{"id":6377,"date":"2025-08-15T06:06:06","date_gmt":"2025-08-15T05:06:06","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=6377"},"modified":"2025-06-28T17:12:25","modified_gmt":"2025-06-28T16:12:25","slug":"voyage-dans-la-dissidence-sexuelle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=6377","title":{"rendered":"Voyage dans la dissidence sexuelle"},"content":{"rendered":"<div class=\"header-article\">\n<h4 class=\"article-titre\">G\u00e2cher la f\u00eate\u00a0: pour une archive minoritaire ingouvernable<\/h4>\n<div class=\"article-info\">\n<div class=\"article-rubrique\">num\u00e9ro \u00c9T\u00c9 2025\u00a0<span class=\"article-rubrique-date\">&#8211; 23 juin 2025<\/span><\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<div class=\"article\">\n<p>Confront\u00e9e au mot d\u2019ordre de la \u00ab\u00a0visibilisation institutionnelle\u00a0\u00bb des m\u00e9moires historiquement opprim\u00e9es, cette table ronde s\u2019est donn\u00e9e pour but de questionner le devenir des archives des communaut\u00e9s noires et queers. Contre ce mot d\u2019ordre et ses captures, elle pose la question capitale de leur r\u00e9inscription dans une continuit\u00e9 de r\u00e9sistance aux syst\u00e8mes coloniaux, racistes et sexistes. \u00ab\u00a0Comment non seulement conserver les archives, mais aussi les r\u00e9actualiser et les honorer \u00e0 travers des actions concr\u00e8tes\u00a0? Comment \u00e9chapper \u00e0 sa patrimonialisation et la maintenir dans le trouble et les contradictions\u00a0?\u00a0\u00bb Il s\u2019agit de reconna\u00eetre le r\u00f4le cl\u00e9 jou\u00e9 par les communaut\u00e9s noires dans le travail de transmission et de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des archives, afin de nourrir les r\u00e9sistances actuelles et de r\u00e9fl\u00e9chir aux liens et diff\u00e9rences avec les archives et m\u00e9moires queer d\u2019aujourd\u2019hui. S\u2019impose alors la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019identifier certaines conditions pour des alliances attentives qui ne soient plus synonymes de nouvelles formes de pacification.<\/p>\n<p>Trou Noir remercie V\u00e9ronique Clette-Gakuba, Cy Lecerf Maulpoix et Olivier Marboeuf.<\/p>\n<\/div>\n<p><!--more--><\/p>\n<div class=\"conteneur-principal\">\n<header>\n<h4>TROU NOIR<\/h4>\n<h4>Voyage dans la dissidence sexuelle<\/h4>\n<\/header>\n<\/div>\n<div id=\"logo-article-conteneur\"><img decoding=\"async\" id=\"logo-article\" class=\"article-img\" src=\"https:\/\/www.trounoir.org\/IMG\/logo\/5_17_decembre_2015_cafe_congo12314454_861645947286874_5128280115499564365_o.jpg?1750670056\" \/><\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"article\">\n<hr class=\"spip\" \/>\n<p>Photo\u00a0: Gia Abrassart (Caf\u00e9 Congo)<\/p>\n<div id=\"article-texte\">\n<p>Ce texte est la version revue de la transcription d\u2019une table ronde qui a eu lieu le 17 mai 2025 dans le cadre du festival\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"https:\/\/www.capc-bordeaux.fr\/academie-des-mutantes-2025\" rel=\"external\">Acad\u00e9mie des mutantes<\/a>\u00a0au CAPC.<\/p>\n<p><strong>TN<\/strong>\u00a0: Et donc, peut-\u00eatre avant de commencer cette table ronde, vous vouliez prendre la parole.<\/p>\n<p><strong>Olivier Marboeuf\u00a0:<\/strong>\u00a0Nous avons une heure et demie pour balayer des questions qui sont assez vastes. Je pense qu\u2019on aura l\u2019occasion, en tout cas je l\u2019esp\u00e8re, avec certains d\u2019entre vous et certaines d\u2019entre vous, de se retrouver dans d\u2019autres espaces. Aujourd\u2019hui, nous allons simplement essayer de pointer certains enjeux dans l\u2019espoir de se revoir ailleurs, parce que c\u2019est \u00e0 cela que nous travaillons, \u00e0 entretenir les conditions d\u2019autres espaces pour travailler ensemble. Nous avons eu avec V\u00e9ronique la volont\u00e9 d\u2019introduire notre pr\u00e9sence et plus particuli\u00e8rement les conditions de notre pr\u00e9sence\u00a0: pourquoi sommes-nous l\u00e0 et \u00e0 quelles conditions le sommes-nous\u00a0? Je vais commencer \u00e0 lire le d\u00e9but d\u2019un texte que nous avons \u00e9crit ensemble avec V\u00e9ronique et je la laisserai lire la suite. Puis on pourra discuter tous ensemble et commencer \u00e0 croiser des questions propres aux archives minoritaires noires avec celles que soul\u00e8vent les archives queer. Puis on essayera d\u2019observer des singularit\u00e9s, de nommer des points de friction et des lieux de connivence, de convergence peut-\u00eatre, d\u2019en tirer des le\u00e7ons et peut-\u00eatre le d\u00e9but d\u2019une m\u00e9thode. Nous allons commencer justement par un point sur la m\u00e9thode. Afin d\u2019introduire cette table ronde o\u00f9 nous allons parler d\u2019archives minoritaires, de visibilit\u00e9 institutionnelle et de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des luttes, nous aimerions &#8211; et l\u00e0, c\u2019est V\u00e9ronique et moi qui \u00e9crivons &#8211; \u00e9voquer les conditions de notre pr\u00e9sence ici, en tant que personnes noires investies dans les luttes d\u00e9coloniales et antiracistes dans les marges des mondes de la culture et de l\u2019universit\u00e9. Nous sommes bien conscient.es que lorsqu\u2019une institution nous invite, loin de chez nous, c\u2019est bien souvent \u00e0 la place d\u2019autres figures minoritaires locales. Et donc que la mise en avant de notre parole et de notre pr\u00e9sence s\u2019inscrit dans un geste qui en m\u00eame temps invisibilise et pacifie certaines conflictualit\u00e9s et d\u00e9bats locaux. Avant donc de prendre la d\u00e9cision de venir parler ici, nous avons fait l\u2019effort de comprendre o\u00f9 nous venions, quels \u00e9taient les enjeux de ce lieu pour les communaut\u00e9s noires, quelles \u00e9taient les histoires courtes et les histoires longues qui le traversaient. Et par cons\u00e9quent quels sont les fant\u00f4mes qui nous obligent aujourd\u2019hui, comme toute v\u00e9ritable archive nous oblige, et nous imposent ses conditions d\u2019accueil, de reprise et de circulation\u00a0? Aussi, nous parlons aujourd\u2019hui au CAPC de Bordeaux, en pleine conscience que nous sommes dans les anciens entrep\u00f4ts Lain\u00e9, qui sont li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9conomie de l\u2019esclavage et du commerce triangulaire plus particuli\u00e8rement. Il nous semble n\u00e9cessaire d\u2019\u00eatre pr\u00e9cis sur les faits et sur les violences organis\u00e9es, ici \u00e0 Bordeaux et dans la colonie de Saint-Domingue, car aujourd\u2019hui, Ha\u00efti paie encore cette violence. Ici comme ailleurs, dans d\u2019autres lieux culturels et institutions, nous savons que nous ne sommes jamais les premiers \u00e0 parler. Et nous parlons notamment aujourd\u2019hui, \u00e0 la suite de l\u2019association bordelaise\u00a0<i>M\u00e9moires et Partages<\/i>, qui a fait la demande qu\u2019une plaque m\u00e9morielle permanente soit pos\u00e9e au CAPC afin que tout visiteur y entrant, tout artiste et toute personne y travaillant prennent intimement connaissance et conscience de l\u2019histoire du lieu, des fant\u00f4mes qui le hantent, des anc\u00eatres qui y parlent. Car les anc\u00eatres ne sont pas de vulgaires marchandises, des f\u00e9tiches inertes que l\u2019on jette sur un march\u00e9 de l\u2019art, toujours avide de nouveaux produits. Ce ne sont pas des monnaies d\u2019\u00e9change, car iels ne nous appartiennent pas, et iels pourraient bien nous demander au contraire des comptes, car ce sont des existences en relation avec les n\u00f4tres, sous certaines conditions.<\/p>\n<p><strong>V\u00e9ronique Clette-Gakuba<\/strong>\u00a0: Je continue donc la lecture de notre texte qui se poursuit sur la relation \u00e0 ces anc\u00eatres\u2026. Les anc\u00eatres nous obligent, comme les archives obligent, de mani\u00e8re discr\u00e8te, intime et parfois violente. Et il.elles nous obligent \u00e0 poursuivre leur histoire, \u00e0 maintenir leur puissance. Et en l\u2019occurrence, en tant que Noir.es h\u00e9ritier.es d\u2019une longue histoire de disqualification, mais aussi d\u2019effacement et de mise \u00e0 mort lente, nous avons l\u2019habitude, dans le contexte des villes europ\u00e9ennes, de faire face \u00e0 l\u2019absence de ceux et celles qui nous pr\u00e9c\u00e8dent. Cette absence, ce serait, dans ce contexte-ci, celle de\u00a0<i>M\u00e9moires et Partages<\/i>\u00a0mais aussi celle des anc\u00eatres, victimes du commerce esclavagiste, non pas leur absence r\u00e9elle, mais leur absence fabriqu\u00e9e au sein des institutions. Nous savons que les sc\u00e8nes dans lesquelles nous nous retrouvons, comme aujourd\u2019hui, leurs compositions, sont toujours plus larges et plus \u00e9tendues et sont plus peupl\u00e9es que ce qu\u2019on croit. Outre les pr\u00e9sences physiques, les n\u00f4tres, elles comptent aussi les voix disqualifi\u00e9es, en tout cas nous les entendons, nous les sentons, nous ne comptons pas faire sans elles. Elles comptent aussi les sc\u00e8nes, les voix disqualifi\u00e9es qui sont pass\u00e9es avant nous et elles comptent aussi les \u00e2mes errantes de nos anc\u00eatres qui nous demandent des choses. Notons d\u2019ailleurs que si les morts nous obligent, parce qu\u2019on est venu plusieurs fois sur cette notion de mort.es qui nous obligent, c\u2019est parce que le plus souvent, ce sont des mort.es laiss\u00e9.es sans s\u00e9pulture dont il s\u2019agit. Et ces morts-l\u00e0, en particulier, agissent avec une pr\u00e9sence insistante dans le monde comme le souligne Nathalie Etok\u00e9. Donc, tenant compte de ce rapport \u00e0 ceux et celles qui nous pr\u00e9c\u00e8dent, nous sommes venus \u00e0 la condition de porter \u00e0 votre connaissance une attente \u00e0 laquelle nous nous associons. Nous sommes venus pour honorer les n\u00f4tres, leur donner de la force et parler \u00e0 la suite de ceux et celles qui ont parl\u00e9 et continuent d\u2019essayer de se faire entendre ici. C\u2019est dans ce lieu que nous parlons et que, donc, nous sommes parl\u00e9s.<\/p>\n<p><strong>Cy Lecerf Maulpoix<\/strong>\u00a0: En \u00e9cho \u00e0 ces r\u00e9flexions vis-\u00e0-vis desquelles je me sens autant en solidarit\u00e9 que camarade, travaill\u00e9 par cette m\u00eame question des voix et absences qui nous obligent et qui nous emp\u00eachent de taire les m\u00e9moires de la violence comme le r\u00f4le de l\u2019institution dans sa reproduction, j\u2019aimerais faire r\u00e9sonner autrement cette demande de plaque avec d\u2019autres plaques et objets m\u00e9moriels LGBTQI qui sont apparus r\u00e9cemment. Aujourd\u2019hui [le 17 mai 2025, journ\u00e9e d\u00e9sign\u00e9e officiellement comme la journ\u00e9e de lutte contre les LGBTQIphobies], \u00e0 Paris, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9voil\u00e9 par la mairie de Paris, le monument r\u00e9alis\u00e9 par l\u2019artiste Jean-Luc Verna \u00e0 la m\u00e9moire des victimes homosexuelles de la d\u00e9portation dans les jardins de l\u2019arsenal \u00e0 Bastille. Depuis un certain nombre d\u2019ann\u00e9es, on voit appara\u00eetre dans les espaces publics fran\u00e7ais diff\u00e9rents objets dont des plaques \u00e0 la m\u00e9moire de personnes LGBTQI nommant des jardins, des passages, des rues ou des impasses et plus r\u00e9cemment ce monument. J\u2019avais assist\u00e9 \u00e0 la c\u00e9r\u00e9monie assez houleuse du d\u00e9voilement de la plaque en m\u00e9moire de l\u2019ex-pr\u00e9sident d\u2019Act Up, Cleews Vellay, par la mairie de Paris il y a quelques ann\u00e9es<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3-1\" class=\"spip_note\" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nb3-1\" rel=\"appendix\">1<\/a>]<\/span>. Plus r\u00e9cemment, \u00e0 Marseille o\u00f9 je vis, il y a \u00e0 peine un mois, un passage vers le Cours Julien a \u00e9t\u00e9 nomm\u00e9 Laurence Chanfreau, pour reconnaitre et visibiliser la m\u00e9moire d\u2019une militante lesbienne qui a marqu\u00e9 la ville, ancienne pr\u00e9sidente d\u2019Act-Up Marseille et co-fondatrice du bar lesbien d\u00e9sormais ferm\u00e9, les 3G.<\/p>\n<p>Aussi signifiantes puissent-elles \u00eatre sur le moment, ces formes d\u2019incarnations plus r\u00e9centes doivent aussi \u00eatre questionn\u00e9es comme des dispositifs en soi. \u00c0 la fois dans leur forme et sur ce qui motive leur raison d\u2019exister. La pr\u00e9sence de ces objets m\u00e9moriels dans l\u2019espace public r\u00e9pond tr\u00e8s clairement \u00e0 une absence structurelle, r\u00e9v\u00e9latrice de la longue histoire d\u2019invisibilisation des vies et des histoires queers \u2013 dans le cas du monument d\u00e9voil\u00e9 le 17 mai, la m\u00e9moire de la d\u00e9portation homosexuelle est quelque chose de demand\u00e9 de longue date par des militant.es \u2013. Mais elle raconte toujours plus que cela. Concernant la plaque marseillaise, j\u2019ajouterai qu\u2019elle se trouve exactement sur un passage vers le cours Julien o\u00f9 a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 un autre geste symbolique et m\u00e9moriel d\u00e8s janvier 2024. Un drapeau palestinien avait \u00e9t\u00e9 peint sur les marches par des\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/militant.es\/\" rel=\"external\">militant.es<\/a>\u00a0du collectif Thawra 13 alors que la Ville s\u2019\u00e9tait justement distingu\u00e9e par son silence depuis des mois. Le drapeau avait \u00e9t\u00e9 repeint \u00e0 la h\u00e2te sur demande de la mairie pr\u00e9textant \u201cpr\u00e9server la vocation artistique des marches\u201d ( un mois plus tard, elle suspendait d\u2019ailleurs son aide \u00e0 l\u2019UNRWA pour les r\u00e9fugi\u00e9.es palestinien.nes avant de la r\u00e9tablir). Au regard de cet effacement symbolique dans un moment o\u00f9 il s\u2019agissait justement de rendre perceptible un rapport de force avec l\u2019Etat, de s\u2019attaquer au silence politique et m\u00e9diatique vis-\u00e0-vis des mort palestiniens, il est permis d\u2019interroger cette tectonique des plaques et des m\u00e9moires, celles qui ont droit de cit\u00e9 et visibilit\u00e9 et celles qui doivent au contraire \u00eatre subsum\u00e9es sous les premi\u00e8res. Lorsque toute plaque ou objet m\u00e9moriel devient un outil de repr\u00e9sentation au service d\u2019un jeu politique institutionnel et culturel, on peut in\u00e9vitablement se demander\u00a0: qui pose la plaque, qui la revendique, quels conflits ou conflictualit\u00e9s m\u00e9morielles sont orchestr\u00e9es alors\u00a0? Qui peut v\u00e9ritablement se targuer de b\u00e9n\u00e9ficier de sa symbolique\u00a0? Est-il possible d\u2019\u00e9viter que son sens comme ses modes d\u2019existences soient d\u00e9finis et circonscrits par les pouvoirs en place\u00a0? J\u2019ajouterai m\u00eame, comment, dans un contexte comme le n\u00f4tre, ce type de support m\u00e9moriel pourrait-il faire sens autrement\u00a0?<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0<\/strong>Personnellement, je ne suis pas vraiment quelqu\u2019un qui inscrit sa pens\u00e9e et son engagement politiques dans cette question de pose de plaques. Des luttes aboutissent quand elles sont le fait de reprises, de r\u00e9p\u00e9titions et d\u2019\u00e9chos, quand on sort donc de ce qui nous est offert comme r\u00e9gime de visibilit\u00e9, \u201cla premi\u00e8re fois qu\u2019un Noir a fait ceci, la premi\u00e8re fois qu\u2019une Noire a fait cela\u201d, quand on sort du d\u00e9sir de la premi\u00e8re fois et de l\u2019\u00e9conomie capitaliste de la premi\u00e8re fois et que l\u2019on d\u00e9cide de donner une plus grande valeur encore au fait que justement ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois. Et donc qu\u2019on exprime un d\u00e9sir de s\u2019inscrire dans une g\u00e9n\u00e9alogie, dans des filiations que parfois on conna\u00eet mal, des filiations troubles peut-\u00eatre, pas forc\u00e9ment h\u00e9ro\u00efques. Il est toujours n\u00e9cessaire de travailler plus pour savoir pourquoi ce n\u2019est pas la premi\u00e8re fois. Et donc mon int\u00e9r\u00eat pour l\u2019affaire de la plaque se situe plut\u00f4t \u00e0 l\u2019endroit d\u2019un geste de r\u00e9p\u00e9tition, dans cette mani\u00e8re d\u2019insister, de ne pas l\u00e2cher. Des personnes de nos communaut\u00e9s ont demand\u00e9 quelque chose sans succ\u00e8s. On le demande donc de nouveau. On s\u2019inscrit dans la suite de leurs luttes. On fait notre part. Mais \u00e9videmment, des demandes comme celle-ci peuvent \u00eatre satisfaites. Si nous nous y associons c\u2019est donc aussi parce que l\u2019on vise en fait autre chose. Une politique d\u2019\u00e9mancipation, c\u2019est avoir des d\u00e9sirs qu\u2019on ne peut pas facilement satisfaire, parce que c\u2019est ainsi que l\u2019on rompt avec ce que Mark Fisher appelait le \u201cr\u00e9alisme capitaliste\u201d. C\u2019est-\u00e0-dire la fameuse chose qui est raisonnable, qui est faisable \u00e0 partir du moment o\u00f9 l\u2019on accepte au pr\u00e9alable de participer au maintien des cadres capitalistes de nos vies, de nos d\u00e9sirs. Et pour les communaut\u00e9s noires cela signifie d\u2019accepter de r\u00e9aliser des d\u00e9sirs blancs en les confondant avec les leurs. Des d\u00e9sirs blancs \u00e0 l\u2019endroit des vies noires. Ce qui implique notamment d\u2019\u00eatre reconnaissants vis-\u00e0-vis de ceux qui nous reconnaissent. Voil\u00e0 donc le v\u00e9ritable horizon de cette fameuse politique de reconnaissance, c\u2019est que les Noir\u00b7es plut\u00f4t que de se reconna\u00eetre elleux-m\u00eames dans des mani\u00e8res particuli\u00e8res, anciennes et nouvelles, renforcent l\u2019id\u00e9e que seule la reconnaissance de l\u2019oeil blanc \u00e0 de la valeur, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019ils renforcent un capitalisme pourtant moribond auquel iels offrent un peu de r\u00e9pit, de vie, de chair, de d\u00e9sirabilit\u00e9. C\u2019est une forme d\u2019inversion o\u00f9 l\u2019on doit remercier le mourant que nous sauvons en r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est l\u00e0 la parfaite perversion du continuum colonial. La dette est toujours de notre c\u00f4t\u00e9. Ceci pour dire que des demandes raisonnables ne peuvent constituer des horizons de lutte r\u00e9els et profonds, encore moins lorsqu\u2019il s\u2019agit de luttes minoritaires. Donc dans une situation pareille, on ne doit pas demander de petites choses parce qu\u2019on va finir par les avoir, de fait, \u00e0 la condition d\u2019accepter un r\u00e9cit majoritaire qui dit que la r\u00e9paration par exemple, c\u2019est d\u2019installer une plaque, que\u00a0<i>c\u2019est d\u00e9j\u00e0 \u00e7a,\u00a0<\/i>que<i>\u00a0c\u2019est d\u00e9j\u00e0 beaucoup<\/i>. Pourtant, \u00e0 un moment donn\u00e9, il nous faut bien contester le refus de l\u2019institution d\u2019installer cette plaque. Mais une fois que la plaque est l\u00e0, il nous faut passer au plus vite \u00e0 autre chose, \u00e0 la suite de l\u2019agenda, sans jamais faire de la plaque un aboutissement. Juste une chose parmi une constellations de choses n\u00e9cessaires mais pas suffisantes. Et tr\u00e8s vite, il faut se demander ce que l\u2019on va faire \u00e0 pr\u00e9sent\u00a0<i>\u00e0 partir<\/i>\u00a0de la plaque\u00a0: un ensemble de rencontres r\u00e9guli\u00e8res, de\u00a0<i>r\u00e9p\u00e9titions<\/i>. Maintenant que nous avons ce rep\u00e8re, comment l\u2019activer, le rendre vivant, l\u2019orienter vers des questions pr\u00e9sentes, comment composer une situation de dignit\u00e9, une \u00e9thique de ce lieu de l\u2019histoire noire\u00a0?<br class=\"manualbr\" \/>Ce que nous avons \u00e9galement essay\u00e9 de dire en introduction avec V\u00e9ronique, c\u2019est que l\u2019int\u00e9r\u00eat soudain de l\u2019art contemporain pour des discours d\u2019ancestralit\u00e9 noire donne l\u2019impression que les anc\u00eatres en question seraient des ressources disponibles. Puisque toute production culturelle noire est une ressource disponible dans l\u2019\u00e9conomie capitaliste &#8211; et jusqu\u2019aux corps noirs consid\u00e9r\u00e9s comme objets culturels. Et donc tout se passe comme si ces anc\u00eatres-ressources appartiendraient et pourraient \u00eatre activ\u00e9es par les artistes qui le d\u00e9sirent &#8211; \u00e0 condition d\u2019\u00eatre noir\u00b7e &#8211; ce qui est \u00e0 la fois troublant et un peu ridicule aussi. On n\u2019est \u00e9videmment pas propri\u00e9taire de nos anc\u00eatres, ils ne sont pas \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 l\u2019on d\u00e9cide qu\u2019ils soient, parce qu\u2019on ne transplante pas des anc\u00eatres aussi facilement que cela. Ils appartiennent \u00e0 des mondes, des cosmogonies, un\u00a0<i>p\u00e9yi\u00a0<\/i>fait d\u2019attachements r\u00e9ciproques. Et enfin, il faut bien dire qu\u2019il y a quand m\u00eame peu de chances que les dits anc\u00eatres soient d\u2019accord avec tout ce cirque de l\u2019art contemporain. Il me semble au contraire n\u00e9cessaire d\u2019accepter d\u2019\u00eatre dans des rapports difficiles et parfois conflictuels avec nos anc\u00eatres. Mais cela ne peut valoir la peine que si l\u2019on se donne le temps, que l\u2019on investit des chemins tortueux, longs, \u00e0 l\u2019abri des spectacles de l\u2019argent, que l\u2019on s\u2019engage dans des rapports intimes qui impliquent des responsabilit\u00e9s, dans des lieux o\u00f9 ce conflit peut durer et produire quelque chose de n\u00e9cessaire. Ce n\u2019est pas une aventure pour des gens press\u00e9s. L\u2019un des probl\u00e8mes, et l\u00e0 je parle en particulier des communaut\u00e9s noires, mais je pense qu\u2019on va pouvoir \u00e9tendre ce probl\u00e8me \u00e0 d\u2019autres luttes, c\u2019est l\u2019exposition de la parole. Et combien cette exposition, ce d\u00e9sir d\u2019exposition emp\u00eache toute conflictualit\u00e9 d\u2019exister. Il y a une esp\u00e8ce de r\u00e8gle non dite &#8211; et donc non d\u00e9battue &#8211; dans les communaut\u00e9s noires qui dit que l\u2019on ne doit pas dire du mal d\u2019une autre personne noire en public. Comme si les communaut\u00e9s noires existaient d\u00e9j\u00e0, de mani\u00e8re abstraite, sans v\u00e9ritable projet noir, selon des principes myst\u00e9rieux alors que je pense que toute communaut\u00e9 se construit, se pratique et s\u2019ajuste, \u00e9volue selon des n\u00e9cessit\u00e9s et un socle \u00e9thique commun qui doit permettre \u00e0 certaines divergences de co-exister. Le r\u00e9sultat de la r\u00e8gle abstraite de cette soi-disant communaut\u00e9 est que les pratiques critiques noires s\u2019en trouvent compl\u00e8tement atrophi\u00e9es et ce que nous observons alors c\u2019est une communaut\u00e9 sans consistance, sans int\u00e9riorit\u00e9, sans engagement et attachement, sans secret et sans confiance, qui n\u2019a d\u2019autre but que de performer son existence et ses affects pour un regard ext\u00e9rieur, pour un march\u00e9. Cette condition de l\u2019hypervisibilit\u00e9 noire s\u2019oppose \u00e0 la condition de la production d\u2019un appareil critique noir solide et d\u2019un d\u00e9bat vivant. La fausse communaut\u00e9 est mesquine, peu s\u00fbre et volubile surtout quand il s\u2019agit de nourrir de petites comp\u00e9titions personnelles. Mais jamais elle n\u2019\u00e9nonce un projet. La confusion entre visibilit\u00e9 et existence, entre reconnaissance et existence pour soi, produit ce sentiment d\u2019une communaut\u00e9 morbide, toujours vaguement souriante, mais vide. Il est urgent de r\u00e9apprendre \u00e0 avoir des rapports plus intimes, plus personnels et \u00e0 former des espaces pour exprimer nos d\u00e9saccords et nos diff\u00e9rences. Et il faut aussi apprendre \u00e0 d\u00e9personnaliser les conflits pour leur redonner leur valeur politique en les examinant \u00e0 l\u2019aune du projet et des r\u00e8gles d\u2019une communaut\u00e9 en devenir.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.<\/strong>\u00a0: De mon c\u00f4t\u00e9, je voudrais prolonger la r\u00e9flexion des plaques m\u00e9morielles, \u00e9galement questionner l\u2019importance et l\u2019efficacit\u00e9 de ces plaques cens\u00e9es \u00e0 m\u00eame de r\u00e9parer quelques chose de nos invisibilisations structurelles comme tu dis Cy et la mettre en lien avec les conditions de nos pr\u00e9sences dans certains lieux\u00a0: \u00e0 quelles conditions est-ce qu\u2019on accepte d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent quelque part, pour y faire quoi, pour parler \u00e0 qui, pour continuer \u00e0 travailler quel espace et quelle critique\u00a0? Dans notre texte, avec Olivier, nous avons \u00e9nonc\u00e9 l\u2019importance de \u201csituer\u201d notre parole ou, pour le dire autrement, de parler au sujet de lieux et \u00e0 partir des lieux o\u00f9 nous avons des prises. Et donc, le pendant de cette condition, dans mon travail, c\u2019est d\u2019\u00e9viter de parler en g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 pour adresser la question d\u00e9coloniale et antiraciste depuis un contexte o\u00f9 j\u2019ai des prises, tout simplement parce que je le connais. L\u2019enjeu pour moi, c\u2019est d\u2019essayer de rester efficace, bien qu\u2019on puisse l\u2019\u00eatre aussi d\u2019autres mani\u00e8res \u00e9videmment. Et donc la plaque et la ritualit\u00e9 de l\u2019espace dont tu parles Olivier, \u00e7a m\u2019\u00e9voque \u00e0 Bruxelles, l\u2019\u00e9norme statue \u00e9questre de L\u00e9opold II, place du Tr\u00f4ne \u00e0 Bruxelles\u00a0; L\u00e9opold II qui est ce roi g\u00e9nocidaire sous le r\u00e9gime duquel il y a eu plus de 10 millions de victimes congolaises sur une courte p\u00e9riode de temps (1884-1908). A cette p\u00e9riode, de mani\u00e8re tr\u00e8s singuli\u00e8re dans l\u2019histoire mondiale du colonialisme, le Congo \u00e9tait sa propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Il s\u2019agissait d\u2019un r\u00e9gime extr\u00eamement cruel. C\u2019est \u00e9trange de parler de la cruaut\u00e9 comme cela, en donnant l\u2019impression de classer les pays occidentaux selon leur degr\u00e9 de cruaut\u00e9 coloniale. Vu la cruaut\u00e9 globale, un tel classement ne pr\u00e9sente aucun int\u00e9r\u00eat. Mais n\u00e9anmoins, juste pour situer historiquement le colonialisme belge sous L\u00e9opold II, je souligne que le r\u00e9gime de L\u00e9opold II au Congo a \u00e9t\u00e9 pris comme r\u00e9f\u00e9rence par pas mal d\u2019acteurs, notamment afro-am\u00e9ricains, pour probl\u00e9matiser la question de la violence inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019imp\u00e9rialisme occidentale. Autour de cette statue, il y a eu et continue d\u2019y avoir des d\u00e9bats sur \u201cqu\u2019en faire\u00a0?\u201d\u00a0: poser une plaque de contextualisation, la d\u00e9placer dans un mus\u00e9e, etc. Par rapport \u00e0 la plaque comm\u00e9morative dans un lieu ou une architecture de ville qui incarne l\u2019histoire de l\u2018esclavage et du colonialisme, il ne faut pas sous-estimer ce que peut-\u00eatre une archive majoritaire. On pense souvent qu\u2019une archive majoritaire, ce sont les documents et les \u00e9crits qui contiennent quelque chose d\u2019un \u00e9v\u00e9nement pass\u00e9\u00a0; une lecture dominante. Je pense qu\u2019il y a \u00e0 \u00e9largir ce qu\u2019on entend pas archives majoritaires. Voir qu\u2019il s\u2019agit avant tout, au-del\u00e0 du document, d\u2019un jugement. Une mani\u00e8re de dire l\u2019histoire \u00e0 partir d\u2019un jugement. Un jugement qui acte de qui furent les bons qui furent les mauvais. Et \u00e0 ce titre la statue de L\u00e9opold II mais aussi le b\u00e2timent du CAPC, tout comme le mus\u00e9e royal d\u2019Afrique centrale \u00e0 Tervuren (mus\u00e9e d\u2019origine coloniale dans la p\u00e9riph\u00e9rie verte de Bruxelles dont l\u2019architecture imposante n\u00e9o-classique d\u00e9tient des dizaine de milliers d\u2019artefacts culturels, de sp\u00e9cimens animaux et v\u00e9g\u00e9taux spoli\u00e9s pendant la colonisation et qui, aujourd\u2019hui continue d\u2019\u00eatre un acteurs cl\u00e9s du discours institutionnel sur la colonisation), ce sont des archives majoritaires en tant que telles. Le patrimoine vol\u00e9 du Mus\u00e9e royal d\u2019Afrique centrale mais aussi le fait que son exposition permanente reste tr\u00e8s ferm\u00e9e sur toute l\u2019histoire des r\u00e9sistances, des insurrections et des r\u00e9voltes anti-coloniales correspond \u00e0 un certain ordre archivistique. On peut dire que c\u2019est un ordre archivistique au sein duquel les corps et les sujets noirs apparaissent le plus souvent comme mutil\u00e9s ou muets pour le dire comme Marisa J.Fuentes, historienne qui travaille sur le mode de production des archives sur l\u2019esclavage. Je pense que ces repr\u00e9sentations qui se d\u00e9gagent de la mani\u00e8re dont ces lieux font archives ont des cons\u00e9quences sur la mani\u00e8re dont, en tant que personne noire, on se ressent dans ces lieux. En tout cas, il n\u2019est pas attendu que dans ces lieux (c\u2019est la m\u00eame chose pour les universit\u00e9s), les personnes noires y soient l\u00e0, pleinement, qu\u2019elles soient l\u00e0 en tant que sujet entier. Je pense que l\u2019ordre archivistique que ces lieux incarnent, en amont donc des politiques internes \u00e0 ces lieux, nous interdit ou nous refuse une pr\u00e9sence pleine. C\u2019est quelque chose qui se manifeste fort lorsqu\u2019 on ressent un malaise \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de certains lieux, parfois m\u00eame avant d\u2019y \u00eatre arriv\u00e9. Je pense qu\u2019il est important de consid\u00e9rer que c\u2019est l\u00e0 l\u2019effet d\u2019une archive majoritaire dont l\u2019esprit s\u2019\u00e9tend dans les lieux et dans l\u2019espace\u00a0; la logique archivistique du jugement de l\u2019histoire, la bonne histoire transpire par les murs. Et donc la question c\u2019est, \u201ccomment on se sent en tant que personne noire dans ces lieux\u00a0?\u201d. A cet \u00e9gard, je pense que si je n\u2019\u00e9tais pas venue ici avec la r\u00e9flexion que nous avons eue Olivier et moi et\u00a0<i>M\u00e9moires et Partages<\/i>, en pr\u00e9paration d\u2019aujourd\u2019hui, j\u2019aurais senti un extr\u00eame malaise en venant ici en me disant, tiens mais il y a quelque chose ici qui ne m\u2019attend pas, il y a quelque chose qui n\u2019est pas reli\u00e9e aux puissances avec lesquelles je peux faire quelque chose. Il y a beaucoup de t\u00e9moignages de personnes noires qui \u00e9voquent des ph\u00e9nom\u00e8nes de malaise dans les lieux blancs d\u2019archivage, et les travaux d\u2019Ashley D. Farmer en parlent (\u00e0 propos des biblioth\u00e8ques des universit\u00e9s notamment). Ce n\u2019est pas seulement une question intime, en lien avec des interactions et une fa\u00e7on d\u2019\u00eatre regard\u00e9. Il y a une \u00e9tranget\u00e9 qui se d\u00e9gage de ces lieux dans le rapport aux corps noirs \u00e9tant donn\u00e9 l\u2019esprit de l\u2019archive qui habite ces lieux. Et donc du coup pour en venir \u00e0 la plaque je pense que ce dispositif bien qu\u2019int\u00e9ressant n\u2019est pas n\u00e9cessairement \u00e0 m\u00eame de challenger l\u2019esprit de ces archives spatiales ou disons qu\u2019il s\u2019agit de penser sa disposition en cons\u00e9quence (sa taille, son contenu, son emplacement exact, etc.). Ce qui est certain, c\u2019est que ces espaces et leur ordre archivistique posent la question de comment habiter ces espaces en convoquant d\u2019autres forces. Et je pense que \u00e7a, c\u2019est quelque chose d\u2019extr\u00eamement important.<\/p>\n<p><strong>C.L.M.\u00a0:<\/strong>\u00a0Effectivement, ce que tu dis V\u00e9ronique pousse \u00e0 rappeler que l\u2019archive institutionnelle, c\u2019est d\u2019abord un espace, une infrastructure logistique qui p\u00e8se sur les modalit\u00e9s d\u2019existence et de relations en son sein, sur les corps consid\u00e9r\u00e9s comme mineurs, les affects de celleux qui les traversent ou manient les archives qui y sont conserv\u00e9es. Rappeler cette charge de violence-l\u00e0, c\u2019est une mani\u00e8re aussi de refuser la pacification de lieux, d\u2019infrastructures, d\u2019objets qu\u2019on veut nous faire consid\u00e9rer comme neutres ou progressistes. Et cela r\u00e9sonne avec plusieurs exp\u00e9riences et \u00e9v\u00e9nements r\u00e9cents, notamment cette politique des plaques dans l\u2019espace public. Je voudrais reparler de ce que je mentionnais au tout d\u00e9but, c\u2019est-\u00e0-dire de la production d\u2019un certain nombre de symboles m\u00e9moriels dans la rue, notamment en France, de la mani\u00e8re dont ils deviennent des instruments politiques, notamment dans le contexte r\u00e9cent et \u00e0 venir des \u00e9lections municipales. Comme je le disais, dans le cas de Marseille par exemple, la symbolique des plaques correspond, de la part de la mairie menac\u00e9e par le retour de la droite aux prochaines \u00e9lections, \u00e0 une qu\u00eate de distinction id\u00e9ologique de la gauche socialiste. C\u2019est important pour elle parce qu\u2019elle soutient simultan\u00e9ment depuis son arriv\u00e9e au pouvoir des logiques r\u00e9pressives et s\u00e9curitaires tr\u00e8s proches des politiques de ses adversaires. Ce r\u00e9cent soutien envers quelques symboles \u00e9parses de m\u00e9moires queer raconte autant un type de progressisme index\u00e9 sur des calculs politiques, qu\u2019un d\u00e9sir \u00e9manant des pouvoirs en place de pacifier les formes de violence et de r\u00e9pression hantant l\u2019espace public et m\u00e9moriel. D\u00e8s lors, on a d\u00e9j\u00e0 \u00e9voqu\u00e9 cet enjeu, il s\u2019agit de se demander comment on arrive \u00e0 rendre de nouveau perceptible ces formes de conflictualit\u00e9s au pr\u00e9sent, \u00e0 refuser de lisser la charge trouble de l\u2019usage des symboles m\u00e9moriels dans l\u2019espace public comme des lieux institutionnels de l\u2019archive. Quitte \u00e0 en pirater les usages, comme tu le sugg\u00e9rais Olivier. Preuve que toute plaque n\u2019est pas bonne \u00e0 d\u00e9fendre \u00e0 Marseille, il y a quelques ann\u00e9es en 2021, je me souviens encore de la pose d\u2019une plaque-stickers coll\u00e9e sur un mur rue des Feuillants pr\u00e8s de la Canebi\u00e8re, lors d\u2019une marche d\u2019hommage \u00e0 Zineb Redouane tu\u00e9e par la police. Comme les peintures pro-palestiniennes, elle n\u2019a pas fait long feu.<\/p>\n<p>Un autre exemple me semble r\u00e9sider dans les mani\u00e8res dont les infrastructures m\u00e9morielles et les centres d\u2019archives fonctionnent aujourd\u2019hui. Lorsque je me suis rendu aux archives d\u00e9partementales \u00e0 Marseille pour y chercher des histoires de dissidence sexuelle ant\u00e9rieures aux ann\u00e9es 50 il y a quelques semaines, c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois que je me rendais depuis longtemps dans un centre qui n\u2019\u00e9tait pas g\u00e9r\u00e9 de mani\u00e8re communautaire par des concern\u00e9.es ou plut\u00f4t, je devrais dire, par des personnes engag\u00e9es et affect\u00e9es ayant \u00e0 coeur de transmettre ces m\u00e9moires qui m\u2019engageaient en quelque sorte. Ce qui a \u00e9t\u00e9 marquant imm\u00e9diatement, c\u2019\u00e9tait le poids qui pesait \u00e0 la fois sur la mani\u00e8re d\u2019acc\u00e9der aux archives, mais aussi d\u2019\u00e9changer avec les professionnel.les de l\u2019archive, d\u2019\u00eatre renvoy\u00e9 \u00e0 des interactions rigides, bureaucratiques et d\u00e9-passionn\u00e9es, passablement d\u00e9saffect\u00e9es vis-\u00e0-vis des rares traces conserv\u00e9es des pr\u00e9sences queers. Ce genre de rapport et de contact r\u00e9pond exactement \u00e0 l\u2019id\u00e9ologie politique traditionnelle de l\u2019archive, circonscrivant le type d\u2019affect mobilis\u00e9 dans les \u00e9changes, rigidifiant les protocoles d\u2019acc\u00e8s aux traces de vies \u201cfauch\u00e9es\u201d, comme le dirait Arlette Farges, par l\u2019administration polici\u00e8re ou m\u00e9dicale fran\u00e7aise. L\u2019archive institutionnelle se d\u00e9finit par un apparatus, des m\u00e9caniques de s\u00e9lection et de transmission qui appauvrissent consid\u00e9rablement la richesse d\u2019une relation aux traces des m\u00e9moires minoritaires. Et je ne suis pas convaincu par le fait qu\u2019elle puisse \u00eatre autre chose ou plus que cela, en d\u00e9pit des volont\u00e9s les plus r\u00e9centes de d\u00e9dier des journ\u00e9es sp\u00e9cifiques aux m\u00e9moires minoritaires ou de mettre en avant ses fonds estampill\u00e9s LGBT+.<\/p>\n<p>Le dernier exemple de la mani\u00e8re dont la violence politique et institutionnelle peut tr\u00e8s bien subsister au sein de gestes m\u00e9moriels pr\u00e9sent\u00e9s comme r\u00e9parateur des m\u00e9moires queers, c\u2019est en l\u2019occurrence cette loi qui a \u00e9t\u00e9 discut\u00e9e au S\u00e9nat, sur la question de la r\u00e9paration de la r\u00e9pression homosexuelle portant sur la p\u00e9riode 1945 et 1982. Cette \u201cr\u00e9paration\u201d est non seulement purement symbolique mais elle refuse \u00e9videmment, sur le plan politique, de penser la mani\u00e8re dont ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9prim\u00e9.es les\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/dissident.es\/\" rel=\"external\">dissident.es<\/a>\u00a0de l\u2019ordre sexuel et les homosexuels dans des p\u00e9riodes ant\u00e9rieures et post\u00e9rieures \u00e0 ces p\u00e9riodes. Cette compr\u00e9hension extr\u00eamement restreinte de la mani\u00e8re dont se construit la violence \u00e9tatique \u00e0 l\u2019encontre des corps et des sexualit\u00e9s d\u00e9viantes dans l\u2019espace public, et de ce que l\u2019on consid\u00e9rait comme l\u2019espace public, nous rappelle \u00e0 ce besoin inh\u00e9rent du pouvoir de d\u00e9guiser sa propre violence, de la reconfigurer comme un \u00e9v\u00e9nement, comme une irruption circonscrite dans le temps, plut\u00f4t que de prendre en charge une continuit\u00e9 historique, un continuum r\u00e9pressif.<\/p>\n<p><strong>O.M.<\/strong>\u00a0: On a aussi eu le v\u0153u en venant toutes et tous ici de proposer quelque chose de \u201cp\u00e9dagogique\u201d, si l\u2019on peut dire les choses comme cela, offrir des prises, des possibilit\u00e9s, afin que l\u2019on ne ressorte pas de cette rencontre rempli\u00b7es de ranc\u0153ur et de passions tristes, mais avec des choses \u00e0 faire, \u00e0 d\u00e9velopper, \u00e0 activer. Ce que tu dis, Cy, met \u00e0 mal l\u2019id\u00e9e que dans une infrastructure de violence, la bonne volont\u00e9 des op\u00e9rateurs qui y travaillent suffit. C\u2019est comme l\u2019antiracisme n\u00e9olib\u00e9ral qui fait reposer le racisme sur les affects des gens. \u201cIl y a des gens racistes et des gens pas racistes\u201d, etc. En fait, moi, \u00e7a ne m\u2019int\u00e9resse absolument pas de penser en ces termes. Ce qui m\u2019int\u00e9resse c\u2019est la production syst\u00e9mique du racisme, comment on vit dans une soci\u00e9t\u00e9 raciste qui au demeurant n\u2019a pas toujours besoin que les gens soient racistes, mais en a besoin dans les moments de crise. Quand le syst\u00e8me produit des gens ouvertement racistes, paradoxalement, c\u2019est qu\u2019il est en crise. C\u2019est un syst\u00e8me raciste qui arrive au bout de quelque chose, qui est en mutation pour passer \u00e0 une autre forme, un autre moment de son histoire. Lorsqu\u2019il y a besoin d\u2019entra\u00eener ouvertement la population dans le racisme, comme on le voit en ce moment, c\u2019est que le syst\u00e8me raciste ach\u00e8ve un cycle d\u2019invisibilit\u00e9. Il entre alors dans un autre cycle, visible et dicible. La parole est lib\u00e9r\u00e9e, comme on dit, et les actes aussi [m\u00eame si les affects racistes individuels, les r\u00e9serves psychiques du racisme sont toujours maintenues \u00e0 un certain niveau notamment par des productions culturelles et m\u00e9diatiques, par des r\u00e9cits civilisationnels]. C\u2019est pour cela que paradoxalement les violences polici\u00e8res sont des points de fragilit\u00e9 du racisme parce que ce sont des sc\u00e8nes o\u00f9 l\u2019on voit clairement l\u2019organisation s\u00e9diment\u00e9e du raciste en action. En r\u00e9alit\u00e9, il ne faudrait jamais qu\u2019il existe des moments o\u00f9 l\u2019on voit, o\u00f9 l\u2019on peut identifier une mani\u00e8re structur\u00e9e d\u2019agir qui est, sans aucun doute, raciste. Et donc, qu\u2019est-ce qui se passe \u00e0 ce moment-l\u00e0\u00a0? On a besoin de la personne raciste. C\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019on a besoin de singulariser l\u2019\u00e9v\u00e9nement raciste afin de dissimuler le continuum invisible du racisme sur le temps long. C\u2019est une politique de visibilit\u00e9 ma\u00eetris\u00e9e. Et donc si l\u2019on revient par ce chemin aux politiques de visibilit\u00e9 institutionnelle, la question est donc de savoir \u00e0 quoi elles servent\u00a0<i>vraiment<\/i>. Pour moi, une politique institutionnelle blanche de visibilit\u00e9 noire, c\u2019est quelque chose qui interrompt le continuum noir, l\u2019histoire qui se raconte au quotidien, qui se raconte de pair \u00e0 pair, qui se transmet et se transforme. Il y a ici donc \u00e0 la fois dissimulation d\u2019un continuum mais aussi interruption car il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un continuum minoritaire que l\u2019on ne veut pas prot\u00e9ger. La tradition noire s\u2019en trouve fig\u00e9e, patrimonialis\u00e9e, r\u00e9ifi\u00e9e dans cette forme-l\u00e0 et pas dans une autre. C\u2019est ce qui se passe avec les mus\u00e9es qui collectionnent des objets extra-europ\u00e9ens pill\u00e9s. En gros, le message est le suivant\u00a0: les Noir\u00b7es veulent \u00eatre visibles, \u00e7a on va pouvoir le faire et une fois qu\u2019iels auront cela iels vont se tenir tranquilles. Je ne caricature malheureusement pas, car on nous prend quand m\u00eame un peu pour des imb\u00e9ciles. Dans ce discours de visibilit\u00e9 qui est litt\u00e9ralement devenu existentiel \u2013 on va nous faire exister en nous rendant visible &#8211; il y a cependant quelques probl\u00e8mes. Le premier probl\u00e8me dont je viens de parler, c\u2019est que cette forme de visibilit\u00e9 interrompt le continuum de l\u2019histoire noire\u00a0; une dynamique horizontale et continue d\u2019alliances est interrompue par la verticalisation d\u2019un \u00e9v\u00e9nement sens\u00e9 \u00eatre plus d\u00e9sirable et qui cr\u00e9\u00e9 de fait une partition entre les diff\u00e9rentes cat\u00e9gories de Noir\u00b7es &#8211; reconnu\u00b7es ou pas. Elle cr\u00e9e, on a discut\u00e9 avec V\u00e9ronique, ce que j\u2019appelle des relations lat\u00e9rales, c\u2019est-\u00e0-dire des gens qui passent dans la m\u00eame pi\u00e8ce que vous, mais ne vous regardent pas dans les yeux, en fait, restent \u00e0 distance. \u00c7a, c\u2019est l\u2019\u00e9tat de la communaut\u00e9 noire produite par l\u2019institution blanche\u00a0: on se conna\u00eet, mais on a un peu de mal \u00e0 se regarder dans les yeux, un peu de mal \u00e0 passer vraiment du temps ensemble. Une distance est install\u00e9e, et m\u00eame entretenue, afin de rendre certaines alliances inop\u00e9rantes et de maintenir en m\u00eame temps certaines d\u00e9pendances &#8211; notamment aux structures capitalistes blanches. Il faut sans cesse r\u00e9parer la communaut\u00e9 apr\u00e8s chaque s\u00e9quence dite de visibilit\u00e9, r\u00e9parer l\u2019histoire pour refuser qu\u2019elle soit encore et encore remise \u00e0 z\u00e9ro en fonction d\u2019un agenda blanc. C\u2019est int\u00e9ressant de comprendre qu\u2019il y a beaucoup d\u2019autres choses que font les communaut\u00e9s noires au quotidien, qui ne sont pas des choses faciles et visibles, qui demandent de l\u2019attention, qui demandent de se comprendre, qui demandent de se parler, d\u2019explorer et de r\u00e9p\u00e9ter l\u2019histoire, de former des alliances aussi et qui ne peuvent \u00eatre extraites et vendues sur un march\u00e9 m\u00eame avec toutes les accompagnements po\u00e9tiques et les m\u00e9taphores foireuses du monde. L\u2019\u00e9v\u00e9nement de visibilit\u00e9 dans l\u2019institution blanche ne peut donc \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme \u00e9v\u00e9nement positif sans r\u00e9serve. J\u2019y vois souvent, pour ma part, un principe de rupture. Et je trouve donc \u00e9trange, quelque part, que la question de cette forme de visibilit\u00e9 noire soit si peu contest\u00e9e et discut\u00e9e. Je la conteste pour ma part selon le principe de l\u2019interruption des lieux noirs &#8211; physiques et psychiques &#8211; et depuis la perspective de celles et ceux qui participent \u00e0 la lutte pour la conscience noire et le devenir des communaut\u00e9s noires dans le temps long, sans faux semblants et avec tous les risques que cela comporte.<\/p>\n<p><strong>V. C.-G.<\/strong>\u00a0: Ce regard en lat\u00e9ralit\u00e9 que tu r\u00e9ussi \u00e0 bien saisir et nommer Olivier, je pense aussi qu\u2019il est tout droit le r\u00e9sultat de ces sc\u00e8nes de visibilisation. Il traduit une forme de malaise dans ce contexte o\u00f9 nos relations sont m\u00e9di\u00e9es par l\u2019institution, il pose la question du r\u00f4le de chacun de nous l\u00e0-dedans, des cooptations, des faux-semblants, etc. De nouveau, je voudrais me rattacher \u00e0 la discussion \u00e0 partir de la Belgique et \u00e0 nouveau du Mus\u00e9e royal d\u2019Afrique centrale. Il est int\u00e9ressant de constater que cette institution qui s\u2019est constitu\u00e9e \u00e0 la fin du 19\u00e8me si\u00e8cle sur base de donations coloniales (militaires, missionnaires, fonctionnaires, etc.) en tout genre, aujourd\u2019hui cette m\u00eame institution cherche \u00e0 r\u00e9colter le plus possible d\u2019archives priv\u00e9es des familles africaines ou d\u2019\u00e9v\u00e9nements collectifs des communaut\u00e9s noires de Belgique. Les archives coloniales genre carnet de bord des exp\u00e9ditions punitives ou artefacts pill\u00e9s au Congo c\u00f4toient &#8211; pas dans les m\u00eames salles mais dans le m\u00eame b\u00e2timent &#8211; diff\u00e9rentes photos suppos\u00e9es retracer l\u2019histoire des diasporas africaines en Belgique (je parle de la salle Afropea). Il peut y avoir une forme d\u2019attrait \u00e0 l\u2019id\u00e9e de disposer d\u2019une histoire d\u2019un seul tenant de la diaspora noire en Belgique. Mais c\u2019est un attrait qui repose sur un fantasme mus\u00e9al, et colonial m\u00eame, \u201cvouloir rassembler le tout\u201d, \u201ccollectionner\u201d, \u201cpatrimonialiser\u201d. Or, sur cette base qui cherche \u00e0 r\u00e9colter et \u00e0 accumuler, l\u2019on voit bien que les archives noires sont appr\u00e9hend\u00e9es sans attention pr\u00e9cise aux filiations familiales, communautaires ou encore d\u2019\u00e9v\u00e9nements dans lesquelles elles s\u2019inscrivent, comme si l\u2019on pouvait se passer de ces attachements, lorsqu\u2019elles sont expos\u00e9es. C\u2019est dans ce type de contexte que je vois tr\u00e8s bien le geste d\u2019interruption dont tu parles Olivier. L\u2019institution veut afficher une diversit\u00e9, affirmer qu\u2019elle serait pass\u00e9e \u00e0 autre chose (ce ne serait plus un mus\u00e9e colonial, l\u2019institution documente aussi l\u2019histoire des Noirs) mais ce faisant elle d\u00e9lie, divise, en ponctionnant des \u00e9l\u00e9ments \u00e9parses, dans un milieu aux attaches multiples. Or des attaches \u00e7a ne ne peut pas se penser ou se repr\u00e9senter \u00e0 travers un geste d\u2019accumulation qui cherche \u00e0 repr\u00e9senter le \u201ctout\u201d. Mais il y a en plus quelque chose de la d\u00e9possession qui se manifeste dans ce type d\u2019exposition de photos d\u2019archives noires\u00a0; elles apparaissent vides, \u00e9teintes, vid\u00e9es de leur \u00e9paisseur.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Cy parlait justement tout \u00e0 l\u2019heure de l\u2019intervention communautaire dans l\u2019archive, et moi, je ne confonds pas ces deux gestes-l\u00e0. L\u2019entr\u00e9e active d\u2019une communaut\u00e9 dans une pratique d\u2019archive, ce n\u2019est pas l\u2019extraction des artefacts communautaires qui vont \u00eatre mis en sc\u00e8ne. L\u00e0, encore une fois, on est sur des nuances, mais qui vont avoir des cons\u00e9quences tr\u00e8s diff\u00e9rentes \u00e0 la fin sur la continuit\u00e9 d\u2019une histoire.<\/p>\n<p><strong>C.L.M.<\/strong>\u00a0: \u00c9videmment, \u00e7a fait \u00e9norm\u00e9ment \u00e9cho \u00e0 ce que j\u2019\u00e9voquais tout \u00e0 l\u2019heure, \u00e0 cette distinction entre les traces archiv\u00e9es institutionnellement parlant, c\u2019est-\u00e0-dire ces moments o\u00f9 les services de l\u2019Etat fauchent et consignent dans des documents administratifs quelques d\u00e9tails de vies, r\u00e9sultant d\u2019une longue histoire de criminalisation des dissidentes de l\u2019ordre sexuel et racial et le rapport singulier et sp\u00e9cifique qui peut se tisser avec des mat\u00e9riaux et types d\u2019objets conserv\u00e9s par des archives communautaires. Tout le travail historique que j\u2019avais men\u00e9 pour des livres pr\u00e9c\u00e9dents, je l\u2019ai principalement men\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 des m\u00e9diateur.ices, des passeur.euses de m\u00e9moire, des archivacteur.ices pour reprendre un terme employ\u00e9 par Sam Bourcier, c\u2019est \u00e0 dire des personnes dans la communaut\u00e9 qui glanent, conservent des m\u00e9moires et ont pour d\u00e9sir et passion de les transmettre au plus grand nombre. Ce sont ces m\u00eame personnes qui m\u2019ont racont\u00e9 des histoires, transmis des enregistrements, des photos, des bouts de carnets, des tapuscrits habit\u00e9.es par leur m\u00e9moire sensible, subjective et collective, ont permis d\u2019animer cette mati\u00e8re, charg\u00e9e d\u2019affects puissants, parfois difficiles \u00e0 traiter ou \u00e0 d\u00e9m\u00ealer pour cette m\u00eame raison. Mais c\u2019est \u00e7a aussi la vie d\u2019une archive, une m\u00e9moire qui vit et vibre, qui nous attache de multiples mani\u00e8res.<\/p>\n<p>Comme je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 dit, il a \u00e9t\u00e9 plus compliqu\u00e9 de se rendre compte que je n\u2019avais pas du tout le m\u00eame rapport et le m\u00eame acc\u00e8s, justement, \u00e0 l\u2019archive quand j\u2019allais dans des espaces plus institutionnels. Que face \u00e0 de maigres traces \u00e9vid\u00e9es, il s\u2019agissait alors d\u2019accepter de \u201cse retrouver aux prises avec la force et l\u2019autorit\u00e9 de l\u2019archive, et les limites que celle-ci impose \u00e0 ce qui peut-\u00eatre connu\u201dcomme l\u2019\u00e9crit Saidiya Hartman<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3-2\" class=\"spip_note\" title=\"Saidiya Hartman, Vies Rebelles, Histoires intimes de filles noires en\u00a0(\u2026)\" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nb3-2\" rel=\"appendix\">2<\/a>]<\/span>. Il s\u2019agit plus encore de trouver des mani\u00e8res de faire contre-r\u00e9cit, de les r\u00e9-animer, d\u2019amplifier des vies \u00e0 partir d\u2019absences criantes. Lorsque j\u2019\u00e9tais en visite dans un autre centre d\u2019archives d\u2019Outre-Mer \u00e0 Aix la semaine derni\u00e8re, on m\u2019a r\u00e9torqu\u00e9 que c\u2019\u00e9tait justement \u00e7a la d\u00e9finition de l\u2019archive, une trace laiss\u00e9e au sein de l\u2019administration, pas l\u2019archive vivante, pas la pluralit\u00e9 d\u2019objets randoms, de textes, de publications, de photos, d\u2019artefact et toute trace alternative des vies. Se battre pour transformer notre rapport m\u00eame \u00e0 l\u2019archive donc. Tout ce qui \u00e9merge et se consolide en France en ce moment est particuli\u00e8rement int\u00e9ressant. Tous ces centres d\u2019archives plus ou moins autog\u00e9r\u00e9s qui se cr\u00e9ent dans diff\u00e9rentes villes de France, \u00e9galement hors de Paris, disent quelque chose d\u2019un d\u00e9sir puissant qui n\u2019est pas anodin. L\u2019enjeu est \u00e9videmment, on pourra en reparler, de produire autrement de l\u2019archive et de la m\u00e9moire vive, de la raconter autrement, de la diffuser autrement, de ritualiser des rencontres, des \u00e9v\u00e8nements, des pratiques de lecture et de d\u00e9voilement autrement autour des histoires et objets du pass\u00e9, d\u2019interroger la mani\u00e8re dont on se les raconte et dont on les active, pour reprendre ce terme-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>TN\u00a0:\u00a0<\/strong>V\u00e9ronique, tu souhaiterais nous montrer un extrait vid\u00e9o. Est-ce que tu voudrais dire quelques mots avant qu\u2019on la lance\u00a0?<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.\u00a0:\u00a0<\/strong>C\u2019est une vid\u00e9o qui dure cinq minutes qui pour moi est tr\u00e8s importante en termes d\u2019archive minoritaire, de m\u00e9moire vive comme tu viens de le dire Cy. C\u2019est un film qui selon moi m\u00e9rite le statut d\u2019archive dans ce sens qu\u2019il ne consigne pas n\u2019importe quel \u00e9v\u00e9nement du pass\u00e9 (des souvenirs) mais il contient quelque chose, disons des puissances, importantes du point de vue de notre pr\u00e9sent. Ce sont des puissances mobilisables dans notre pr\u00e9sent et dont le rappel \u00e0 travers cette vid\u00e9o permet d\u2019aller contre les interruptions dont tu parles Olivier, de reprendre doucement possession. Je r\u00e9fl\u00e9chis d\u2019ailleurs beaucoup au niveau bruxellois aux moyens possibles de diffuser cette vid\u00e9o qui est un film r\u00e9alis\u00e9 par F\u00e9lix Baras qu\u2019il \u00e0 r\u00e9alis\u00e9 pendant ses \u00e9tudes \u00e0 l\u2019ERG, une \u00e9cole d\u2019art \u00e0 Bruxelles. Vous allez voir c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement d\u2019hommage aux victimes de la colonisation qui a lieu autour de la statue de L\u00e9opold II dont j\u2019ai parl\u00e9. Il a eu lieu le 17 d\u00e9cembre 2015. Deux semaines avant l\u2019\u00e9v\u00e9nement que nous allons voir, l\u2019\u00e9chevin \u00e0 l\u2019urbanisme de la ville de Bruxelles, qui est la mairie la plus importante de Bruxelles, pr\u00e9voyait de rendre hommage \u00e0 L\u00e9opold II \u00e0 l\u2019occasion du 150\u00e8me anniversaire de son intronisation. Quelque chose, soit dit en passant, cet hommage serait beaucoup moins facile \u00e0 envisager pour le pouvoir aujourd\u2019hui depuis l\u2019\u00e9mergence des contestations d\u00e9coloniales en Belgique. L\u2019hommage en question pr\u00e9voyait une c\u00e9r\u00e9monie devant la statue de L\u00e9opold II et une conf\u00e9rence sur la marque de L\u00e9opold II (dit le visionnaire d\u2019un point de vue urbain) sur Bruxelles. A l\u2019annonce de cet \u00e9v\u00e9nement, les associations afro-descendantes noires tr\u00e8s actives \u00e0 cette p\u00e9riode, notamment le collectif M\u00e9moire Coloniale et Lutte Contre les Discriminations (CMCLD), l\u2019asbl Change, le Binabi, la Nouvelle Voie Anti coloniale, ont d\u2019abord protest\u00e9 sur les r\u00e9seaux sociaux. Elles ont ensuite appel\u00e9 \u00e0 ce qu\u2019un maximum de personnes s\u2019inscrivent \u00e0 la conf\u00e9rence. \u00c0 la suite de \u00e7a, voyant ces inscriptions, par dizaines, par vingtaines, les organisateurs ont d\u00e9cid\u00e9 d\u2019annuler la conf\u00e9rence, de m\u00eame que la c\u00e9r\u00e9monie dans un second temps sous pr\u00e9texte d\u2019un risque pour l\u2019ordre public. Cette annulation fut une importante victoire \u00e0 cette p\u00e9riode, en 2015 puisque \u00e7a venait dire qu\u2019en termes de narration historique quelque chose ne pouvait plus se faire ni se dire impun\u00e9ment. Les organisateurs ont d\u00e9cid\u00e9 de ne pas s\u2019arr\u00eater l\u00e0 et d\u2019organiser \u00e0 la m\u00eame date que celle pr\u00e9vue pour la c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9sormais annul\u00e9e, autour de la statue de L\u00e9opold II, un contre-\u00e9v\u00e9nement qui fut intitul\u00e9\u00a0: \u00ab\u00a0Pas d\u2019hommage \u00e0 L\u00e9opold II. Il a le sang des peuples du Congo sur les mains\u00a0\u00bb. J\u2019ajoute aussi qu\u2019\u00e0 cette p\u00e9riode, cela faisait dix ans \u00e0 peu pr\u00e8s que nous nous battions pour l\u2019existence d\u2019une place au nom de Patrice Lumumba dont le lieu pressenti se situe \u00e0 moins d\u20191 km de l\u2019endroit o\u00f9 tr\u00f4ne la statue de L\u00e9opold II. Je pr\u00e9cise cela pour bien souligner quelque chose qui me semble important au vu de la pr\u00e9gnance de ces luttes urbaines\u00a0: la rh\u00e9torique institutionnelle les r\u00e9duit la plupart du temps \u00e0 des luttes contre les monuments coloniaux en tant que, sugg\u00e9rant alors en \u201cr\u00e9paration\u201d des \u00e9l\u00e9ments visuels, comme les plaques, alors que ces luttes portent bien plus fondamentalement sur des questions d\u2019occupation de l\u2019espace, et de la condition de ces occupations. Vous allez voir, c\u2019est quelque chose dont rend compte tr\u00e8s manifestement le film.<\/p>\n<p><strong>Vid\u00e9o<br class=\"autobr\" \/><\/strong><\/p>\n<p><strong><br class=\"manualbr\" \/>TN<\/strong>\u00a0: on voit deux gestes qui pourraient sembler contradictoires, mais qui l\u00e0 vont fonctionner de pair dans cette m\u00eame production de violence, et \u00e0 la fois la toute fin de cet effacement qui se fait tr\u00e8s rapidement, et un peu avant, comme tu l\u2019as soulign\u00e9 quand on a discut\u00e9 en amont en regardant cette vid\u00e9o, des journalistes qui viennent et qui vont se rapprocher pour prendre une photo juste de cette plaque saccag\u00e9e, et donc, voil\u00e0, une s\u00e9lection de ce qui va \u00eatre rendu visible pendant que l\u2019effacement se produit le moment d\u2019apr\u00e8s. Et qui \u00e9voque du coup aussi, on va vous reprendre ce qui a ouvert un peu la discussion, cette mani\u00e8re de s\u2019inscrire dans une continuit\u00e9, ce qui permet d\u2019avoir justement, de cr\u00e9er des prises sur l\u2019archive majoritaire, et aussi cette mani\u00e8re de convoquer les morts.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.<\/strong>\u00a0: Oui, en effet, il y a beaucoup de choses \u00e0 dire \u00e0 partir de ce film qui rend tr\u00e8s bien compte de l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Et comme tu le soulignes Quentin on voit ou plut\u00f4t on ressent la mani\u00e8re dont, lors de cet \u00e9venement, les mort.es sont convoqu\u00e9.es. D\u2019un point de vue occidentalocentr\u00e9 focalis\u00e9 sur une m\u00e9moire c\u00e9r\u00e9moniale, l\u2019on pourrait se contenter de dire que c\u2019est un \u00e9v\u00e9nement de comm\u00e9moration aux victimes de la colonisation, une fa\u00e7on de ne pas oublier ce qu\u2019elles ont endur\u00e9 et de leur rendre hommage. Mais il y a plus ou, plut\u00f4t, c\u2019est autre chose. D\u2019une part, par l\u2019intensit\u00e9 qui se d\u00e9gage de cet \u00e9v\u00e9nement qui se d\u00e9roule dans un moment fort de reprise de possession (de braquage de la ville coloniale), il faut bien pr\u00e9ciser que les mort.es convoqu\u00e9.es sont des mort.es dont la m\u00e9moire a \u00e9t\u00e9 souill\u00e9e, ce sont des morts sans s\u00e9pultures comme on en parlait dans notre introduction. Il y a fort \u00e0 parier d\u00e8s lors que ce sont ces mort.es eux-m\u00eames qui appellent les vivant.es (et non l\u2019inverse) et, qu\u2019\u00e0 travers la r\u00e9ponse aux mort.es, une relation aux mort.es s\u2019instaurent. L\u2019on voit aussi qu\u2019il y a une condition \u00e0 ce que cette relation puisse s\u2019instaurer\u00a0: cette relation r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019instaurer, \u00e0 condition, semble-t-il, que le lieu soit r\u00e9am\u00e9nag\u00e9 et instaur\u00e9 totalement diff\u00e9remment d\u2019un point de vue esth\u00e9tique. C\u2019est le lien entre esth\u00e9tique et ontologie dont parle Fred Moten. Outre le giclage de peinture rouge sur la statue de L\u00e9opold II, les gants en plastique gonfl\u00e9s, les petites bougies au sols, les fleurs, on ne le voit pas dans le film, mais il y a aussi des chants spirituels, il y a une table avec des livres, des poings lev\u00e9s, des discours. Et, pr\u00e9cis\u00e9ment, ce qu\u2019il faut noter, c\u2019est que le contenu du discours anti-raciste d\u00e9colonial se radicalise. Donc, la relation aux mort.es permet d\u2019approfondir la conscience noire, plus que ce n\u2019est le cas dans la quotidiennet\u00e9 des rapports aux institutions qui brandissent toujours des promesses. Ici, il y a comme une conscience d\u00e9voil\u00e9e qui, dans la relation aux mort.es, devient possible.<\/p>\n<p>La deuxi\u00e8me chose qui est int\u00e9ressante dans ce film, c\u2019est qu\u2019il donne \u00e0 voir gr\u00e2ce \u00e0 la persistance du regard de son r\u00e9alisateur qui est rest\u00e9 suffisamment longtemps sur les lieux, le geste d\u2019interruption qui va s\u2019effectuer, comme tu viens de le dire, dans l\u2019instant imm\u00e9diat qui suit la fin de ce recueillement. En effet, l\u2019effacement vient imm\u00e9diatement apr\u00e8s et dans le film il se mat\u00e9rialise par les agents de la ville qui en quelques minutes, au karcher, ont \u201cnettoy\u00e9\u201d la place. Il se mat\u00e9rialise \u00e9galement par le cadrage des journalistes, que l\u2019on voit dans la vid\u00e9o, qui vont prendre des photos de presse se limitant \u00e0 des images du socle badigeonn\u00e9 de rouge, rien d\u2019autre, pas de visages, pas de bougies, pas de discours. La presse aura d\u2019ailleurs titr\u00e9 le lendemain\u00a0: \u201cLa statue de L\u00e9opold II vandalis\u00e9e\u201d. Il est clair qu\u2019aujourd\u2019hui comme hier, il est quasiment impensable d\u2019organiser un tel \u00e9v\u00e9nement dans un lieux qui symbolise le pouvoir comme celui-l\u00e0. Je veux dire, en temps normal, \u00e0 tous les coups, la police d\u00e9barque et met un terme au rituel en train de se mettre en place. Il faut bien voir que c\u2019est un lieu hyper central de la ville, il y a le palais du roi et le parc royal derri\u00e8re, la place est entour\u00e9e par les grands axes de la ville, on n\u2019est pas dans le \u201cquartier\u201d pour le dire comme \u00e7a. C\u2019est le m\u00eame genre de quartier qu\u2019ici autour du CAPC, assez embl\u00e9matique de la ville bourgeoise. Ce qui s\u2019est pass\u00e9 d\u2019exceptionnel le 17 d\u00e9cembre 2015, c\u2019est qu\u2019une sorte de fen\u00eatre a \u00e9t\u00e9 laiss\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ouverte le temps de g\u00e9rer la crise\u00a0: les collectifs ont \u00e9t\u00e9 tacitement autoris\u00e9s, pendant un temps tr\u00e8s court, \u00e0 occuper les lieux, une fa\u00e7on, de fait, de g\u00e9rer la crise, c\u2019est-\u00e0-dire, de pacifier la situation. Jusqu\u2019\u00e0 ce que tr\u00e8s vite toutes les traces de l\u2019\u00e9v\u00e9nement soient effac\u00e9es, m\u00e9diatiquement et physiquement. Il s\u2019agissait que cette occupation reste le plus \u00e9ph\u00e9m\u00e8re possible. Et donc, selon moi, il importe de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce probl\u00e8me bien pr\u00e9cis\u00a0: le fait que dans le r\u00e9gime des villes occidentales, les moments d\u2019 expression des communaut\u00e9s noires, lorsqu accompagn\u00e9es de leurs puissances, notamment les mort.es, sont toujours des moments extr\u00eamement r\u00e9duits parce que tr\u00e8s vite s\u2019ensuit des gestes de mise \u00e0 mort, de destruction, de disqualification ou d\u2019effacement. C\u2019est en raison de cette \u00e9ph\u00e9m\u00e9rit\u00e9 contrainte, dont tu as aussi parl\u00e9 Cy, que l\u2019archive minoritaire est tr\u00e8s importante, pour garder une m\u00e9moire vive de moments politiques fondateurs comme celui-l\u00e0, en 2015, autour de la statue de L\u00e9opold II.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:<\/strong>\u00a0Ce qui me semble aussi important de souligner ici c\u2019est que cet \u00e9v\u00e9nement-l\u00e0 s\u2019est d\u00e9roul\u00e9 \u00e0 un moment donn\u00e9. L\u2019institution, elle, le sait tr\u00e8s bien. C\u2019est enregistr\u00e9, consign\u00e9, pour mieux le faire dispara\u00eetre. Alors que des personnes minoritaires qui travaillent dans le champ de la culture ou de l\u2019art notamment ne sauront peut-\u00eatre pas que cette action autour de la statue de L\u00e9opold II s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e avant le deuxi\u00e8me Black Lives Matter de 2020. Peut-\u00eatre que cette archive minoritaire pourrait servir \u00e0 leur faire savoir. Une autre chose int\u00e9ressante est que cela permet de mesurer combien les d\u00e9placements institutionnels qui se produisent par rapport aux enjeux minoritaires sont en fait en relation avec des choses qui se passent \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de l\u2019institution. Ce qui va \u00e0 l\u2019encontre d\u2019une narration qui met syst\u00e9matiquement en avant la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de l\u2019institution \u00e0 accueillir certaines questions, \u00e0 se d\u00e9coloniser elle-m\u00eame, spontan\u00e9ment. La capacit\u00e9 \u00e0 comprendre que ce qui se passe dans l\u2019institution est la cons\u00e9quence d\u2019\u00e9v\u00e9nements qui se passent en dehors de l\u2019institution, est un enjeu central pour nos cercles minoritaires. Car il nous faut savoir \u00e0 qui on doit quoi. A qui et \u00e0 quoi doit-on que l\u2019on montre aujourd\u2019hui des personnes noires, racis\u00e9es et queer dans les lieux d\u2019art contemporain\u00a0? Est-ce qu\u2019on le doit \u00e0 la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 \u00e9clair\u00e9e des gens qui y travaillent\u00a0? C\u2019est exactement la m\u00eame question qui se pose pour nous, Carib\u00e9en\u00b7nes fran\u00e7ais\u00b7es, par rapport \u00e0 l\u2019abolition de l\u2019esclavage. Est-ce que c\u2019est \u00e0 Schoelcher, l\u2019abolitionniste, que l\u2019on doit la fin de l\u2019esclavage comme nous le disent les manuels d\u2019Histoire\u00a0? Ou aux luttes depuis les premiers jours de l\u2019esclavage, lors des rapts en Afrique, sur les bateaux, dans les plantations, partout o\u00f9 des personnes esclavis\u00e9es ont refus\u00e9 ce destin-l\u00e0, jusqu\u2019\u00e0 produire l\u2019\u00e9chec du projet de l\u2019esclavage. Parce que l\u2019esclavage ne s\u2019arr\u00eate pas pour des questions morales. Alors pourquoi cela s\u2019arr\u00eate\u00a0? L\u2019argument qui va \u00eatre d\u00e9battu au moment de l\u2019abolitionnisme est en fait un argument essentiellement capitaliste. Avec tout ce que cela co\u00fbte de prot\u00e9ger les plantations \u00e0 pr\u00e9sent, afin de juguler les r\u00e9voltes et de r\u00e9cup\u00e9rer la mati\u00e8re premi\u00e8re que l\u2019on ne cesse de perdre &#8211; par la fuite des esclavis\u00e9\u00b7es &#8211; on est arriv\u00e9 quasiment au m\u00eame niveau de b\u00e9n\u00e9fice que l\u2019indig\u00e9nat &#8211; qui va progressivement devenir la r\u00e8gle dans les colonies \u00e0 partir de cette p\u00e9riode. Cr\u00e9er de diff\u00e9rentes mani\u00e8res des sous-citoyens fran\u00e7ais cela pose beaucoup moins de probl\u00e8mes et c\u2019est \u00e0 peu pr\u00e8s aussi rentable maintenant. C\u2019est cela la r\u00e9alit\u00e9. Mais qui produit donc le fait que l\u2019esclavage devient si peu rentable au c\u0153ur du 19\u00e8me si\u00e8cle, si ce ne sont les r\u00e9sistances des esclavis\u00e9\u00b7es elleux-m\u00eames\u00a0? La logique de cette abolition peut \u00eatre \u00e9videmment aussi lue dans la perspective majoritaire\u00a0: c\u2019est la bont\u00e9 de la France qui, apr\u00e8s des si\u00e8cles, se r\u00e9veille soudain un matin et se dit \u00ab\u00a0l\u2019esclavage, quelle horreur\u00a0!\u00a0\u00bb. On a du mal \u00e0 le croire mais c\u2019est pourtant la ligne narrative de ce qu\u2019on appelle \u201cschoelcherisme\u2019 qui consiste \u00e0 mettre un peu partout en Martinique et en Guadeloupe des statues de Schoelcher pour qu\u2019on se rappelle de le remercier, chaque ann\u00e9e, d\u2019\u00eatre n\u00e9 et d\u2019avoir men\u00e9 ce combat difficile\u00a0<i>depuis l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019institution.<\/i>\u00a0C\u2019est un truc assez sadique qui n\u2019a pas fini de se r\u00e9p\u00e9ter sous des formes diverses. Parce que globalement, qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 de bonne volont\u00e9, ce monsieur, ne fait aucun doute. Et qu\u2019il ait rencontr\u00e9 une forte adversit\u00e9 comme c\u2019est le cas aujourd\u2019hui de professionnel\u00b7les dans des institutions totalement fossilis\u00e9es et racistes, est une fait. Mais cela n\u2019explique pas pourquoi on donne autant de poids \u00e0 ses choix politiques par rapport \u00e0 la situation \u00e9conomique produite par les r\u00e9sistances. Je parle de \u00e7a aujourd\u2019hui parce que je pense que le changement des r\u00e9gimes de visibilit\u00e9 des personnes minoritaires dans les institutions de l\u2019art r\u00e9pond au m\u00eame paradoxe narratif. C\u2019est-\u00e0-dire que c\u2019est parce que des luttes se sont d\u00e9roul\u00e9es, parce que des lieux parfois fragiles ont vu le jour, parce que des recherches ont permi de produire d\u2019autres archives, parce que des revendications ont \u00e9t\u00e9 port\u00e9es par des gens qui y ont laiss\u00e9 parfois leur vie, que quelque part, quelque chose s\u2019ouvre. Ce n\u2019est pas par la bonne volont\u00e9 \u00e9clair\u00e9e de gens qui avaient ferm\u00e9 la porte auparavant. C\u2019est donc le m\u00eame combat narratif qui se r\u00e9p\u00e8te. Ce que nous devons absolument savoir dans une perspective d\u2019\u00e9mancipation noire, c\u2019est qui l\u2019on doit honorer. C\u2019est de nouveau une question d\u2019ancestralit\u00e9 et de filiation. Alors que quand on entend Paris-Noir, on a l\u2019impression que c\u2019est gr\u00e2ce \u00e0 Paris que les Noir\u00b7es ont produit des pens\u00e9es anticoloniales &#8211; et pas contre la capitale d\u2019un Empire justement. C\u2019est quand m\u00eame dingue. Des personnes noires se sont retrouv\u00e9es \u00e0 Paris dans des chambres mis\u00e9reuses, dans des conditions de vie tr\u00e8s difficiles uniquement parce que Paris \u00e9tait la capitale d\u2019un empire, comme Londres, Bruxelles ou Lisbonne. Et qu\u2019iels furent de ce fait oblig\u00e9\u00b7es de rejoindre ces capitales qui avaient accumul\u00e9 les savoirs et les richesses pill\u00e9es chez eux et produites avec les corps des leurs pour fabriquer des vies dignes et des moyens de se d\u00e9fendre. Paris est la capitale de la dette en r\u00e9alit\u00e9. C\u2019est cela la v\u00e9rit\u00e9. Dans le r\u00e9gime d\u2019interruption d\u2019une histoire continue dont je parlais plus t\u00f4t, il y a donc un deuxi\u00e8me effet de perturbation\u00a0: la remise en narration d\u2019\u00e0 qui on doit quoi. Ce qui fait qu\u2019encore une fois, au sein de nos communaut\u00e9s, on n\u2019arrive pas \u00e0 se regarder entre celleux qui participent aux c\u00e9l\u00e9brations institutionnelles et celleux qui n\u2019y participent pas. Alors que pour moi c\u2019est un non sujet. En fait, j\u2019ai envie de r\u00e9pondre aux gens qui me posent la fameuse\u00a0: \u00ab\u00a0Mais Olivier, comment on mange alors\u00a0? &#8211; Et bien tu prends l\u2019argent qu\u2019on te donne et tu ne crois pas les histoires qu\u2019on te raconte. C\u2019est simple.\u00a0\u00bb. Il ne faut pas avaler la boulette magique cach\u00e9e dans les billets. On te donne de l\u2019argent pour faire un projet, tu fais ton projet, tu payes des factures, et apr\u00e8s, tu te mets au travail dans tous les endroits o\u00f9 se racontent r\u00e9ellement l\u2019histoire. Pour moi, il ne doit pas y avoir de confusion entre l\u2019endroit qui a financi\u00e8rement les moyens de pr\u00e9senter ton travail et l\u2019endroit qui est porteur de la narration de pourquoi ton travail est montr\u00e9. Et surtout si tu finis par te f\u00e2cher avec des gens de ta communaut\u00e9 \u00e0 propos de qui est dedans et qui est dehors, l\u00e0 cela devient une triple interruption\u00a0! Et \u00e7a c\u2019est une b\u00eatise car l\u2019institution blanche ne doit absolument pas \u00eatre un sujet noir. Notre sujet est compl\u00e8tement ailleurs. Tu as besoin de payer des factures\u00a0? Paie tes factures comme nous devons toutes et tous le faire. Ce n\u2019est pas un d\u00e9bat. Le vrai d\u00e9bat, c\u2019est comment on raconte nous-m\u00eames l\u2019histoire du pourquoi et du comment on est encore l\u00e0 \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter toujours les m\u00eames conflits, mais surtout la mani\u00e8re dont nous avons surv\u00e9cu \u00e0 des processus de d\u00e9shumanisation et d\u2019asservissement pour revenir non pas par la grande porte qu\u2019on nous aurait ouvert g\u00e9n\u00e9reusement, mais par une fen\u00eatre bris\u00e9e, de mani\u00e8re inattendue, comme nous le faisons aujourd\u2019hui encore pour hanter les lieux avec des histoires intempestives.<\/p>\n<p><strong>C.L.M.<\/strong>\u00a0: Ce qui veut dire aussi, parce que le sous-titre de notre intervention implique la notion de r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des luttes, de produire des formes et pratiques m\u00e9morielles qui ne visent ni ne pr\u00e9tendent r\u00e9parer une violence syst\u00e9mique pass\u00e9e mais qui tendent plut\u00f4t \u00e0 obliger et transformer nos regards et nos modes de relation au pr\u00e9sent. J\u2019ai rapidement \u00e9voqu\u00e9 les multiples collectifs d\u2019archives LGBTQI. Je pense que l\u2019un des enjeux aujourd\u2019hui, c\u2019est de m\u00e9nager la mani\u00e8re dont nous entretenons des complicit\u00e9s avec les institutions comme avec les financeurs priv\u00e9s, dont nous parvenons le plus possible \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 l\u2019institutionnalisation de nos pratiques autog\u00e9r\u00e9es, aux formes de management qui les guette, aux imaginaires marchands qui reconduisent ces m\u00eames logiques de visibilit\u00e9, de r\u00e9paration et de patrimonialisation. Ce qui ne veut pas dire que des archives ind\u00e9pendantes ne seraient pas visibles, mais qu\u2019elles le seraient selon leurs propres conditions, dans des modalit\u00e9s d\u2019apparition et d\u2019intensit\u00e9 qui ne r\u00e9pondraient ni aux d\u00e9finitions politiques changeantes des dominants ni aux int\u00e9r\u00eats du syst\u00e8me culturel caract\u00e9ristique du capitalisme tardif, dont on ne peut saisir aujourd\u2019hui que la vacuit\u00e9, le caract\u00e8re utilitariste et changeant.<\/p>\n<p>Ce qui permet aussi de penser autrement la question de la durabilit\u00e9. Faut-il absolument s\u2019assurer de la p\u00e9rennit\u00e9 institutionnelle ou patrimoniale de nos archives\u00a0? Dans un contexte politique comme le n\u00f4tre, je n\u2019en suis pas certain. En revanche, reprendre des principes d\u2019organisation coop\u00e9ratifs, mutualisant les ressources et les savoirs afin de renforcer l\u2019existence d\u2019espaces autonomes politiquement, un maillage et un r\u00e9seau susceptible de donner moins d\u2019importance aux d\u00e9pendances \u00e9tatiques et priv\u00e9es, oui\u00a0! Je prends pour exemple l\u2019article de Rom\u00e9o Isarte dans le num\u00e9ro 3 de Trou Noir<span class=\"spip_note_ref\">\u00a0[<a id=\"nh3-3\" class=\"spip_note\" title=\"Rom\u00e9o Isarte, \" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nb3-3\" rel=\"appendix\">3<\/a>]<\/span>, et du r\u00e9seau Big Tata, une plate-forme num\u00e9rique qui permet de mettre en partage les catalogues comme les ressources de diff\u00e9rents groupes, notamment M\u00e9moires minoritaires de Lyon, M\u00e9moires des sexualit\u00e9s \u00e0 Marseille, les archives toulousaines, et si je ne dis pas de b\u00eatises, les archives LGBTQI de Paris. Ce qui est int\u00e9ressant dans ce mod\u00e8le d\u00e9crit par Rom\u00e9o dans son texte, c\u2019est \u00e9videmment la mise en application du principe de mutualisation et d\u2019entraide qui est \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des fonctionnements et des infrastructures des archives institutionnelles. Et \u00e7a, je pense que \u00e7a aussi, si on pense la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration, c\u2019est aussi important de se dire\u00a0: bon, on cr\u00e9e quoi comme infrastructures r\u00e9sistantes, comme clair-obscur qui nous permet autant d\u2019investir l\u2019espace public et institutionnel, d\u2019arbitrer les mani\u00e8res de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019argent l\u00e0 o\u00f9 il est quand cela s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire , que de conserver et partager nos m\u00e9moires comme on le souhaite, de d\u00e9ployer des mati\u00e8res obscures, complexes, critiques qui nous donnent mati\u00e8re \u00e0 analyser la complexit\u00e9 du r\u00e9el et de l\u2019\u00e9lan pour d\u00e9jouer les jeux politiques et la reproduction de la violence au pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.<\/strong>\u00a0: Par rapport \u00e0 cette r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration dont tu parles Cy, \u00e7a me permet de rebondir en lien avec ce que tu disais Olivier lors de notre pr\u00e9paration, \u00e7a m\u2019a fort marqu\u00e9e avec Franco Lollia donc de la Brigade anti-n\u00e9grophobie, qui a \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9 pour avoir \u00e9crit \u00ab\u00a0n\u00e9grophobie d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb sur le socle de la statue de Colbert. Et alors, on discutait, on disait, on sp\u00e9culait, toi tu sp\u00e9culais, Olivier, en disant \u00ab\u00a0Oui, il est encore probable que d\u2019ici deux ans, on trouve une \u0153uvre d\u2019art sous forme de plaque sur laquelle il serait inscrit \u00ab\u00a0n\u00e9grophobie d\u2019\u00c9tat\u00a0\u00bb dans une institution artistique\u00a0\u00bb. Ca m\u2019a fait penser \u00e0 autre chose qui est li\u00e9e \u00e0 ces r\u00e9actions\/r\u00e9cup\u00e9rations institutionnelles \u00e0 retardement. Avec d\u2019autres, je suis fort active sur les questions de violences polici\u00e8res en Belgique. Il y a ce jeune belgo-guin\u00e9en, Lamine Bangoura, qui a \u00e9t\u00e9 tu\u00e9 extr\u00eamement brutalement par la police, \u00e9touff\u00e9, \u00e0 la mani\u00e8re de George Floyd, en mai 2018. Son corps a \u00e9t\u00e9 maintenu dans la morgue pendant trois ans. Le responsable de la morgue r\u00e9clamait 30 000 euros \u00e0 la famille pour r\u00e9cup\u00e9rer le corps. De son c\u00f4t\u00e9, la justice a proclam\u00e9 un non-lieu quand bien m\u00eame des images sans appel du crime ont circul\u00e9. Ces r\u00e2les d\u2019agonie ont \u00e9t\u00e9 interpr\u00e9t\u00e9s par l\u2019instruction comme des rugissements. Via notre collectif de soutien \u00e0 la famille, et un r\u00e9seau \u00e9largi qui s\u2019est constitu\u00e9, notre lutte a permis notamment \u00e0 ce que le corps soit lib\u00e9r\u00e9. Ce qui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s significatif, c\u2019est de constater que la presse, mais aussi le milieu artistique, le th\u00e9\u00e2tre, a commenc\u00e9 \u00e0 s\u2019int\u00e9resser \u00e0 l\u2019affaire de Lamine Bangoura et \u00e0 la relayer, une fois que tout \u00e9tait derri\u00e8re, qu\u2019il n\u2019y avait plus de combat \u00e0 mener. Tous les recours avaient d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 tent\u00e9s. Avec la presse ce fut tr\u00e8s parlant. Tant que nous \u00e9tions situ\u00e9s \u00e0 l\u2019endroit de la lutte, c\u2019est-\u00e0-dire, pour \u00eatre exact, situ\u00e9 \u00e0 l\u2019endroit d\u2019une condition indigne et m\u00e9prisable d\u2019un corps d\u00e9funt, noir, trait\u00e9 avec le plus grand des irrespects existants, la presse d\u00e9tournait le regard. En revanche, une fois que le corps a \u00e9t\u00e9 r\u00e9cup\u00e9r\u00e9, c\u2019est alors qu\u2019elle s\u2019est mise \u00e0 vouloir documenter ce processus d\u2019une dignit\u00e9 retrouv\u00e9e. \u00c7a \u00e7a l\u2019int\u00e9ressait.<\/p>\n<p>Cette sp\u00e9culation qui imagine cette \u0153uvre \u201cN\u00e9grophobie d\u2019Etat\u201d dans une institution d\u2019art, alors que Franco Lollia a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 condamn\u00e9, parle de ce m\u00eame ph\u00e9nom\u00e8ne-l\u00e0 de r\u00e9action \u00e0 retardement. Autrement dit, il y a une cr\u00e9ation de valeur qui s\u2019effectue sur nos luttes, une fois que celles-ci ne recouvrent plus d\u2019enjeu direct et que la souillure de la condition noire avec laquelle il faut se battre ne risque plus de contaminer les institutions blanches. C\u2019est seulement apr\u00e8s qu\u2019une valeur est institu\u00e9e, une valeur de nouveau qui produit une interruption dans les luttes pour reprendre ton terme, Olivier. Et donc pour rebondir par rapport \u00e0 la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration des luttes, quelque chose qui serait int\u00e9ressant serait d\u2019apprendre \u00e0 agir, pour ceux et celles qui le souhaitent, dans le bon timing, en temps et en heure. Et donc pourquoi pas reprendre quelque chose d\u2019une puissance, telle le \u201cN\u00e9grophobie d\u2019Etat\u201d, mais \u00e0 un bon moment, pas apr\u00e8s que tout soit d\u00e9j\u00e0 pli\u00e9. A un bon moment, amplifier son intensit\u00e9 \u00e0 travers une production artistique, pourquoi pas sur les murs d\u2019une institution. La penser en grand alors. En tout cas, faire attention \u00e0 ne pas la r\u00e9duire ni \u00e0 s\u2019approprier cette puissance. Montrer une attention tr\u00e8s, tr\u00e8s pr\u00e9cise \u00e0 comment on reprend quelque chose pour intensifier, sachant que, en fait, que ce sont des puissances mises en condition de vuln\u00e9rabilit\u00e9, et qu\u2019il faut \u00eatre extr\u00eamement attentif \u00e0 des choses qui ne sont pas des d\u00e9tails. Notamment, le timing, la dimension, etc.<\/p>\n<p><strong>O.M.<\/strong>\u00a0: Je voulais ajouter quelque chose justement \u00e0 propos de ces r\u00e9gimes d\u2019intensification qui concernent notamment l\u2019une de ces figures radicales souvent tenues \u00e0 distance, dans un temps lointain\u00a0: la figure du marron. Puisqu\u2019une fois que le temps du danger est en quelque sorte pass\u00e9, vient \u00e9videmment le temps de la valeur capitaliste. Alors qu\u2019en fait des marrons, vous en avez encore aujourd\u2019hui qui vivent en campagne dans les colonies d\u2019Outre-Mer parce que l\u2019Etat fran\u00e7aise n\u2019a eu de cesse de les pourchasser, des gens qui ont \u00e9t\u00e9 engag\u00e9s radicalement dans la souverainet\u00e9 de nos territoires, qui ne peuvent plus prendre la parole publiquement, et qu\u2019on te conseille vivement de ne pas fr\u00e9quenter. Et puis si toi, tu les fr\u00e9quentes, tu deviens radioactif \u00e0 ton tour, il ne faut plus te fr\u00e9quenter toi, et ainsi de suite. Donc on reproduit des syst\u00e8mes d\u2019exclusion de certaines vies et en m\u00eame temps d\u2019extraction des images de ces vies rebelles. On extrait le capital de la radicalit\u00e9, tout en rejetant le danger sur les autres. Pour moi, participer \u00e0 un lieu qui produit une archive minoritaire, c\u2019est aussi assumer la responsabilit\u00e9 collective de tenir ce lieu. C\u2019est une responsabilit\u00e9 et une prise de risque \u00e9galement. Il faut savoir se salir les mains, prendre sa part de criminalit\u00e9. Parce que les vies minoritaires sont souvent criminalis\u00e9es et que nous devons apprendre \u00e0 partager la charge qui p\u00e8sent sur celles et ceux qui n\u2019ont pas de papier, qui sont trait\u00e9\u00b7es comme des animaux, qui sont jet\u00e9\u00b7es \u00e0 la rue ou tu\u00e9\u00b7es par la police, harcel\u00e9\u00b7es par l\u2019Etat. \u00catre solidaires concr\u00e8tement est bien plus urgent que d\u2019aller parader dans des institutions avec des esp\u00e8ces de bons mots et des m\u00e9taphores de ces vies-l\u00e0. Je crois que c\u2019est quelque chose qu\u2019on doit pouvoir se dire sinc\u00e8rement. Parce qu\u2019apr\u00e8s, on ne peut pas se demander pourquoi cela ne va pas dans la t\u00eate\u00a0? Les probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale dans nos communaut\u00e9s ne sont pas seulement le fait de la transmission \u00e9pig\u00e9n\u00e9tique de traumas pass\u00e9s. C\u2019est l\u2019une des r\u00e9alit\u00e9s, mais pas la seule. Ils sont aussi li\u00e9s \u00e0 ce qu\u2019on est en train de faire. Si au quotidien, tu ne fais que des choses qui sont des formes n\u00e9gatives de vie, qui sont des non-vies, qui ne sont pas des vies bonnes, psychiquement, \u00e7a ne va pas. Tu n\u2019arrives pas \u00e0 regarder les gens en face parce que tes actes ne correspondent pas \u00e0 ce que ton corps te raconte, \u00e0 ce que tes \u00e9motions te racontent. Aujourd\u2019hui, on fait comme si la sant\u00e9 mentale \u00e9tait d\u00e9connect\u00e9e des options politiques que l\u2019on d\u00e9cide de prendre. Mais pourquoi les gens de nos communaut\u00e9s vont mal\u00a0? Parce qu\u2019ils vivent dans des environnements toxiques et qu\u2019ils font parfois des choix qui sont des choix destructeurs pour elleux et pour les leurs. Quand tu vis dans une lutte solidaire, tu as beaucoup d\u2019autres probl\u00e8mes, c\u2019est clair, mais mentalement c\u2019est quelque chose qui te porte et qui est diff\u00e9rent. Tu sens que tu vis quelque chose de juste, que tu es dans la r\u00e9alit\u00e9, une r\u00e9alit\u00e9 impure qui n\u2019est pas une esth\u00e9tique de soi, une mani\u00e8re de se regarder \u00eatre une belle personne avec les mains propres qui passent son temps \u00e0 \u00e9viter les conflits en remettant toujours la balle au centre, en rendant toutes les positions \u00e9quivalentes, sous pr\u00e9texte d\u2019\u00eatre mesur\u00e9e. C\u2019est intense, c\u2019est mat\u00e9riellement dur parfois, parce qu\u2019on se fait attaquer, cela peut \u00eatre \u00e9puisant, mais mentalement ce n\u2019est pas du tout la m\u00eame sensation, le m\u00eame \u00e9tat de d\u00e9prime que de choisir des vies cyniques. Partout o\u00f9 je vais, je sens que je parviens \u00e0 transmettre de l\u2019enthousiasme, de l\u2019\u00e9nergie vitale et pas cette esp\u00e8ce de morbidit\u00e9 qui envahit nos communaut\u00e9s. Car tu arrives \u00e0 avoir du vrai amour pour les tiens, tu peux les regarder sans que cela soit une mise en sc\u00e8ne pour un autre regard, une posture. On peut recomposer ensemble le cercle o\u00f9 tout le monde voit tout le monde. Faire face. Je te vois. Je ne te dis pas bonjour avec une main molle et un regard qui fuit. Je te regarde et je te dis \u201c Voil\u00e0 bonjour, comment vas-tu\u00a0? \u201d Et je veux vraiment savoir comment tu vas, cela m\u2019importe. Je ne passe pas devant toi en regardant mes chaussures. Je ne me tiens pas vaguement \u00e0 distance. C\u2019est cela que j\u2019appelle le regard lat\u00e9ral qui est la marque directement visible dans le corps du pourrissement qui nous envahit. Et comme tout devient lat\u00e9ral, on finit par confondre politique et ragot, politique et diffamation, politique et call out. Excusez-moi les amis mais la politique \u00e7a se fait en regardant les gens dans les yeux, \u00e7a ne se fait pas en faisant\u00a0<i>pschit, pschit, pschit<\/i>. Et \u00e9videmment nous vivons dans des soci\u00e9t\u00e9s o\u00f9 le<i>\u00a0pschit, pschit, pschit\u00a0<\/i>marche bien, o\u00f9 certaines personnes mettent volontiers une pi\u00e8ce sur le\u00a0<i>pschit, pschit, pschit<\/i>\u00a0et remettent une autre pi\u00e8ce encore et encore. Et la division avance, tranquillement, sans effort \u00e0 partir de cette pseudo-politique sans face. Il suffit de dire une b\u00eatise sur quelqu\u2019un que personne ne prend la peine de v\u00e9rifier avant de la colporter et c\u2019est gagn\u00e9. D\u00e9sol\u00e9, mais \u00e7a, c\u2019est beaucoup d\u2019\u00e9nergie d\u00e9pens\u00e9e. Moi, je vois des gens qui n\u2019ont rien produit de cons\u00e9quent en termes de possibilit\u00e9s de vie pour les autres, m\u00eame pas de toutes petites choses en termes de contenu, de lieu d\u2019\u00e9mancipation, d\u2019efforts collectifs, de texte, d\u2019\u0153uvre. Tu te dis que ce serait quand m\u00eame possible de ralentir alors un peu sur les ragots et d\u2019\u00e9crire un po\u00e8me parce que c\u2019est quand m\u00eame plus int\u00e9ressant de lire un po\u00e8me que d\u2019entendre des gens r\u00e9p\u00e9ter de vagues m\u00e9chancet\u00e9s gratuitement. Et je parle de cela parce que ce sont des choses s\u00e9rieuses qui participent \u00e0 des m\u00e9thodes lentes mais s\u00fbres de destruction de nos communaut\u00e9s. Et \u00e9videmment, tu trouveras toujours des personnes et des institutions blanches tout \u00e0 fait bienveillantes pour proposer une m\u00e9diation l\u00e0 o\u00f9 il y a des conflits noirs. Et l\u2019on revient par une autre chemin \u00e0 nos histoires d\u2019interruption narrative. Il me semble indispensable qu\u2019une communaut\u00e9 minoritaire soit en mesure de prendre en charge sa propre m\u00e9diation car c\u2019est l\u00e0 la condition de son autonomie. Ce que je veux dire par l\u00e0, c\u2019est que ce n\u2019est pas parce qu\u2019on aura trois petites idoles que nos communaut\u00e9s survivront \u00e0 cette m\u00e9thode de destruction \u00e0 petit feu des choses que nous sommes capables de faire ensemble, des choses qui valent la peine et qui produisent des vies bonnes, qui font que l\u2019on peut se regarder dans les yeux, penser et r\u00eaver ensemble, manger ensemble, danser ensemble, sans avoir besoin de se filmer en train de le faire pour le diffuser sur Instagram.<\/p>\n<p><strong>Question du public\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p><strong>\u00ab\u00a0Bonjour, j\u2019ai une question sur la strat\u00e9gie politique possible en dehors de la visibilit\u00e9\u00a0?\u00a0\u00bb<\/strong><\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>La visibilit\u00e9 appara\u00eet comme une bonne chose uniquement parce qu\u2019on n\u2019y a pas r\u00e9fl\u00e9chi tr\u00e8s s\u00e9rieusement en v\u00e9rit\u00e9. Le premier point serait donc de se poser vraiment la question de la valeur m\u00eame de la visibilit\u00e9 dont nous parlons dans les mondes de l\u2019art\u00a0? Je viens d\u2019une culture qui a surv\u00e9cu en devenant invisible. La question du marronnage, c\u2019est justement la possibilit\u00e9 de la disparition du corps dans le morne, de la confusion du corps avec le \u201cd\u00e9cor\u201d, le fond, et l\u2019impossibilit\u00e9 pour l\u2019oeil qui surveille de discerner ce corps en fuite de l\u2019ombre d\u2019un animal ou d\u2019une branche. Ces processus de disparition composent une \u00e9cologie, la condition d\u2019un certain vivant. Si tu posais la question de la visibilit\u00e9 dans le contexte amazonien, par exemple, il n\u2019est pas s\u00fbr que les peuples qui vivent l\u00e0 la comprendraient\u00a0: \u00ab\u00a0Mais de quoi tu parles quand tu dis \u201cvisibilit\u00e9\u201d\u00a0? Tu parles d\u2019une image ou de la vie\u00a0? La vie n\u2019est pas une image. Et l\u2019image de la vie n\u2019est pas la vie.\u00a0\u00bb Quelle est la solution alors\u00a0? C\u2019est chercher des chemins vers des vies bonnes, en revenant \u00e0 son propre d\u00e9sir. La visibilit\u00e9, c\u2019est toujours le d\u00e9sir de l\u2019autre, en fait. Donc comment se donne-t-on le temps, collectivement, d\u2019imaginer de quoi nous avons vraiment envie et besoin\u00a0? Qu\u2019est-ce qui nous fait vraiment du bien et qui ne produit pas de souffrance inutiles pour d\u2019autres\u00a0? Il faut une part d\u2019ombre pour rechercher cela, je crois, afin d\u2019apprendre \u00e0 renoncer \u00e0 certaines choses et \u00e0 examiner d\u2019autres possibilit\u00e9s que l\u2019\u00e9conomie de la violence dans laquelle nous nous sommes habitu\u00e9\u00b7es \u00e0 vivre. Mais passer du temps \u00e0 faire des choses invisibles, ce n\u2019est pas faire semblant \u00e9videmment, ce n\u2019est pas simuler et faire des appels du pied \u00e0 l\u2019institution afin qu\u2019elle nous voit en train de faire des choses vaguement cach\u00e9es, des petits complots pu\u00e9riles.<\/p>\n<p><strong>C.L.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Disons qu\u2019au cours de ces derni\u00e8res ann\u00e9es, notamment lorsque je travaillais sur les luttes d\u2019\u00e9mancipation sexuelle et de lib\u00e9ration gay \u00e0 la fin des ann\u00e9es 60 et d\u00e9but des ann\u00e9es 70, la visibilit\u00e9 qui m\u2019a plus int\u00e9ress\u00e9e \u00e9tait celle qui se savait imparfaite, qui se pensait autant comme une strat\u00e9gie d\u2019\u00e9mancipation relative, socialement d\u00e9termin\u00e9e, qu\u2019un trouble \u00e0 l\u2019ordre sexuel et \u00e0 tout le ch\u00e2teau de cartes qu\u2019elle souhaitait venir faire trembler. Si une partie des\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/militant.es\/\" rel=\"external\">militant.es<\/a>\u00a0que j\u2019ai traduit et lu, ont pour beaucoup fricot\u00e9 ou habit\u00e9 les rangs de l\u2019extr\u00eame-gauche, iels ont pos\u00e9 la visibilit\u00e9 dans l\u2019espace public comme un enjeu et une strat\u00e9gie non-exclusive de leur lutte et ont d\u00fb entendre la critique \u00e0 son endroit, qui \u00e9manait de\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/militant.es\/\" rel=\"external\">militant.es<\/a>, notamment non-blanc.he.s. Cette visibilit\u00e9 chez les plus radicales d\u2019entre elleux, n\u2019\u00e9tait en tous les cas ni une visibilit\u00e9 \u00e9vidente, pacifi\u00e9e, ni une visibilit\u00e9 restreinte \u00e0 des politiques d\u2019\u00e9galit\u00e9, c\u2019\u00e9tait une visibilit\u00e9 confrontationnelle charg\u00e9e de d\u00e9sirs troubles de transformation sociale dont le but \u00e9tait de rompre non seulement avec le r\u00e9gime du silence impos\u00e9 \u00e0 leurs vies minoris\u00e9es mais aussi avec ce que le capitalisme sexo-racial fait aux corps, aux psych\u00e9s, aux imaginaires et organisations collectives.. \u00c0 ce\u00a0<i>Come out<\/i>, cet appel \u00e0 sortir dans la rue, il s\u2019agissait d\u2019adjoindre d\u2019autres perspectives. Il s\u2019agissait de faire r\u00e9sonner l\u2019\u00e9mancipation sexuelle avec d\u2019autres r\u00e9sistances et luttes pour l\u2019autonomie, contre l\u2019imp\u00e9rialisme am\u00e9ricain et la guerre du Vietnam, le syst\u00e8me raciste et s\u00e9gr\u00e9gationniste, pour la lib\u00e9ration et l\u2019ind\u00e9pendance des peuples et corps opprim\u00e9s. Or, aujourd\u2019hui, on voit bien que led courants id\u00e9ologiques du capitalisme n\u00e9olib\u00e9ral sont tout \u00e0 fait capables d\u2019appauvrir, re-orienter et marchandiser cette histoire m\u00eame du concept de visibilit\u00e9 (et de fiert\u00e9) dans l\u2019histoire des luttes LGBTQI, de segmenter et conditionner les modalit\u00e9s m\u00eame de nos \u00e9mancipations.<\/p>\n<p>Au risque de me r\u00e9p\u00e9ter, il s\u2019agit par ailleurs moins de visibilit\u00e9 que de la mani\u00e8re dont on souhaite appara\u00eetre, dont on souhaite habiter ou dispara\u00eetre d\u2019un espace public de plus en plus menac\u00e9, surveill\u00e9, conditionn\u00e9 par la possibilit\u00e9 de la r\u00e9pression comme de l\u2019effacement. Donc, \u00e7a signifie aussi qu\u2019on ne peut se contenter des politiques de visibilit\u00e9s m\u00e9morielles telles qu\u2019elles \u00e9mergent en coop\u00e9ration avec les op\u00e9rations et infrastructures politiques actuelles. C\u2019est ce qu\u2019on a \u00e9voqu\u00e9 en \u00e9voquant le rapport aux diff\u00e9rentes plaques et objets m\u00e9moriels qui apparaissent et disparaissent au gr\u00e9 des pouvoirs en place. Je dois dire que je suis tr\u00e8s marqu\u00e9 par diff\u00e9rents textes de philosophie publi\u00e9s ou traduits r\u00e9cemment comme ceux de D\u00e9n\u00e9tem Touam Bona, de Fred Motten et Stefano Harney qui reviennent sur les histoires de marronnage et modalit\u00e9s de r\u00e9sistance aux syst\u00e8mes capitalistes coloniaux et post-coloniaux. Iels m\u2019inspirent beaucoup au pr\u00e9sent pour envisager des formes de complicit\u00e9s minoritaires strat\u00e9giques avec des notions et des gestes comme celles de sous-communs, de mode mineur. Sans pr\u00e9tendre r\u00e9clamer ces h\u00e9ritages, je pense en revanche que nous avons, \u00e0 mettre en crise cette notion de visibilit\u00e9 qui est souvent devenu le coeur de nos luttes et pr\u00e9occupations sans penser ses conditions d\u2019existence, sans penser la mani\u00e8re dont nous souhaitons r\u00e9sister \u00e0 l\u2019extension des r\u00e9seaux sociaux, \u00e0 l\u2019articulation de la visibilit\u00e9 et de la surveillance, sur nos mani\u00e8res d\u2019organiser les luttes ou simplement d\u2019exister. Je ne suis pas dans le purisme de dire\u00a0: \u00ab\u00a0ah ben la visibilit\u00e9, non en fait\u00a0\u00bb. Je vois bien qu\u2019en ce moment, un des enjeux face \u00e0 la mont\u00e9e du fascisme et l\u2019application concr\u00e8te des id\u00e9ologiques r\u00e9actionnaires consiste \u00e0 maintenir des formes d\u2019apparitions et de pr\u00e9sences signifiantes dans l\u2019espace public et collectif, de maintenir les vies et d\u00e9sirs queer comme des forces d\u2019\u00e9mancipation et de transformations essentielles. De la m\u00eame mani\u00e8re, l\u2019enjeu l\u00e0, ce n\u2019est pas de dire \u00ab\u00a0il ne faut pas de forme m\u00e9morielle pour les homosexuels d\u00e9port\u00e9s\u00a0\u00bb, c\u2019est juste de questionner ses modes d\u2019apparition actuels, d\u2019interroger la notion insatisfaisante de r\u00e9paration et ce que l\u2019on attend d\u2019un rapport g\u00e9n\u00e9rateur avec la m\u00e9moire de celleux qui ont v\u00e9cu avant nous.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Je rajoute un point pour rejoindre ce que tu dis techniquement. Le marronnage, c\u2019est aussi la razzia. On n\u2019est jamais cach\u00e9 loin de la plantation et les marrons ont aussi surv\u00e9cu en faisant des razzias dans les plantations. C\u2019est-\u00e0-dire en venant r\u00e9guli\u00e8rement voler des choses, de l\u2019eau notamment, donc la question de la visibilit\u00e9, si tu l\u2019assimile \u00e0 la question de la razzia\u00a0; alors on est d\u2019accord. Mais en la pensant sans na\u00efvet\u00e9, pas comme un complot institutionnel \u201ccool\u201d, comme une s\u00e9rie de br\u00e8ves apparitions ingouvernables.<\/p>\n<p><strong>V. C.-G.\u00a0:\u00a0<\/strong>Je voudrais ajouter quelque chose en lien avec ce qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 dit en arrimant directement la critique de la visibilit\u00e9 \u00e0 la question raciale. Quand la visibilit\u00e9 est pos\u00e9e comme possibilit\u00e9 ou comme a priori positif, il y a derri\u00e8re cette id\u00e9e implicite que les institutions seraient neutres. Alors qu\u2019elles ne le sont pas, neutres. C\u2019est peut-\u00eatre parce que je viens de Belgique et qu\u2019il y a un tout petit peu plus de libert\u00e9 sur la question raciale, mais disons qu\u2019on aura moins d\u2019h\u00e9sitation qu\u2019en France \u00e0 indexer les institutions du pays d\u2019<i>institutions blanches<\/i>, \u00e0 dire que les \u201cinstitutions sont blanches\u201d. Attention, je ne dis pas que la r\u00e9flexion sur la question raciale en France est absente, loin de l\u00e0\u00a0! Au contraire, il y a les apports tr\u00e8s importants des Indig\u00e8nes de la R\u00e9publique, de Norman Ajari, de Maboula Soumahoro, d\u2019Olivier Marboeuf, de la Brigade Anti-N\u00e9grophobie, d\u2019Houria Bouteldja et d\u2019autres. Je veux dire qu\u2019en France, il r\u00e8gne un rapport tr\u00e8s moral aux institutions par rapport \u00e0 ce qu\u2019elles doivent repr\u00e9senter (la R\u00e9publique, etc.) qu\u2019on n\u2019a pas vraiment en Belgique. En Belgique, une institution est presque un acteur comme les autres, avec ses colorations et ses nuances qui lui sont propres. Et en l\u2019occurrence, on pourra plus dire d\u00e8s lors qu\u2019elles sont blanches. Pour ma part je suis habitu\u00e9e \u00e0 dire et \u00e0 penser que les institutions culturelles sont des institutions blanches, que les universit\u00e9s sont des institutions blanches. Et donc, chercher une strat\u00e9gie de visibilit\u00e9 l\u00e0-bas, \u00e7a signifie pouvoir se montrer \u201cblanco-compatible\u201d. Il y aura comme condition que notre mani\u00e8re d\u2019\u00eatre ne froisse pas la blanchit\u00e9. Et par rapport \u00e0 la question de la noirceur, c\u2019est tr\u00e8s difficile parce que pr\u00e9cis\u00e9ment ce sont des modes d\u2019apparaitre antagoniques. Il y a au principe de la noirceur quelque chose qui fait peur \u00e0 la blanchit\u00e9. Et donc \u00eatre visible \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des murs d\u2019institutions blanches, \u00e7a va vouloir dire lui c\u00e9der beaucoup de parts de v\u00e9rit\u00e9 sur ce que sont toute une s\u00e9rie d\u2019\u00e9motions et de pens\u00e9es noires en lien avec ces rapports antagonique (de la fatigue, de la col\u00e8re, du d\u00e9sabusement, etc.) qui existent bel et bien, \u00e9tant donn\u00e9e une histoire pass\u00e9e et contemporaine. Donc on va devoir adopter un langage qui pr\u00eate attention \u00e0 cette fragilit\u00e9 blanche, pour reprendre le terme de Robin DiAngelo, qui s\u2019ignore. R\u00e9pondre \u00e0 ces crit\u00e8res de blanchit\u00e9, signifie que forc\u00e9ment c\u2019est une strat\u00e9gie qui comporte de fortes contraintes et qui doit donc s\u2019accompagner d\u2019une r\u00e9flexion s\u00e9rieuse sur ce qu\u2019on perd et ce qu\u2019on gagne l\u00e0-dedans. D\u2019autant que cette strat\u00e9gie nous met en concurrence, en \u00e9tablissant des distinctions selon notre blanco-comptabilit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Et de nouveau il nous faut mesurer le co\u00fbt de certaines actions en termes de sant\u00e9 mentale.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.\u00a0:<\/strong>\u00a0: Oui, exactement, le co\u00fbt en mati\u00e8re de sant\u00e9 mentale. Mais pour moi, \u00e7a ne veut pas dire qu\u2019on se retire des institutions, mais on y est autrement, comme tu l\u2019as d\u00e9velopp\u00e9 Olivier, on y est pour d\u2019autres raisons qui ne sont peut-\u00eatre pas ce que l\u2019institution croit \u201coffrir\u201d mais qui pourrait-\u00eatre par exemple aller y r\u00e9cup\u00e9rer des archives justement.<\/p>\n<p><strong>O.M.<\/strong>\u00a0: Peut-\u00eatre qu\u2019on peut rajouter quelque chose \u00e0 ta question pour la rendre plus int\u00e9ressante encore. Moi, je l\u2019inverserais en fait. Je pars du principe que je ne fais pas confiance aux gens que je ne vois que dans les grandes institutions. Les gens que je ne vois jamais dans des petits lieux, dans des moments de luttes, dans des caf\u00e9s, \u00e0 des projections associatives, ce ne sont pas pour moi des personnes de confiance, et \u00e7a peut \u00e9videmment \u00eatre des personnes noires. Le sujet central pour moi n\u2019est pas et n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 la grande institution. La question c\u2019est qu\u2019est-ce que l\u2019on fait d\u2019autre\u00a0? O\u00f9 est-ce que l\u2019on s\u2019est d\u00e9j\u00e0 vu\u00a0? Si on se voit dans d\u2019autres endroits, dans d\u2019autres circonstances, alors notre histoire se tisse autrement. Et l\u2019institution cesse imm\u00e9diatement d\u2019\u00eatre une question. En fait, le fait que \u00e7a soit une question, c\u2019est parce qu\u2019on a d\u00e9truit les lieux autonomes. Des directeurs de grandes institutions ont beau jeu de parler de permaculture et donc de diversit\u00e9 \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur des murs des lieux qu\u2019ils dirigent quand, en m\u00eame temps, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur le divers, la multitude des lieux alternatifs a \u00e9t\u00e9 d\u00e9vast\u00e9e dans la plupart des grandes villes occidentales. Moi je grandis et j\u2019ai travaill\u00e9 longtemps en r\u00e9gion parisienne. Je peux t\u00e9moigner de la d\u00e9vastation des lieux minoritaires et non-blancs dans ce contexte. La permaculture dont on nous parle aujourd\u2019hui c\u2019est le jardin emprisonn\u00e9 dans l\u2019institution, l\u2019image m\u00eame du jardin et du vivant que l\u2019on confondrait avec la vie dans sa complexit\u00e9 r\u00e9fractaire. J\u2019ai \u00e9crit un texte qui s\u2019appelle \u00ab\u00a0La le\u00e7on de Bruxelles\u00a0\u00bb. Il prend la forme d\u2019une lettre adress\u00e9e au directeur du Wiels et \u00e9voque cette captation de la diversit\u00e9 qui va de pair avec la destruction du divers. Il est vraiment important de faire la diff\u00e9rence et de comprendre les politiques de visibilit\u00e9 et de diversit\u00e9 comme le r\u00e9sultat d\u2019activit\u00e9s mortif\u00e8res. Donc pour moi, la question, c\u2019est toujours de savoir ce que l\u2019on peut faire d\u2019autre\u00a0? Pour certaines personnes, l\u2019institution est une question. Pour moi, ce n\u2019en est pas une. A un moment donn\u00e9, tu vas passer par l\u00e0, mais ce n\u2019est pas une question, \u00e7a ne m\u2019emp\u00eache pas de dormir, je n\u2019ai pas d\u2019enjeu particulier \u00e0 cet endroit-l\u00e0. Ni honneur, ni dette. Par contre, je peux \u00eatre tr\u00e8s anxieux si j\u2019ai une rencontre, une lecture dans un lieu que j\u2019aime beaucoup et o\u00f9 je veux vraiment faire quelque chose d\u2019important. Cela mobilise d\u2019autres affects. Donc en r\u00e9sum\u00e9, la question pourrait \u00eatre\u00a0: est-ce que c\u2019est important d\u2019\u00eatre visible dans l\u2019institution\u00a0? Et la r\u00e9ponse serait\u00a0: pas toujours et pas pour tout le monde.<\/p>\n<p><strong>Public\u00a0:\u00a0<\/strong>Sinon, on est dans une dialectique, dans une conflictualit\u00e9.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Mais s\u2019il y a de la conflictualit\u00e9, cela veut dire que l\u2019on accorde de l\u2019importance \u00e0 l\u2019institution. Pour moi, le conflit dans l\u2019institution est moins int\u00e9ressant que le conflit en dehors de l\u2019institution. Ce n\u2019est pas dans l\u2019institution que se passe le d\u00e9bat qui m\u2019int\u00e9resse. L\u2019institution d\u2019art est un endroit qui expose et qui exploite tout un ensemble d\u2019affects et d\u2019images, de mots. C\u2019est sa mission. C\u2019est un job. Et il y en aura toujours qui le feront mieux que d\u2019autres. Tr\u00e8s bien. Mais de l\u00e0 \u00e0 en faire un sujet de nos luttes\u2026 je pense que nous n\u2019avons plus vraiment de temps pour cela et que l\u2019on ne doit plus gaspiller nos forces \u00e0 cet endroit. J\u2019ai l\u2019impression qu\u2019on sait \u00e0 peu pr\u00e8s \u00e0 quoi s\u2019en tenir \u00e0 ce sujet, des choses ont \u00e9t\u00e9 dites et ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crites. On n\u2019a plus vraiment d\u2019excuses si l\u2019on continue \u00e0 jouer les innocent\u00b7es, \u00e0 se poser sans fin des questions dont on conna\u00eet la r\u00e9ponse. Par contre, il peut \u00eatre utile de comprendre de quoi tel geste institutionnel est le nom, de quel r\u00e9cit il est porteur car cela nous permet de mieux nous en prot\u00e9ger et d\u2019\u00e9conomiser notre \u00e9nergie. Mais ce n\u2019est pas dans les institutions de l\u2019art que se fabriquent les id\u00e9es et les visions les plus vitales. C\u2019est juste un endroit o\u00f9 elles sont de passage et ce passage est une mise en spectacle qui \u00e9puise les visions et les id\u00e9es. C\u2019est pour cela qu\u2019elles ne peuvent pas grandir dans cette \u00e9cologie-l\u00e0.<\/p>\n<p><strong>C.L.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Et puis l\u2019institution produit d\u2019abord de l\u2019\u00e9v\u00e9nement culturel. Et le probl\u00e8me c\u2019est qu\u2019on ne peut pas vraiment construire sur de l\u2019\u00e9v\u00e9nement, sur une date circonscrite et encadr\u00e9e, le 17 mai, une pride ou une autre journ\u00e9e de visibilit\u00e9 dont l\u2019institution s\u2019emparerait. Et je pense que ce qu\u2019on s\u2019est dit aussi ici, c\u2019est qu\u2019on a besoin aussi d\u2019une forme de r\u00e9gularit\u00e9. On a besoin de continuer \u00e0 se rencontrer. Et l\u2019institution, elle ne produit pas \u00e7a. Elle ne cherche pas \u00e0 faire \u00e7a. Ce n\u2019est pas sa logique d\u2019\u00eatre. Donc en fait, \u00e7a aussi, si on pense la lutte, on la pense aussi dans le fait qu\u2019on a besoin de produire des conditions favorables de rencontres et de r\u00e9it\u00e9ration de celles-ci hors de l\u2019institution. Et m\u00eame si on entre en conflit, on a besoin de pouvoir continuer \u00e0 discuter apr\u00e8s au sein d\u2019espaces qui permettent des \u00e9changes sur le long terme et l\u2019\u00e9mergence de formes nouvelles\u2026<\/p>\n<p><strong>Question du public<\/strong>\u00a0: Merci beaucoup, je trouvais \u00e7a super int\u00e9ressant justement la discussion entre la lutte queer et la question coloniale et je trouve que justement c\u2019est un lieu on peut faire du commun, puisque les questions queer, justement, j\u2019ai l\u2019impression que c\u2019est sans couleur. Quand quelqu\u2019un va parler du queer, on ne va pas tout de suite voir un homme blanc qui parle, qui va peut-\u00eatre avoir moins de l\u00e9gitimit\u00e9 en parlant des questions de domination. Et je voulais revenir sur le terme \u00ab\u00a0noir\u00a0\u00bb. parce que l\u00e0 vous avez beaucoup parl\u00e9 de lutte noire, de corps noir, et moi en tant qu\u2019Africaine, donc d\u2019Afrique du Nord, je trouve que c\u2019est important de se sentir, enfin moi je me sens adh\u00e9rer \u00e0, que ce soit les luttes queer, qui parlent du corps, ou des luttes, de ce que vous appelez les luttes noires, mais le terme noir me pose probl\u00e8me justement dans le fait de se sentir int\u00e9gr\u00e9. Et je trouve que \u00e7a cr\u00e9e aussi de l\u2019exclusion par rapport \u00e0 diff\u00e9rentes communaut\u00e9s, comme le fait que d\u00e8s qu\u2019on parle des Africains, on a une vision de l\u2019Afrique qui est forc\u00e9ment noire. Donc le Paris noir, qui parle des luttes, des questions, des r\u00e9flexions coloniales \u00e0 Paris, \u00e0 ce moment-l\u00e0, elles vont parler qu\u2019\u00e0 partir du corps noir, elles vont exclure les corps maghr\u00e9bins, elles vont exclure les corps vietnamiens, par exemple, qui sont aussi dans cette question coloniale. \u00c7a fait longtemps, \u00e9tant dans le milieu de l\u2019art, que je me dis, moi, en tant qu\u2019Africaine, je me sens tout le temps exclue. Alors je sais qu\u2019il y a des communaut\u00e9s qui existent, on voit bien \u00e0 Bruxelles, y a pas que les Noirs qui viennent devant la statue de L\u00e9opold. Donc voil\u00e0, comment vous voyez ce terme Noir, qu\u2019il n\u2019y aurait pas un autre terme \u00e0 inventer pour justement int\u00e9grer tous les indig\u00e8nes qui puissent, et pas que les indig\u00e8nes, mais aussi ces minorit\u00e9s qui ne vont pas se reconna\u00eetre derri\u00e8re une couleur, mais plut\u00f4t derri\u00e8re ce corps qui demande \u00e0 \u00eatre lib\u00e9r\u00e9.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>Tr\u00e8s rapidement, parce que l\u00e0, tu ouvres un d\u00e9bat extr\u00eamement vaste. Mais en r\u00e9alit\u00e9, dans des contextes diff\u00e9rents, V\u00e9ronique et moi, nous sommes actifs chacun \u00e0 notre mani\u00e8re \u00e0 l\u2019intersection de ces communaut\u00e9s.<i>\u00a0<\/i>Depuis ma trajectoire d\u2019homme cis, afro-carib\u00e9en et transplant\u00e9, je suis tr\u00e8s investi dans les luttes d\u00e9coloniales qui sont, en France hexagonal, compos\u00e9es d\u2019un noyau dur arabo-berb\u00e8re, on va dire, du fait notamment de la centralit\u00e9 de la guerre d\u2019Alg\u00e9rie et ses \u00e9chos dans les politiques raciales actuelle de l\u2019Etat fran\u00e7ais. Nous sommes clairement minoritaires en tant que Noir\u00b7es, sur cette sc\u00e8ne indig\u00e8ne et donc dans une pratique permanente de composition. Je crois que lorsque tu parles de la couleur, tu pars dans une mauvaise direction. La noirceur, justement, c\u2019est plus qu\u2019une couleur. C\u2019est une force qui prend comme point de d\u00e9part les exp\u00e9riences radicales des Noir\u00b7es, mais qui pourrait trouver les ressources d\u2019accueillir jusqu\u2019aux Gilets Jaunes, parce que les Gilets Jaunes peuvent \u00eatre noircis par leurs actes. Et donc, je suis plut\u00f4t dans cette logique d\u2019expansion de la noirceur qui a le potentiel de d\u00e9passement de la couleur de peau. Je pense que la noirceur peut aussi nommer l\u2019appartenance \u00e0 une forme de refus radical. Pour moi, c\u2019est la puissance du refus de la d\u00e9shumanisation et l\u2019affirmation d\u2019un devenir humain qu\u2019on ne conna\u00eet pas encore. C\u2019est une exp\u00e9rience anarchique de composition de trajectoires raciales diff\u00e9rentes.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.<\/strong>\u00a0: Je suis d\u2019accord avec toi Olivier, je te rejoins, mais en m\u00eame temps je pense aussi que c\u2019est tr\u00e8s important de garder \u201cnoir\u201d et de saisir ce qu\u2019il y a de sp\u00e9cifique dans les diff\u00e9rentes formes de racisme. Fanon le dit dans\u00a0<i>Peau noire, masques blancs<\/i>\u00a0lorsqu\u2019il compare l\u2019antis\u00e9mitisme au racisme anti-Noirs. Fanon soul\u00e8ve le fait que vis-\u00e0-vis des Juifs &#8211; et je pense qu\u2019on peut retrouver un m\u00e9canisme semblable aujourd\u2019hui vis-\u00e0-vis des musulmans ou des dits Arabes &#8211; le racisme va s\u2019exprimer \u00e0 travers le soup\u00e7on, l\u2019inclination raciste \u00e0 vouloir d\u00e9tecter si derri\u00e8re l\u2019apparence juive ou arable ne se cache pas une pens\u00e9e s\u00e9ditieuse, le complot. Le racisme vis-\u00e0-vis des personnes noires, ce n\u2019est pas celui-l\u00e0. Le probl\u00e8me avec le racisme anti-Noir, comme soul\u00e8ve Fanon, se situe dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de la vue, dans l\u2019apparence du corps noir pour elle-m\u00eame. Fanon dit d\u2019ailleurs, c\u2019est mon \u201cappara\u00eetre\u201d qui pose probl\u00e8me. Par-del\u00e0 ce que les personnes noires peuvent penser ou vouloir fomenter, ce n\u2019est m\u00eame pas encore \u00e7a le probl\u00e8me, le probl\u00e8me, c\u2019est cet \u201cappara\u00eetre noir\u201d, cette noirceur en tant que telle.<\/p>\n<p>Il y a un contraste important entre la peur des musulman.es qui repr\u00e9senteraient une opposition \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 occidentale l\u00e0 o\u00f9 la noirceur correspondrait plut\u00f4t \u00e0 l\u2019envers de la civilisation, la noirceur comme envers racialis\u00e9 et refoul\u00e9 de la modernit\u00e9 pour reprendre les termes de Simon Gikandi. Tenir compte de ces diff\u00e9rences me semble important. \u00c7a permet de saisir des formes de violence diff\u00e9rentes. La violence qui s\u2019abat sur les corps noirs, per\u00e7us comme source d\u2019une agressivit\u00e9 imma\u00eetrisable, telle une nature sauvage qui se retournerait, ce n\u2019est pas la m\u00eame que celle qui va s\u2019abattre sur un homme maghr\u00e9bin per\u00e7u en terme d\u2019ennemi des quartiers et de la ville. Ces racismes n\u2019engendrent pas non plus les m\u00eames peurs sociales. Et d\u2019ailleurs, on ne parle quasiment pas du racisme anti-Noir.es. Parce que ce n\u2019est pas nommable, ce truc-l\u00e0, tellement c\u2019est archa\u00efque, mais non moins pr\u00e9gnante, comme peur. C\u2019est tu, c\u2019est silencieux. \u00c7a ne fait pas l\u2019objet de d\u00e9bats enflamm\u00e9s et anim\u00e9s pendant des jours et des jours dans les assembl\u00e9es parlementaires comme cela est le cas s\u2019agissant du soup\u00e7on derri\u00e8re le voile, derri\u00e8re la burqa, dans les mosqu\u00e9es, etc.<\/p>\n<p><strong>O.M.\u00a0:\u00a0<\/strong>On pourrait dire que c\u2019est parce que c\u2019est une continuit\u00e9 raciste par rapport \u00e0 des \u00e9v\u00e9nements, des pics racistes. On constate \u00e0 pr\u00e9sent la mont\u00e9e de l\u2019islamophobie, apr\u00e8s la mont\u00e9e de l\u2019antis\u00e9mitisme [m\u00eame si tous les racismes s\u2019appuient \u00e9galement sur des \u00e9l\u00e9ments de continuit\u00e9]. Alors que le racisme n\u00e9grophobe reste, de son c\u00f4t\u00e9, un continuum assez stable. Il est toujours \u00e0 peu pr\u00e8s au m\u00eame niveau. Il a peut-\u00eatre moins, en France, de p\u00e9riodicit\u00e9s. On ne se dit pas soudainement \u00ab\u00a0oh l\u00e0 l\u00e0, les gens sont n\u00e9grophobes\u00a0\u00bb. Ils sont toujours globalement n\u00e9grophobes. Il est essentiel de comprendre les sp\u00e9cificit\u00e9s que vient d\u2019\u00e9noncer V\u00e9ronique et \u00e0 la fois les politiser et de les articuler avec d\u2019autres formes de racisme pour ne pas tomber &#8211; et c\u2019est assez tentant quand on t\u2019a longtemps refus\u00e9 la dignit\u00e9 humaine &#8211; dans l\u2019offre narcissique raciale o\u00f9 chacun parce qu\u2019il a une histoire sp\u00e9cifique la pense exceptionnelle. L\u2019exceptionnalisme juif, par exemple, est quelque chose d\u2019extr\u00eamement dangereux, alors que la sp\u00e9cificit\u00e9 de l\u2019histoire juive est une r\u00e9alit\u00e9. Donc tu vois, il y a une diff\u00e9rence entre \u201cc\u2019est sp\u00e9cifique, \u00e7a a une dur\u00e9e, \u00e7a a une inscription dans le temps, une histoire avec des \u00e9pisodes et des p\u00e9riodes\u201d et \u201cc\u2019est exceptionnel.\u201d C\u2019est de cette tentation que l\u2019on doit s\u2019\u00e9loigner. Dans nos communaut\u00e9s noires, je pense que c\u2019est quand m\u00eame le risque qui p\u00e8se actuellement [et ce risque peut prendre un visage violent ou gentiment paternaliste et n\u00e9grophile dans les mondes de l\u2019art et de la culture notamment]. Nous devons donc \u0153uvrer \u00e0 des compositions critiques et dynamiques qui ne peuvent se faire qu\u2019en reconnaissant les diff\u00e9rences, afin d\u2019associer dans un m\u00eame projet de noirceur des trajectoires et des affects diff\u00e9rents.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.\u00a0:<\/strong>\u00a0Et en plus, je fais juste une parenth\u00e8se, il y a aussi des exp\u00e9riences communes entre les processus de colonisation de la Belgique, au Congo, au Rwanda, au Burundi, et la colonisation, par exemple, en Alg\u00e9rie, comme des ph\u00e9nom\u00e8nes de domestication tr\u00e8s durs. Donc, ce sont des histoires \u00e0 plusieurs couches, ce qui fait qu\u2019il y a des endroits effectivement o\u00f9 on se retrouve, mais il ne s\u2019agit pas d\u2019oublier, oui, les singularit\u00e9s de l\u2019histoire.<\/p>\n<p><strong>C.L.M<\/strong>\u00a0: Juste sur la question du queer sans couleur, c\u2019est une affirmation qu\u2019il faudrait prendre le temps de d\u00e9plier ensemble et qui m\u00e9rite tr\u00e8s certainement d\u2019autres \u00e9clairages que les miens. Une partie des projets que je m\u00e8ne actuellement sur des militants du 19\u00e8me a consist\u00e9 plus r\u00e9cemment \u00e0 remat\u00e9rialiser la colonialit\u00e9 \u00e0 l\u2019oeuvre dans les processus d\u2019\u00e9mergence des identit\u00e9s et subjectivit\u00e9s sexuelles, c\u2019est-\u00e0-dire de comprendre, &#8211; \u00e0 la suite de bien d\u2019autres chercheur.euses comme Kadji Amin, Ruby Faure etc\u2026- la mani\u00e8re dont les politiques d\u2019\u00e9mancipation sexuelle, de d\u00e9pathologisation de l\u2019homosexualit\u00e9, \u00e9mergent au sein d\u2019un espace et d\u2019un imaginaire travaill\u00e9 par l\u2019imp\u00e9rialisme et l\u2019imaginaire colonial. Ce qui ne veut pas dire que l\u2019on ne peut pas habiter d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre ces termes identitaires mais que nous h\u00e9ritons aussi d\u2019une histoire trouble et complexe. Que la science sexuelle, les\u00a0<a class=\"spip_out\" href=\"http:\/\/militant.es\/\" rel=\"external\">militant.es<\/a>\u00a0et penseur.euses concern\u00e9.es qui l\u2019ont en partie fa\u00e7onn\u00e9, notamment en Europe, ont produit des visions de l\u2019\u00e9mancipation, marqu\u00e9es ou hant\u00e9es par leur propre blanchit\u00e9 et des formes d\u2019anthropologie fantasm\u00e9es. Je pense autant \u00e0 l\u2019\u00e9cosocialiste libertaire Edward Carpenter, qu\u2019aux militants gay Harry Hay ou Arthur Evans. Sans chercher \u00e0 invalider la valeur ou le sens de leur trajectoire, travailler sur eux, sur leur pens\u00e9e historique, politique et sociale signifie qu\u2019on ne peut parler d\u2019identit\u00e9s et subjectivit\u00e9s sexuelles sans in\u00e9vitablement poser la question raciale. Du coup, que veut dire le queer si on r\u00e9historicise cette histoire-l\u00e0\u00a0? Quelle red\u00e9finition et incarnation voulons-nous en produire\u00a0?<\/p>\n<p><strong>Public<\/strong>\u00a0: Je voulais juste me pr\u00e9senter. Je fais partie de la Bo\u00eete sous le lit. On est le collectif d\u2019Archive Queer local \u00e0 Bordeaux. Donc, si vous voulez discuter \u00e0 la fin, n\u2019h\u00e9sitez pas. On est en plein dans les questions de visibilit\u00e9 et de plaques, donc on aura beaucoup de choses \u00e0 discuter, je pense.<\/p>\n<p><strong>TN<\/strong>\u00a0: On va rester sur cette note-l\u00e0, et terminer sur la discussion. Je vous remercie, et Olivier, merci beaucoup tous les deux pour cette discussion. C\u2019\u00e9tait un vrai plaisir, et puis on se verra, comme l\u2019a dit Olivier, dans d\u2019autres endroits pour poursuivre.<\/p>\n<p><strong>V.C.-G.<\/strong>\u00a0: Oui, exactement.<br class=\"manualbr\" \/>_<\/p>\n<hr class=\"spip\" \/>\n<p><strong>V\u00e9ronique Clette Gakuba<\/strong><br class=\"autobr\" \/>V\u00e9ronique Clette-Gakuba est chercheuse en sociologie \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 Libre de Bruxelles (centres de recherche CAC et METICES). Elle est titulaire du cours Arts visuels de l\u2019Afrique et de ses diasporas \u00e0 l\u2019ULB (Universit\u00e9 Libre de Bruxelles). Ses recherches portent sur les liens entre n\u00e9grophobie, art et culture et sur les r\u00e9sistances noires se jouant dans les entrem\u00ealements entre recherche, cr\u00e9ations artistiques et engagements politiques. En juin 2023, V\u00e9ronique Clette-Gakuba a soutenu sa th\u00e8se de doctorat \u00e0 l\u2019ULB intitul\u00e9e\u00a0: \u00ab\u00a0Epreuves de colonialit\u00e9 dans l\u2019art et la culture. Faire exister un monde noir \u00e0 Bruxelles\u00a0\u00bb (\u00e0 para\u00eetre aux \u00c9ditions M\u00e9t\u00e9ores en 2025).<\/p>\n<p><strong>Cy Lecerf Maulpoix<\/strong><br class=\"autobr\" \/>Cy Lecerf Maulpoix vit \u00e0 Marseille. Il est auteur, traducteur et enseignant en th\u00e9orie critique \u00e0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts de la ville (INSEAMM). Apr\u00e8s des \u00e9tudes en litt\u00e9rature, sciences humaines et histoire de l\u2019art, il a \u00e9t\u00e9 membre de collectifs LGBTQI et \u00e9cologiste en France et journaliste, couvrant les luttes sociales, les migrations, la culture queer et la litt\u00e9rature \u00e0 travers des entretiens, des enqu\u00eates publi\u00e9s dans la presse g\u00e9n\u00e9raliste et LGBTQI fran\u00e7aise.<br class=\"autobr\" \/>Il poursuit actuellement plusieurs projets d\u2019\u00e9criture sur les mouvements de lib\u00e9ration sexuelle, l\u2019\u00e9cosocialisme et la technocritique ainsi qu\u2019un doctorat en anthropologie politique \u00e0 l\u2019EHESS sous la direction de Genevi\u00e8ve Pruvost (CNRS \u2013 CEMS) et de Gianfranco Rebucini (CNRS \u2013 LAP).<\/p>\n<p><strong>Olivier Marboeuf<\/strong><br class=\"autobr\" \/>Olivier Marboeuf est auteur-conteur, artiste, commissaire d\u2019exposition ind\u00e9pendant, th\u00e9oricien de la culture et producteur de cin\u00e9ma, originaire de Guadeloupe. Il a fond\u00e9 avec l\u2019auteur franco-b\u00e9ninois Yvan Alagb\u00e9 au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 les \u00e9ditions Amok (devenues Fr\u00e9mok), \u00e9diteur de bande dessin\u00e9e de recherche \u00e0 l\u2019origine du l\u00e9gendaire caf\u00e9 litt\u00e9raire parisien Autarcic Comix. Il est ensuite devenu directeur artistique de l\u2019Espace Khiasma (2004 \u00e0 2018), centre d\u2019art visuel et de litt\u00e9rature vivante bas\u00e9 en proche banlieue de Paris et d\u00e9di\u00e9 aux repr\u00e9sentations minoritaires, contribuant \u00e0 introduire les th\u00e9ories postcoloniales sur la sc\u00e8ne artistique fran\u00e7aise \u00e0 partir de nombreuses expositions et rencontres. De 2013 \u00e0 2024, il est \u00e9galement producteur de cin\u00e9ma au sein de Spectre Productions et produit une soixantaine de films d\u2019artistes et de documentaires de tout format.<br class=\"autobr\" \/>Il a publi\u00e9 de nombreux articles et en 2022 l\u2019essai\u00a0<i>Suites D\u00e9coloniales\u00a0: s\u2019enfuir de la plantation\u00a0<\/i>et le recueil de po\u00e9sie\u00a0<i>Les Mati\u00e8res de la Nuit<\/i>, tous deux aux \u00e9ditions de Commun. En 2025, para\u00eet aux \u00e9ditions Atlantiques d\u00e9cha\u00een\u00e9s, le texte th\u00e9\u00e2tral\u00a0<i>La Nuit juste avant le feu<\/i>.<\/p>\n<\/div>\n<div class=\"article-notes\">\n<div id=\"nb3-1\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 3-1\" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nh3-1\" rev=\"appendix\">1<\/a>]\u00a0<\/span><a class=\"spip_url spip_out auto\" href=\"https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/qui-etait-cleews-vellay-president-emblematique-dact-up-qui-a-bouleverse-la-lutte-contre-le-sida-en-france-191924-29-11-2019\/\" rel=\"nofollow external\">https:\/\/www.lesinrocks.com\/actu\/qui-etait-cleews-vellay-president-emblematique-dact-up-qui-a-bouleverse-la-lutte-contre-le-sida-en-france-191924-29-11-2019\/<\/a><\/p>\n<\/div>\n<div id=\"nb3-2\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 3-2\" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nh3-2\" rev=\"appendix\">2<\/a>]\u00a0<\/span>Saidiya Hartman,\u00a0<i>Vies Rebelles,\u00a0<\/i><i>Histoires intimes de filles noires en r\u00e9volte, de radicales queer et de femmes dangereuses<\/i>, Seuil, trad. Souad Degachi et Maxime Shelledy, 2024<\/p>\n<\/div>\n<div id=\"nb3-3\">\n<p><span class=\"spip_note_ref\">[<a class=\"spip_note\" title=\"Notes 3-3\" href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ#nh3-3\" rev=\"appendix\">3<\/a>]\u00a0<\/span>Rom\u00e9o Isarte, \u00ab\u00a0Le capital m\u00e9moiriel LGBTQIA+\u00a0\u00bb,\u00a0<i>Trou Noir<\/i>, num\u00e9ro 3.<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.trounoir.org\/Gacher-la-fete-pour-une-archive-minoritaire-ingouvernable?fbclid=IwY2xjawLH0J9leHRuA2FlbQIxMQBicmlkETA1cUQ2MTIzWlBvblZpSjd5AR6UhjNPcPEuLOGLHEMaynsLhYVSgtz_KdD4knsewxGgrb6UnU1W-C72-829AQ_aem_H8AqfqNf8G9i_6Qz9opHAQ\">SOURCE<\/a><\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>G\u00e2cher la f\u00eate\u00a0: pour une archive minoritaire ingouvernable num\u00e9ro \u00c9T\u00c9 2025\u00a0&#8211; 23 juin 2025 Confront\u00e9e au mot d\u2019ordre de la \u00ab\u00a0visibilisation institutionnelle\u00a0\u00bb des m\u00e9moires historiquement opprim\u00e9es, cette table ronde s\u2019est donn\u00e9e pour but de questionner le devenir des archives des communaut\u00e9s noires et queers. Contre ce mot d\u2019ordre et ses captures, elle pose la question &#8230; <a title=\"Voyage dans la dissidence sexuelle\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=6377\" aria-label=\"En savoir plus sur Voyage dans la dissidence sexuelle\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":4918,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[519,424],"class_list":["post-6377","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","tag-olivier-marboeuf","tag-veronique-clette-gakuba"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6377","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6377"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6377\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6379,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6377\/revisions\/6379"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/4918"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6377"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6377"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6377"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}