la définition libérale euro-centrique hégémonique de la démocratie et des droits de l’homme. Quiconque voudrait aborder ces questions en faisant référence à sa tradition (islamique ou autre) est immédiatement suspecté ou accusé de fondamentalisme. Des termes comme démocratie et droits de l’homme islamiques sont des oxymores pour le « sens commun » hégémonique euro-centrique. L’incompatibilité entre l’Islam et la démocratie est basée sur l’infériorisation épistémique des discours provenant du monde musulman. Actuellement, un régiment « d’experts » racistes/sexistes épistémiques en Occident se prononcent avec autorité sur l’Islam, sans en posséder une connaissance sérieuse. Les stéréotypes et mensonges répétés de façon systématique dans la presse occidentale – comme c’était le cas avec la propagande nazie de Goebbels – finissent par être acceptés comme des vérités indiscutables. Edward Said nous le rappelait d’ailleurs :

Il y a désormais grand nombre « d’experts » islamique, un développement qui est devenu considérable. Lors d’une crise, ils se prononcent sur l’Islam dans la presse de façon arrogante et dogmatique. Les stéréotypes orientalistes, qui avaient pourtant été discréditées, semblent connaître une étrange renaissance. Ils sont devenus monnaie courante, alors que les élucubrations racistes concernant d’autres groupes ne jouissent pas de la même impunité. Les généralisations malveillantes sur l’Islam sont devenues une façon acceptable de dénigrer la culture étrangère en Occident ; on se permet de dire des choses sur la mentalité, le caractère, la religion ou la culture des musulmans qu’on ne se permettrait pas pour d’autres groupes comme les africains, les juifs, les asiatiques ou autres. Mon point de vue, est que ces généralisations sont inacceptables, irresponsables et que jamais on aurait osé les utiliser pour d’autres groupes religieux, culturels ou démographiques. Ce qu’on attend des études sérieuses des sociétés occidentales, caractérisées par leurs complexes théories, leurs vastes analyses des structures sociales, des histoires, des formations culturelles et les langages sophistiqués, on devrait l’attendre également de la discussion sur les sociétés musulmanes en Occident (Said, 1998 : 11-16).

La diffusion de ces stéréotypes contribue à la représentation des musulmans comme s’ils étaient des individus racialement inférieurs et violents. Après quoi, on peut aisément associer musulmans et « terroristes », et justifier impunément un « terrorisme d’État » ainsi qu’un projet de domination impériale/coloniale à l’échelle mondiale.

Conclusion : Le « cas » de Tariq Ramadan

Il est intéressant d’analyser la réaction occidentale à l’égard d’un penseur critique Musulman et européen tel que Tariq Ramadan. Alors qu’il se qualifie lui-même de Musulman européen, il a été la victime d’une campagne occidentaliste et orientaliste visant à déformer son image et sa pensée. En France, il lui est interdit de s’exprimer dans les universités et il s’est vu refuser l’accès aux Etats-Unis par la Sécurité nationale. Les médias occidentaux le dépeignent le plus souvent comme un Musulman fondamentaliste et extrémiste, alors qu’il est souvent ailleurs considéré comme un réformateur musulman progressiste. Même des universités occidentales telles que Notre-Dame (où il s’est vu offrir un poste de professeur pour la chaire « Henry R. Luce Professor of Religion, Conflict and Peace Building » avant d’être expulsé du pays) et l’université d’Oxford en Angleterre (où il enseigne actuellement) reconnaissent les contributions de T. Ramadan.

La question est dès lors la suivante : pourquoi un penseur musulman européen réformiste (qui critique le fondamentalisme islamique, les actes suicidaires, la lapidation, le terrorisme, etc.) est-il attaqué de la sorte et présenté à tort comme un extrémiste ? Hani Ramadan, le frère de Tariq se déclare fondamentaliste islamique et, malgré ses nombreux ouvrages et son influence, il n’a jamais été la cible d’une campagne d’hostilité médiatique en Occident, à l’inverse de Tariq. D’après moi, il est plus difficile pour l’Occident d’accepter un penseur musulman progressiste comme Tariq Ramadan qui propose une pensée critique à l’encontre, à la fois des fondamentalismes euro-centriques et islamiques, que de tolérer un penseur qui se déclare ouvertement fondamentaliste. Celui-ci concentre l’ensemble des préjugés islamophobes qu’entretiennent les orientalistes contre l’Islam, tandis que le premier les affronte ouvertement. C’est pourquoi le New York Times et Le Monde ont tous deux consacré la une de leur journal quotidien à « L’affaire Tariq Ramadan ». Le New York Times l’a fait lors du refus de la part de la Sécurité nationale de le laisser entrer sur le territoire américain, quant au Monde, il publiait déjà régulièrement des articles sur Ramadan avant cet événement.

En France comme dans le reste de l’Europe, Tariq Ramadan est très populaire parmi la jeunesse musulmane européenne parce qu’il défend l’idée que l’on peut être Musulman et Européen à la fois. Cette vision remet en cause l’un des mythes les plus sacrés de l’identité politique européenne, qui veut que pour être pleinement Européen il faut être nécessairement chrétien ou laïc. Par ailleurs, il appelle les jeunes Musulmans à exercer leurs droits de citoyens en tant que Musulmans européens et à intervenir dans la sphère publique en prônant l’égalité citoyenne et en contribuant positivement à la vie en société. Cette position est considérée comme trop subversive à la fois par les fondamentalistes musulmans et par la majorité des Européens euro-centriques (ceux de droite comme ceux de gauche) qui refusent de l’accepter, ce qui explique la campagne islamophobe menée contre sa pensée.
Depuis qu’il a été banni de France au milieu des années 1990, le journal français Le Monde a activement attaqué Tariq Ramadan en l’accusant d’être un fondamentaliste musulman qui userait d’un « double discours ». La campagne de ce journal contre le supposé « double langage » de Tariq Ramadan se poursuit à l’heure actuelle. Ce qui est intéressant, c’est le « deux poids-deux mesures » et le racisme épistémique qui se cache derrière cette accusation. Lorsqu’on accuse un intellectuel de tenir un double discours, on prétend que « ce qu’il dit et écrit est différent de ce qu’il pense ». Il n’a par conséquent aucun moyen de se défendre. Pourtant, la règle impérieuse qui doit primer lorsqu’on évalue le travail d’un intellectuel quel qu’il soit est d’accorder de l’attention à ce qu’il dit et écrit. L’accuser de tenir un « double discours » le met dans une position où il ne peut user d’aucun argument « défensif » pour répondre à l’accusation. Quels que soient les arguments utilisés pour se défendre, l’exercice s’apparente souvent à de la tautologie. Peu importe le nombre de fois où Tariq Ramadan a dénoncé publiquement l’oppression des femmes et la lapidation, le terrorisme et le fondamentalisme musulman, ainsi que la vision fondamentaliste de son frère sur l’Islam, le fondamentalisme saoudien, les talibans, les attentats suicides, etc…, Le Monde continue à l’attaquer sans fondement et sans aucune lecture approfondie de son travail et de ses déclarations publiques : l’accusation de « double discours » suffit à rendre toute analyse superflue. Ces critères d’évaluation ne sont, bien entendu, jamais appliqués aux intellectuels « occidentaux ». Ce jugement à deux vitesses montre que l’islamophobie fait partie du racisme épistémique occidental. En somme, l’islamophobie, en tant que forme de racisme à l’encontre des Musulmans, ne se manifeste pas uniquement sur le marché du travail, dans l’éducation, la sphère publique, la guerre globale contre le terrorisme ou dans l’économie globale, mais également sur le champ de bataille épistémologique qui définit les priorités du monde d’aujourd’hui.

Source

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