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- Author, Abdou Aziz Diédhiou
- Role,BBC News Afrique
Plus de 80 ans après la libération du camp de concentration et d’extermination d’Auschwitz, le devoir de commémoration de l’holocauste est toujours vivant. Témoignages, ouvrages, films documentaires sont constamment produits pour montrer ce que l’homme était capable de faire en pire.
Mais dans ce grand livre d’histoire que l’on raconte chaque année, un chapitre entier est souvent passé aux oubliettes, voire ignoré. Il s’agit des atrocités et crimes commis par les Nazis envers les Noirs qu’ils soient soldats faits prisonniers allemands ou d’afro-allemands.
Depuis quelques années, des travaux d’historiens ont révélé que les Noirs ont fait l’objet de massacres et d’atrocités inhumaines de la part des Nazis.
BBC News Afrique a consulté pour vous ce chapitre avec l’éclairage d’un historien.
La »Honte noire » ou le »déshonneur racial » : l’histoire ignorée des Nazis et les Noirs

Les Nazis et les Noirs : Une histoire ignorée
Fidel Amoussou-Moderan revient sur les atrocités commises par le régime nazi à l’égard des Noirs vivant en Allemagne ou faits prisonniers durant la seconde guerre mondiale.
»Le régime nazi a ciblé les Noirs pour des raisons profondément idéologiques, raciales et coloniales » déclare d’emblée Fidel-Amoussou Moderan.
Selon l’historien franco-togolais-béninois, le nazisme reposait sur une vision hiérarchisée du monde héritée du racisme scientifique du XIXᵉ siècle et de l’expérience coloniale allemande.
Dans cette vision, »les personnes noires étaient perçues comme une menace biologique, morale et politique pour la Volksgemeinschaft, la »communauté du peuple » (Allemand) et donc les Noirs incarnaient l’opposé de l’idéal aryen (l’idée de la race pure) » a-t-il ajouté.
»La présence noire » en Allemagne, rappelait une humiliation majeure pour les Nazis poursuit Fidel-Amoussou citant »la présence de soldats africains de l’armée française en Rhénanie, après la Première Guerre mondiale vécue comme une humiliation par les Nazis ».
Cette période connue sous le terme de »Honte noire » ou »déshonneur racial », »a nourri un racisme populaire que le nazisme a ensuite radicalisé », estime l’universitaire, reprenant des travaux de deux historiens Johann Chapoutot (français) et Sandra Maß (allemande).

Qui étaient ces Noirs persécutés ou massacrés par les Nazis ?
Sous le régime nazi, »la minorité noire estimée à environ 20 000 personnes au maximum, selon les périodes et les critères retenus , était numériquement faible mais socialement très diverse » déclare Fidel-Amoussou Moderan.
Elle comprend des »Afro-Allemands nés en Allemagne, des enfants de soldats coloniaux français en Rhénanie après 1918, des marins, artistes, étudiants ou travailleurs venus d’Afrique, des Caraïbes ou des États-Unis durant la République de Weimar, ainsi que des militants panafricanistes, communistes ou anticoloniaux comme George Padmore, Josef Bille ou Tiemoko Garan Kouyaté » explique-t-il.
Cette communauté afro-allemande était vulnérable à cause du racisme dont elle faisait l’objet et sa situation s’est considérablement détériorée à l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933.
»Le cas de Mandenga Diek, originaire de Douala (Cameroun) arrivé à Hambourg en 1891, montre la vulnérabilité de ces familles » rappelle-t-il.
»Installé à Dantzig avec son épouse allemande et leurs enfants, il subit un racisme quotidien aggravé après 1933. Sa fille Doris échappe de peu à une stérilisation forcée visant les enfants dits »métis » explique l’historien.
Durant le Troisième Reich, le sort des Noirs dépendait fortement de leur visibilité et surtout de leur engagement politique.
»Les Noirs communistes, syndicalistes et antifascistes furent parmi les plus durement réprimés » dit-il citant les travaux de Fatia Pindra et Frank Sparing.
»En somme, cette minorité occupait une position profondément précaire sous le nazisme : ni exterminée systématiquement, ni protégée, mais exposée à un racisme d’État quotidien, à une violence structurelle et à une exclusion radicale » explique le chercheur en histoire.
A en croire l’historien, le racisme vécu par la minorité noire en Allemagne, remonterait bien avant 1933, mais à »partir des années 1870 quand l’Allemagne impériale a participé à la construction d’un imaginaire racial profondément déshumanisant pour les Noirs ».
»Le marchand d’animaux et trafiquant d’êtres humains Carl Hagenbeck a professionnalisé les mises en scène dites »ethnologiques », plus connues sous le nom de « zoos humains ».
»Ces spectacles ont circulé dans de nombreuses villes allemandes, comme Cologne, Düsseldorf, Essen ou Dortmund, et ont contribué à normaliser une vision déshumanisante des Africains » a-t-il indiqué.

Persécutions, stérilisation, massacres, ce que les Nazis ont infligé aux Noirs
Les multiples persécutions dont les Noirs ont fait l’objet dans l’Allemagne nazie sont mieux connues aujourd’hui grâce aux travaux d’historiens.
»Les Noirs furent exclus de l’éducation, de nombreux métiers et de la vie culturelle, placés sous surveillance policière et exposés à des violences quotidiennes » rappelle Fidel-Amoussou Moderan.
»Une politique eugéniste ciblée entraîna des stérilisations forcées, notamment contre les enfants noirs de Rhénanie, afin d’empêcher toute descendance » poursuit l’historien.
Quant aux soldats noirs faits prisonniers par l’armée allemande, notamment ceux issus des troupes coloniales françaises (Tirailleurs Sénégalais) et britanniques, la violence à leur égard »fut encore plus extrême ».
»Contrairement aux prisonniers blancs, beaucoup furent exécutés sommairement, séparés, privés de protection juridique et soumis à des violences systématiques » dit-il.

»Les lois de Nuremberg » et les Noirs
Dès l’arrivée des Nazis au pouvoir, la vie des Noirs en Allemagne se détériore surtout après l’adoption en septembre 1935 des »lois de Nuremberg » qui constituent le socle juridique du racisme de l’État nazi.
»Les Lois de Nuremberg comprennent principalement la Loi sur la citoyenneté du Reich, qui excluait de la citoyenneté allemande toutes les personnes considérées comme »non aryennes », et la Loi pour la protection du sang et de l’honneur allemand, qui interdisait les mariages et relations sexuelles entre »Aryens » et personnes jugées racialement inférieures » rappelle Fidel-Amoussou Moderan.
»Bien que ces lois aient été formulées en premier lieu contre les Juifs, leur logique raciale s’est également appliquée aux personnes noires, même si celles-ci n’étaient pas toujours mentionnées explicitement dans les textes » fait-il remarquer.
Du coup, cela s’est traduit par une »exclusion de fait de la citoyenneté pleine, la perte de droits civiques, une surveillance policière accrue et une grande vulnérabilité des Noirs face à l’arbitraire administratif ».
Les conséquences c’est »l’interdiction de se marier avec des Allemands considérés comme « aryens », la remise en cause ou la dissolution de mariages existants, la stigmatisation publique, l’exclusion de certaines professions, de l’éducation et d’une protection juridique ».
»Le régime nazi a également mis en œuvre des politiques eugénistes ciblées, notamment des campagnes de stérilisation forcée » contre les Noirs et métis.
»Comme l’ont montré les travaux de Tina Campt et Robbie Aitken, ces mesures ont particulièrement touché les enfants afro-allemands issus de l’occupation française de la Rhénanie, souvent appelés les Rheinlandkinder », au nom de la prétendue »protection de la race » dit Fidel-Amoussou.
En somme, les Noirs n’ont pas été ciblés de manière marginale ou accidentelle, mais parce qu’ils »occupaient une place centrale dans l’imaginaire racial nazi. Leur persécution révèle que le projet hitlérien était un projet de domination raciale globale, où racisme colonial, antisémitisme et violence d’État formaient un même système » souligne le chercheur en histoire.
»Entre 1500 et 3000 soldats africains massacrés » et »54 lieux de massacres identifiés »

Il n’existe aujourd’hui aucune estimation chiffrée fiable et consensuelle du nombre total de victimes noires de la violence nazie, ni du nombre précis de personnes noires mortes dans les camps de concentration.
Les historiens s’accordent cependant sur plusieurs points : les sources sont fragmentaires, les catégories raciales nazies n’enregistraient pas systématiquement les personnes noires, et une grande partie des violences et des morts ont eu lieu en dehors des camps – à travers des assassinats locaux, des exécutions sommaires de prisonniers de guerre, le travail forcé ou des décès non enregistrés explique Fidel-Amoussou Moderan.
»Une partie de ces personnes a été emprisonnée ou internée dans des camps sous des catégories telles que « asociaux », « criminels » ou « politiquement dangereux », des désignations qui masquaient en réalité une persécution raciale ».
Les recherches entreprises en Allemagne avec l’aide des archives médicales et administratives ont cependant permis d’établir »qu’environ 600 à 700 Allemands d’origine africaine ont été stérilisés de force en 1937 » souligne le chercheur qui s’appuie sur des travaux d’historiens allemands.
Quant aux soldats noirs faits prisonniers par la Wehrmacht en 1940, la situation est un peu mieux documentée, mais reste elle aussi incomplète dit-il.
»Parmi les 1,5 million de soldats français faits prisonniers, on comptait environ 15 000 soldats africains, ainsi que 456 Antillais, que les Allemands ne reconnaissaient pas comme Français » explique l’historien.
Selon les estimations de l’historien allemand Raffael Scheck, entre 1 500 et 3 000 soldats africains ont été assassinés. Des massacres de masse ont été commis lors de la capture ou peu après, en particulier en France.
»Les estimations évoquent plusieurs milliers de morts, sans chiffre définitif, car de nombreuses exécutions n’ont pas été consignées et ont longtemps été minimisées, voire passées sous silence, dans les archives militaires allemandes et françaises » a-t-il ajouté.
Les historiens ont identifié près de 54 lieux de massacres, dont Clamecy où 43 soldats africains furent exécutés le 18 juin 1940 et Chasselay parmi les plus connus.
»Les recherches actuelles montrent clairement que le nombre exact de victimes noires du nazisme demeure inconnu en raison de l’effacement archivistique, de la racialisation administrative et du long silence mémoriel qui ont entouré ces violences » a-t-il estimé.
‘Un lien structurel, idéologique et personnel entre le colonialisme allemand et le nazisme »
Selon Fidel-Amoussou Moderan, les recherches historiques contemporaines établissent clairement un lien structurel, idéologique et personnel entre le colonialisme allemand et le nazisme quand bien même il ne s’agit pas d’une continuité automatique ou mécanique.
»Ce lien entre le nazisme et le colonialisme s’observe à plusieurs niveaux : dans les pratiques de violence, dans la production de savoirs raciaux et dans les trajectoires d’acteurs clés » dit-il.
»Dès la période coloniale allemande, entre 1884 et 1918, notamment en Afrique du Sud-Ouest allemande — l’actuelle Namibie — l’Empire allemand met en œuvre des politiques d’extermination, d’internement et de travail forcé » envers les »Ovahereros et des Namas entre 1904 et 1908 ».
»Ce génocide s’accompagne de camps de concentration, de famines organisées, de déportations et d’expérimentations pseudo-scientifiques sur les corps africains » poursuit Fidel-Amoussou Moderan .
L’historien estime que ces violences ne sont pas marginales : »elles sont pensées, justifiées et documentées par l’administration coloniale et par des scientifiques allemands ».
»L’anthropologue et eugéniste Eugen Fischer joue ici un rôle central. En Namibie, il mène des recherches sur les populations dites « métisses », élaborant des théories sur la hiérarchie raciale et la prétendue dégénérescence liée au métissage. Ces idées seront ensuite réinvesties au cœur de l’idéologie raciale nazie ».
»Sous le Troisième Reich, Fischer devient directeur de l’Institut Kaiser-Wilhelm d’anthropologie et d’eugénisme et forme directement des figures majeures du racisme nazi, dont Josef Mengele » dit-il avant de souligner »qu’il y a donc une continuité des savoirs raciaux, même si les contextes colonial et européen diffèrent ».
Par ailleurs, les notions de pureté du sang, de menace du métissage, de classification raciale et de biopolitique coercitive — stérilisation, exclusion, contrôle des corps — sont élaborées bien avant 1933, puis importées et radicalisées en Europe sous le nazisme fait remarquer Fidel-Amoussou Moderan qui cite »les travaux de Sandra Maß, Tina Campt, Fatima El-Tayeb ou Clarence Lusane, » des universitaires (allemande et américains) qui soutiennent que le »colonialisme allemand a servi de laboratoire de la pensée raciale moderne ».
»Le nazisme ne surgit pas en rupture totale avec le passé : il s’inscrit dans une histoire globale de la suprématie blanche, dont l’Afrique colonisée fut un terrain d’expérimentation » a-t-il conclu.

Être noir dans l’Allemagne nazie

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- Author,Damian Zane
- Role,BBC News
La réalisatrice Amma Asante est tombée par hasard sur une vieille photo d’une écolière noire prise en Allemagne nazie. C’est ainsi qu’elle s’est intéressée au sort des noirs pendant cette période, ce pan oublié de l’histoire.
Debout parmi ses camarades de classe, tous les enfants blancs fixant la caméra; elle, jetant un regard énigmatique sur le côté.
Mais qui était cette jeune fille ? Que faisait-elle en Allemagne ? Ce sont les questions qui ont ont trotté dans la tête de la cinéaste.
Et cela a donné »Where Hands Touch », un nouveau film avec Amandla Stenberg et George MacKay.
C’est le récit fictif d’une relation clandestine entre une adolescente métisse et un membre des Jeunesses hitlériennes.
Cette fiction est basée sur des documents historiques.
Avertissement : certaines personnes pourraient être heurtées par le contenu de cet article.
Pendant la période nazie, de 1933 à 1945, les Afro-Allemands se comptaient par milliers.
Au fil du temps, on leur a interdit d’avoir des relations sexuelles avec les Blancs, ils ont été exclus du système scolaire et de certains types d’emploi, parfois stérilisés, tandis que d’autres ont été conduits dans des camps de concentration.
»Perplexité et mépris »
Mais leur histoire n’a jamais été racontée et il a fallu 12 ans à Amma Asante pour que le récit de cette période soit diffusé sur grand écran.

« Il y a souvent une forme de perplexité, de questionnement, parfois même de mépris pour ce qu’ont traversé ces gens « , a-t-elle confié à la BBC au sujet de la réaction de certaines personnes face aux résultats de ses recherches pour le film.
La communauté afro-allemande a ses origines dans l’empire éphémère du pays. Des marins, des domestiques, des étudiants et des artistes venus du Cameroun, du Togo, de la Tanzanie, du Rwanda, du Burundi et de la Namibie sont passés en Allemagne.
Selon l’historien Robbie Aitken, lorsque la Première Guerre mondiale a éclaté en 1914, cette population transitoire est devenue plus sédentaire. Quelques soldats africains qui ont combattu pour l’Allemagne pendant la guerre, s’y sont également installés.
Mais la présence d’un second groupe a contribué à alimenter la peur des nazis autour du métissage racial.
Dans le cadre du traité de Versailles, signé après la défaite de l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale, les troupes françaises occupèrent la Rhénanie de l’Ouest de l’Allemagne.

La France a utilisé au moins 20 000 soldats issus de son empire colonial, principalement d’Afrique du Nord et de l’Ouest, pour assurer la police de la région, dont certains ont ensuite eu des relations intimes avec des femmes allemandes.
Caricatures racistes
Le terme péjoratif « bâtards rhénans » a été inventé dans les années 1920 pour désigner les 600-800 enfants métis issus de ces relations.
C’était l’une des conséquences issues des craintes imaginaires autour d’une »race impure ». Des histoires inventées et des caricatures racistes de soldats africains – représentés comme des prédateurs sexuels – avaient aussi circulé, suscitant des inquiétudes.

Alors que l’antisémitisme occupait une place de premier choix au cœur de l’idéologie nazie, une ligne dans Mein Kampf, le livre publié en 1925 décrivant les convictions politiques du chef du parti Adolf Hitler, établissait un lien entre les Juifs et les Noirs.
« C’était et ce sont les Juifs qui amènent les Noirs en Rhénanie », écrit Hitler, »toujours avec la même pensée secrète et le même but de détruire la race blanche détestée par la bâtardisation qui en résulte ».
Une fois au pouvoir, l’obsession des nazis pour les Juifs et la pureté raciale a progressivement conduit à l’Holocauste, au massacre industrialisé de six millions de Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi qu’au massacre de Roms, de personnes handicapées et de certains Slaves.
L’historien Robbie Aitken qui mène des recherches sur la vie des Allemands noirs, affirme qu’ils ont également été pris pour cible – mais pas de manière systématique.
Il les décrit comme étant assimilés à la « radicalisation en spirale de la politique raciale » des nazis.
Selon lui, les faits montrent que leurs politiques à l’égard d’ » autres étrangers raciaux » font allusion à un objectif d’ annihilation raciale « .
Je ne me sentais qu’à moitié humain
En 1935, les lois de Nuremberg qui interdisaient notamment les mariages entre juifs et les autres Allemands, furent adoptées. Celles-ci ont ensuite été modifiées pour inclure les Noirs et les Roms dans la même catégorie que les Juifs.
Mais la peur du métissage racial a persisté et en 1937, les enfants rhénans métis, ont fait l’objet d’une stérilisation forcée.

Hans Hauck était l’une de ces 385 personnes qui ont subi l’opération. Fils d’un soldat algérien et d’une Allemande, il est apparu dans le documentaire »Hitler’s Forgotten Victims » en 1997.
Il a raconté qu’on l’a emmené en secret pour une vasectomie. On lui a alors remis un certificat de stérilisation pour lui permettre de continuer à travailler, et il a dû signer un accord stipulant qu’il ne se marierait pas ou n’aurait pas de rapports sexuels avec des personnes « de sang allemand ».
« C’était déprimant et oppressant », a-t-il raconté aux documentaristes, »je ne me sentais qu’à moitié humain ».
Une autre victime, Thomas Holzhauser, a également témoigné dans le documentaire : « Parfois, je suis content de ne pas avoir eu d’enfants. Au moins, ils ont été épargnés par la honte avec laquelle je vivais ».
Très peu ont osé en parler et « il n’y a pas eu beaucoup de tentatives pour découvrir ce qui est finalement arrivé à la majorité d’entre eux », a déclaré Robbie Aitken à la BBC, l’un des rares historiens travaillant sur le sujet.
« Il est utile de rappeler que les nazis ont aussi volontairement détruit de nombreux documents relatifs aux camps et à la stérilisation, ce qui rend difficile la reconstitution du sort des groupes et des individus « , a-t-il regretté.
Selon la réalisatrice Amma Asante, beaucoup de ces personnes ont souffert d’une crise d’identité. Elles avaient un parent allemand et se considéraient elles-mêmes comme des Allemands, mais elles étaient aussi isolées et n’ont jamais été totalement acceptées.
« Les enfants avaient les pieds dans deux endroits en même temps. Ils étaient à la fois des insiders et outsiders », poursuit-elle.
Même si chaque expérience n’est jamais la même, tous les Allemands noirs ont été soumis à la persécution sous la domination nazie.
L’Allemagne à l’âge des empires coloniaux, et en particulier le génocide des Hereros et des Namas en Namibie, étaient déjà les indicateurs d’un regard négatif sur les Africains.
Après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, ils ont été harcelés, humiliés en public et forcés à être apatrides.
Il y a eu une certaine résistance. Par exemple, Hilarius Gilges, métisse, était un militant communiste et anti-nazi. Il a été enlevé et assassiné en 1933.
Après l’éclatement de la guerre en 1939, leur situation s’est aggravée. Les personnes vivant dans des relations mixtes pouvaient être la cible de stérilisation, d’emprisonnement, voire de meurtre.
Essayer d’être invisible
C’était la crainte de Theodor Wonja Michael, né à Berlin en 1925, fils d’un Camerounais et d’une Allemande.
Il a grandi dans ce qu’on appelait des « zoos humains » ou exhibitions ethnographiques, d’après son témoignage à la chaîne allemande DW en 2017.

« À l’aide de grandes jupes, de tambours, de danses et de chansons, l’idée était que les personnes exposées étaient des étrangers, exotiques et montraient aux spectateurs comment était leur patrie » explique-t-il. « En gros, c’était juste un grand spectacle ».
Une fois les nazis arrivés au pouvoir, il savait qu’il devait rester aussi invisible que possible, surtout à l’adolescence.
« Bien sûr, avec un tel visage, il n’était pas possible de disparaître complètement mais j’ai essayé. J’ai évité tout contact avec les femmes blanches. Ça aurait été horrible sinon. J’aurais été stérilisé et j’aurais peut-être aussi été accusé de souillure raciale », a-t-il raconté.

En 1942, Heinrich Himmler, l’un des architectes de l’Holocauste, a ordonné un recensement des Noirs vivant en Allemagne. Cela aurait pu indiquer le début d’un projet de meurtre de masse, bien que cela n’ait jamais été mis en place.
À la place, il existe des preuves qu’au moins deux douzaines d’Allemands noirs se sont retrouvés dans des camps de concentration dans le pays.
« Les gens disparaissaient tout simplement et vous ne saviez pas ce qui leur était arrivé « , a expliqué Elizabeth Morton, dont les parents dirigeaient une troupe de divertissement africain, dans le documentaire »Hitler’s Forgotten Victims ».
Par le biais de son film »Where Hands Touch », la réalisatrice a essayé de mettre sur le devant de la scène ce pan oublié de l’histoire.
En tant que Britanno-Ghanéenne, elle estime que le rôle et la présence des membres de la diaspora africaine dans l’histoire européenne sont souvent oubliés – et affirme qu’après son film, cela sera difficile de nier que les Noirs ont souffert aux mains des Nazis.
« Je pense qu’il y a pas mal d’ignorance et de nos jours il y a beaucoup de rejet par rapport à ce que ces personnes ont enduré » conclut-elle.
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- Author,Damian Zane
- Role,BBC News
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