Necropolitique

Migrants : comment l’usage d’armes non létales est devenu « systématique » pour empêcher les traversées de la Manche

Littoral. Les associations d’aide aux migrants alertent sur l’usage « systématique » d’armes non létales pour empêcher les départs de « small boats ». Les policiers comme les autorités en défendent l’usage sur la base de la légitime défense face aux passeurs.

Lanceurs de balle de défense (LBD), gaz lacrymogènes, grenades de désencerclement, ces armes non létales utilisées par les forces de l’ordre lors d’opérations de maintien de l’ordre, manifestations, violences urbaines, le sont depuis 2022 sur la côte dans le cadre de la lutte contre l’immigration irrégulière clandestine (LIIC).

Avec l’avènement des « small boats » il y a trois ans, les policiers et gendarmes missionnés sur les 230 kilomètres de côte pour empêcher les embarcations de fortune de prendre la mer, « l’usage de ces armes est devenu systématique, ça s’est intensifié en 2024, déplore Amélie Moyart, de l’association Utopia 56, qui prend en charge les migrants. Depuis 2022, l’association a fait 45 signalements à la Défenseure des droits. « On est présent aux abords des plages, on est témoin ou on recueille des témoignages, on a déjà trouvé des cartouches de gaz et des palets de LBD. »

L’ONG Médecins sans frontières se souvient d’un fait marquant le 25 janvier 2024 : « notre clinique mobile avait pris en charge un groupe avec des blessures aux bras et aux jambes causés par des tirs de LBD.»

Oppositions violentes

Selon les autorités, l’usage de ces armes par les forces de l’ordre sert à « préserver leur intégrité physique, intercepter et neutraliser les bateaux pour sauver des vies en évitant que les victimes de ces réseaux ne prennent la mer, appuie la préfecture de région, qui dénombre 137 morts en mer ou à terre lors de tentatives de traversée de la Manche, dont 89 en 2024 et 48 en 2025 ; et à se protéger des oppositions violentes des passeurs face aux forces de l’ordre. Les services de l’État en recensent 367 en 2024 et 279 en 2025 « ayant entraîné des blessures pour 115 policiers et gendarmes. »

Marc Allègre, délégué syndical Unité SGP Police, est policier spécialisé dans la LIIC depuis vingt ans. « Si on n’a pas d’armes non létales, on se met en danger face aux passeurs.» L’homme se souvient d’un caillassage : « Mon collègue était au sol, un passeur voulait le finir avec une pierre, j’ai dû sortir mon arme de service pour l’en dissuader. » Dans ces situations extrêmes, « je préfère utiliser une arme non létale que mon arme de service. »

Une utilisation indifférenciée

Si les forces de l’ordre et les autorités défendent l’utilisation de ces armes dans des cas de légitime défense, le cadre d’intervention reste flou. Les comptes rendus d’intervention ne sont obligatoires qu’en cas de blessures. Chez Utopia 56, on regrette que ces armes soient utilisées de manière indifférenciée, « comme les gaz lacrymogènes, y compris sur des groupes où il y a des enfants ; nous avons déjà amené à l’hôpital un blessé par un tir de LBD. » L’affaire la plus dramatique : la mort de Jumaa El Hasan, 27 ans, un exilé syrien « tombé à l’eau lors de l’intervention des forces de l’ordre et l’usage du gaz lacrymogène», souligne Utopia 56 qui a déposé plainte pour homicide involontaire.

Selon la préfecture de région, un cadre d’intervention existe et « fait l’objet de rappels réguliers sur le terrain, il s’inscrit évidemment dans le respect du corpus juridique existant, qu’il s’agisse du Code de la sécurité intérieure comme du code de procédure pénale».

Un manque d’ancrage

Sur la côte, la crise migratoire nécessite au moins 800 policiers et gendarmes mobilisés, avec des effectifs en provenance de toute la France : « Il y a beaucoup de collègues qui arrivent ici et ne connaissent pas la situation, il faut des équipes dédiées, formées et entraînées à ça, avec l’équipement qui convient, confirme Marc Allègre. Dans le Dunkerquois, ils vont créer un groupe LIIC avec une hiérarchie qui ne sera occupée qu’à ça.» Un pas en avant mais, pour l’heure, « des policiers qui ne connaissent pas la zone, viennent pour des missions courtes et n’ont pas de formation, ça aboutit à des situations dangereuses», glisse Amélie Moyart.

Les signalements à la Défenseure des Droits, Claire Hédon, sur l’usage d’armes non létales ont abouti le 17 décembre à une décision, avec des recommandations : dotation de caméras piéton pour les policiers et gendarmes sur la côte en raison « des conditions d’utilisation contraires aux obligations de discernement et d’usage », sur des groupes compacts et mobiles, et avec une visibilité réduite. Rendre compte par écrit de tout usage de ces armes, par les forces de l’ordre. Elle émet aussi la nécessité d’une doctrine d’intervention claire. Le ministère de l’Intérieur a deux mois « pour faire connaître les suites qu’il donnera à cette décision ».

La Voix du Nord
REGION, vendredi 30 janvier 2026

Une « police des clandestins » : le Belang plaide pour une version belge de l’ICE

Au moins un agent par zone de police, spécialisé dans la recherche active de personnes en séjour illégal, et, dans les zones où le phénomène est plus répandu, un véritable service dédié. Telle est la proposition de Francesca Van Belleghem, députée Vlaams Belang, dans un nouveau texte législatif. Elle y évoque explicitement la création d’une « police des clandestins ».

« Ce pays compte des centaines de milliers de personnes en séjour illégal (les estimations parlent plutôt de 100 000 à 150 000, NDLR), ce qui engendre une série d’effets collatéraux », affirme Van Belleghem dans un communiqué. « Puisque le gouvernement De Wever est incapable de renvoyer ces personnes, un service de police à part entière, spécifiquement chargé de cette mission, constituerait la solution au problème. »

Le timing est pour le moins interpellant. Cette proposition rappelle en effet à s’y méprendre le Service de l’immigration et des douanes des États-Unis, communément appelé ICE (Immigration and Customs Enforcement), chargé lui aussi de traquer les migrants en situation irrégulière. Un service actuellement sous le feu des critiques pour ses méthodes violentes.

Francesca Van Belleghem n’était pas joignable pour commenter cette analogie. Elle s’est toutefois exprimée hier matin sur Radio 1, où elle a déclaré que le Vlaams Belang condamnait toute forme de violence et que la police belge est très bien formée. « Cette police des clandestins agirait de la même manière que la police classique dans d’autres contextes, à ceci près qu’elle procéderait à des contrôles plus actifs et ciblés. »

Visites domiciliaires

Le projet ne fait guère d’émules au sein des autres partis, y compris à la N-VA, pourtant partisane de longue date d’un durcissement de la politique migratoire. « Un ICE belge ? Non, merci », a ainsi cinglé la députée N-VA Maaike De Vreese. « Au sein du gouvernement, la ministre Van Bossuyt (N-VA) a fait de la lutte contre le séjour illégal une priorité, mais dans le respect de l’État de droit. Des places supplémentaires sont créées dans les centres fermés, et le nombre d’expulsions augmente sous cette législature. Un projet de loi permettant les visites domiciliaires est également en préparation. »

Ce texte permettrait à l’Office des étrangers, accompagné de la police, d’entrer dans un logement si une personne en séjour illégal refuse d’ouvrir. Une telle intervention ne serait toutefois possible qu’après l’intervention d’un juge d’instruction, et uniquement si la personne concernée est criminelle ou représente un danger pour l’ordre public.

« La question est de savoir à quoi servirait exactement cette police des clandestins », souligne, sceptique, Johan Wets, expert des questions migratoires (KU Leuven). « On peut certes multiplier les contrôles et les interpellations, mais pour quoi faire ensuite ? Aujourd’hui, en Europe, seule une personne en séjour illégal sur trois est effectivement renvoyée. Les pays d’origine refusent de reprendre leurs ressortissants. Cette situation ne changera pas parce qu’on interpelle davantage de personnes. »

Pour contraindre ces pays à coopérer, le Vlaams Belang plaide pour une pression accrue via les accords commerciaux et la coopération au développement. Le gouvernement actuel dit également vouloir renforcer ces leviers, mais jusqu’à présent, rien de concret n’a été mis en place.

SOURCE

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