Mon voyage à Londres et les prisonniers politiques

Comme beaucoup de jeunes issus de l’immigration post-coloniale, Londres m’attire. Alors pour le pont du 16 au 20 mai 2012, je suis parti faire un petit voyage à Londres en Angleterre. Je voulais voir ce pays, cette ville, dont tellement de gens autour de moi parlent pour son rayonnement culturel et économique, son multiculturalisme et surtout la liberté de pratiquer sa religion. Cette religion, c’est l’islam.

Là-bas j’ai rencontré des personnes passionnantes. J’ai mangé dans le meilleur restaurant pakistanais de toute ma vie, à Tayab derrière la London Central Mosque. Mosquée où j’ai prié la prière du vendredi. J’ai apprécié les splendides parcs londoniens, me suis balladé dans leurs bus. J’ai bu leur thé au lait, mangé leur délicieux carrot cake. J’ai dormi dans une auberge de jeunesse de l’arrondissement de Brent. J’ai visité une exposition sur la traite esclavagiste négrière translatlantique et comment Londres, la bourgeoisie et la noblesse anglaise se sont incroyablement enrichies à travers elle. J’ai appris de la bouche même du gardien que la majeure partie des visites étaient le fait d’écoliers français venu spécialement à Londres pour cette exposition dont aucun équivalent n’existe en France. Et j’ai aussi été chaleureusement reçu chez lui par un frère.

Mais ce dont je voulais vous parler c’est d’un évènement de collecte de fond nommé “Casablanca Prisoners : 9 years on” organisé par l’ONG CagePrisoners qui a eu lieu le 19 mai 2012 à la London Muslim Centre. L’ONG Cageprisoners est dirigé par Moazzam Begg, ancien détenu de Guantanamo. Une interview par Julien Assange de Wikileaks sous-titrée en français est disponible d’ailleurs. Quand j’ai vu l’affiche de cet évènement affichée dans l’enceinte même de la mosquée London Muslim Centre en sortant de la prière de jumuaa je suis resté dessus à la regarder pendant quelques minutes. J’ai alors pris un flyer et je suis sorti en me disant “WAOUH ! Imagine toi un truc de ce genre avoir lieu à la Mosquée de Paris ? Impossible !”. Et là j’étais à peu près sûr qu’il FALLAIT que j’y sois. Et non seulement que j’y sois, mais aussi que je parle aux organisateurs. A la fin de la rencontre j’en ai profité pour interviewer 2 de ses participants qui ont des choses à vous dire, à vous la communauté musulmane de France et à tous ceux qui sont attachés aux respects des droits humains.

Voici en quelques phrases comment les organisateurs présentaient l’évènement sur le flyer :

Le 16 mai 2003, une série d’explosions suicides ont touché Casablanca. Ce furent les plus meurtrières attaques dans l’histoire du Maroc. En réponse, les autorités ont adopté une nouvelle législation anti-terroriste et ont arrêté des milliers de personnes, systématiquement sujet aux disparitions, tortures, détentions arbitraires et procès non-équitables. 9 ans plus tard, le Maroc apparaît comme l’un des pays clefs dans la Guerre contre la Terreur, choisit par les USA pour être partie prenante du programme d’enlèvements de la CIA. De même manière, il est apparu que plusieurs pays Européens ont été impliqués dans le traitement injuste de détenus au Maroc sous la couverture de la Guerre contre la Terreur. Cageprisoners et Justice Marocco vous invitent à les rejoindre pour discuter de la souffrance des détenus politiques au Maroc et de réfléchir sur le rôle joué par le Maroc dans la Guerre Globale contre la Terreur.

La vidéo qui y a été diffusée mais surtout les témoignages des ex-captifs et leurs familles m’ont fortement touché. J’ai réalisé 2 interviews. L’une d’un ancien prisonnier bi-national Italien-Marocain, Aboul Kassim Britel, traducteur de l’arabe vers l’italien, enlevé au Pakistan puis emprisonné au Maroc où il a subi de graves sévices dont il a encore de lourdes séquelles. L’autre d’Anouar Arnaud Mafille, citoyen Français, chercheur à l’ONG CagePrisoners qui y a donné un discours. Moazzam Begg n’avait pas le temps pour m’accorder d’interview mais vous pouvez trouver son discours sur cette vidéo en anglais toujours.

Interview d’Aboul Kassim Britel, ex-prisonnier politique

Peux-tu te présenter stp et expliquer ton parcours et pourquoi tu as parlé de ton expérience aujourd’hui ?

Je m’appelle Aboul Kassim Britel, et je suis un ancien détenu islamique de la salafia jihadia au Maroc. J’ai passé presque 9 ans entre la prison et la détention secrète. Comme je l’ai dit, le gouvernement du Maroc en juillet 2003, a voulu passer la loi anti-terroriste. Mais personne ne l’a accepté et c’est normal. Pourquoi ? Car cette loi c’est l’absence de lois. Alors qu’a fait le Maroc ? Après réflexion, une main invisible a fait les attentats du 16 mai 2003. Même les personnes raisonnables sont devenus perplexes. Tous ont alors signé cette loi, y compris le parti dit islamiste, le PJD.

Que signifie cette loi et pourquoi a-t-elle suscité de l’opposition ? Cette loi signifie l’enlèvement des gens, semer la terreur dans leurs familles, la détention secrète de 10 mois à des années, la torture, la privation de la dignité des prisonniers en leur interdisant par exemple le dentifrice ou de changer de vêtements. Personnellement ils m’ont interdit d’avoir de nouveaux vêtements. J’ai gardé les mêmes vêtements avec lesquels j’ai été enlevé pendant toute ma détention.

Au départ j’ai été détenu au Maroc pendant 8 mois sans aucune accusation. A la sortie de prison, étant citoyen italien, je suis allé à l’ambassade pour expliquer ma situation, celle d’un prisonnier de l’extraordinary rendition de la CIA (Ndlr, programme extra-judiciaire d’enlèvement et de déportation des prisonniers vers des centres de tortures dans des pays “alliés” ou vers Guantanamo). N’étant pas entré au Maroc légalement, pour en sortir j’ai rencontré des problèmes. Ils m’ont dit que je pouvais sortir avec mes papiers italiens. Au moment de sortir du Maroc, j’ai été de nouveau enlevé. Enlevé et non arrêté car c’est une procédure illégale. J’ai été mis en détention secrète 4 mois sans sortie, sans visite, avec mes yeux bandés et mes mains enchaînés en permanence.

J’ai subi des tortures au Pakistan mais aussi au Maroc. Au Maroc, c’est surtout la torture psychologique qui rentre dans la torture physique car tu souffres. Aujourd’hui encore j’en souffre. Après les 4 mois passés à la prison de Témara, j’ai été transféré au tribunal sans avoir même vu la police judiciaire. Condamné à 15 ans, qui ont été réduit à 9 ans à la cour d’appel. En prison, idem, les prisonniers sont privés de leur droits. Je n’avais droit ni à des visites, ni aux promenades dans la cour, ni à la lumière… aucun droit. La nourriture n’est pas comestible. Les familles apportent des colis de nourriture. Cependant il est interdit de faire rentrer un grand nombre de choses en prison. L’huile d’olive, les olives, les dattes, les raisins, les pastèques, les melons sont tous interdits sans que je sache pourquoi. Le problème aussi c’est que les familles sont déjà parties quand les aliments interdits sont retirés des colis. Alors qui les récupère ? Les gardiens se servent… C’est vraiment triste car les familles sont pauvres, elles donnent aux prisonniers le peu qu’elles ont…

Encore aujourd’hui j’ai des séquelles tout comme Maher al-Iraqi, qui a été emprisonné en Syrie et au Canada près de 9 ans. Après 5 ans de vie en liberté il n’a pas pu reprendre sa vie normale. Moi aussi je prends des antidépresseurs pour me maintenir car sinon je n’y arriverais pas. Après 9 ans de détention, je peine à trouver du travail. Car sur mon CV il y a un trou de 10 ans. Alors quand les recruteurs le voient, ils ne me rappellent même pas, ni ne me demandent pourquoi je n’ai pas travaillé durant cette période. La situation des frères toujours détenus, de leurs familles vraiment très pauvres, des enfants qui sont malades, est vraiment dure. Je vais vous donner l’exemple de mon frère qui a été expulsé en 2005 vers le Maroc alors que sa famille vit en Italie. Ma nièce qui a maintenant 10 ans souffre de dyslexie et de discalculie. Mon neveu de 12 ans joue comme un enfant de 5 ans d’âge mental et souffre de troubles psychomoteurs. Ils ont de graves maladies psychologiques.

Et tout ça c’est peu par rapport à toutes les souffrances quotidiennes, les pressions sur les détenus. Lors des visites, le détenu attend de 10h à 18h le soir. Et au moment de la visite, les gardiens pressent les détenus de se dépêcher car ils veulent rentrer chez eux. Ils ne te laissent même pas dire 2 petits mots à ta famille pour les soulager, les rassurer, les soutenir. SubhanAllah. Il y a plein de choses à raconter mais excuse-moi je suis fatigué…

Pour finir, quel était le but de ta participation à l’évènement de CagePrisonners ?

Pour moi c’est un devoir par rapport à nos frères en prison. Ce n’est pas juste d’avoir subi tout ce que j’ai subi sans témoigner. Je suis un témoin de ce qui s’est passé et de ce qui est en train de se passer. Al HamdouliLahi Rab al Alamin.

Interview d’Anouar Arnaud Mafille, chercheur pour l’ONG CagePrisoners

Peux-tu stp te présenter et nous expliquer l’objectif de CagePrisoners ?

bismilLah arrahman arrahim

Je m’appelle Anouar MAFILLE et je suis chercheur pour l’ONG CagePrisoners. CagePrisoners qu’est-ce que c’est ? C’est l’organisation qui s’est créée à la découverte de ce qui se passait à Guantanamo, quand des activistes musulmans se sont rendu compte des graves violations des droits de l’homme qui y avaient lieu. Ils se sont rendu compte que c’étaient des thématiques qui n’étaient pas seulement présentes à Guantanamo mais que ce pays [la Grande-Bretagne] lui-même commençait à adopter des législations qui allaient dans le même sens c’est-à-dire détentions sans charges ou sans accusations précises et toute une série de violations des droits de l’Homme.

C’est quelque chose que l’on retrouve partout en Europe, et à peu près partout dans le monde après 2001 et le commencement de ce qu’on appelle la guerre contre la terreur. Les gouvernements, les parlements, ont commencé à adopter des lois. Des lois qui au nom de l’anti-terrorisme permettaient de violer les principes les plus fondamentaux sur lesquels ces pays s’étaient bâtis. Ce que CagePrisoners essaye de faire c’est le dénoncer et promouvoir le droit au procès équitable pour les personnes accusées de terrorisme dans le cadre de la lutte contre la Terreur.

Bien évidemment c’est quelque chose qui touche en premier lieu la communauté musulmane. Mais ce qui est important que les gens comprennent c’est que peu à peu les violations qui touchent les musulmans vont toucher les autres communautés. Par exemple, on l’a vu en France avec l’affaire de Tarnac. Ce sont des militants d’extrême-gauche qui ont été accusés de terrorisme. Rapidement on s’est rendu compte qu’il n’y avait pas d’accusations concrètes contre eux, ce qu’on leur reproche c’est leur idéologie. Dans la plupart des cas ce qu’on reproche aux musulmans c’est leur idéologie et non pas la préparation d’un quelconque attentat.

Peux-tu nous en dire plus sur le cas de la France ? Que devraient faire les musulmans en France ?

La situation en France est au moins similaire à celle de la Grande-Bretagne si ce n’est pire. Je pense que tout le monde se souvient des attentats de 95. Et depuis 95 des musulmans ont été mis en prison au nom de la lutte anti-terroriste avec souvent très peu de soutien de la part des musulmans français ou de la communauté française en général. Je pense que maintenant petit à petit les gens commençent à s’en rendre compte. Avec l’affaire Tarnac ou récemment l’affaire d’Adlène Hicheur (Ndlr, astro-physicien emprisonné pour avoir eu une discussion sur un tchat internet où il aurait évoqué le désir d’attaquer des militaires français) qui bien souvent sont des procès qui sont politiques. Le droit au procès équitable qui est un droit reconnu par la France, la constitution française, la Cour Européenne des Droits de l’Homme, par l’islam et par tout être humain doué d’intelligence a été bafoué au nom de la lutte anti-terroriste.

Donc je pense que ce que les musulmans doivent faire et ce que tout le monde doit faire c’est s’informer et agir en fonction de nos droits. Ce sont des droits et non des privilèges, il est donc normal que ces droits soient appliqués à tout le monde peu importe l’accusation. Si on est accusé de terrorisme, on est accusé de terrorisme et l’on peut répondre de ces accusations mais dans les conditions établies dans la loi. La loi française s’applique aux musulmans accusés de terrorisme. Nous ce qu’on essaye de faire, et tous les musulmans et toutes les personnes qui croient en la justice, c’est promouvoir le droit au procès équitable qui est un droit basique.

JazakAllah khayran.

BarakAllahou fik.

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Voilà j’espère que la transcription de ces interview vous a convaincu de l’importance du respect des droits humains des prisonniers politiques de tendance islamique et au-delà d’oeuvrer à leur libération. D’ailleurs c’est ce que sont censés garantir les droits de l’Homme ! De plus n’est-ce pas d’oeuvrer à la libération des captifs qu’Allah nous prescrit dans le Qur’an et la tradition prophétique ? Allahu aalam.

Bader LEJMI, membre du Parti des Indigènes de la République

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