{"id":4157,"date":"2019-05-03T14:48:12","date_gmt":"2019-05-03T13:48:12","guid":{"rendered":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=4157"},"modified":"2019-05-03T14:55:52","modified_gmt":"2019-05-03T13:55:52","slug":"dettes-coloniales-et-reparations","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=4157","title":{"rendered":"Dettes coloniales et R\u00e9parations."},"content":{"rendered":"<p><strong>Nous publions l&rsquo; interview de Said Bouamama pour le num\u00e9ro dat\u00e9 du premier trimestre 2019 de la revue \u00ab les autres voix de la plan\u00e8te \u00bb ayant pour titre \u00ab Dettes coloniales et r\u00e9parations \u00bb. Les questions \u00e9taient formul\u00e9es par Robin Delobel, J\u00e9rome Duval et Milan Rivi\u00e9. Il s\u2019agit ici de la version longue, les derni\u00e8res questions n\u2019ayant pas pu \u00eatre publi\u00e9es faute de place.\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-436 aligncenter\" src=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=640\" sizes=\"(max-width: 458px) 100vw, 458px\" srcset=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg 458w, https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=150 150w, https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=300 300w\" alt=\"\" data-attachment-id=\"436\" data-permalink=\"https:\/\/bouamamas.wordpress.com\/2019\/04\/09\/dettes-coloniales-et-reparations-entretien-pour-la-revue-du-cadtm-les-autres-voix-de-la-planete\/manuel-strategique-de-l-afrique\/\" data-orig-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=640\" data-orig-size=\"458,458\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"manuel-strategique-de-l-afrique\" data-image-description=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=640?w=300\" data-large-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique.jpg?w=640?w=458\" \/><\/p>\n<ul>\n<li><strong>Plusieurs pays africains (C\u00f4te d\u2019Ivoire, RDC, Guin\u00e9e, \u00e0 compl\u00e9ter, etc.) ont r\u00e9cemment demand\u00e9 la restitution de leurs biens culturels pill\u00e9s durant l\u2019\u00e9poque coloniale. La Belgique et la France, deux des acteurs majeurs de la colonisation, sont particuli\u00e8rement concern\u00e9s au travers notamment de la r\u00e9ouverture du mus\u00e9e de Tervuren et du r\u00e9cent \u00ab\u00a0rapport Savoy-Sarr\u00a0\u00bb. En quoi cela constitue aujourd\u2019hui une question essentielle\u00a0? <\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>R\u00e9pondre \u00e0 cette question suppose de prendre la mesure de ce qu\u2019est la colonisation dans son essence. Elle est, selon nous, un processus de spoliation total c\u2019est-\u00e0-dire touchant l\u2019ensemble des sph\u00e8res de la vie d\u2019un peuple. Si la spoliation terrienne et plus largement la mainmise sur la sph\u00e8re \u00e9conomique (agricole et mini\u00e8re) en est l\u2019objectif premier, celui-ci ne peut \u00eatre atteint qu\u2019en produisant une ali\u00e9nation du colonis\u00e9 dont une des dimensions est la d\u00e9possession de son histoire, de son patrimoine et en d\u00e9finitive de son identit\u00e9. Amilcar Cabral soulignait \u00e0 juste titre que la colonisation \u00e9tait l\u2019interruption de l\u2019histoire des colonis\u00e9s et la lib\u00e9ration nationale sa remise en marche. Ce red\u00e9marrage historique suppose logiquement une r\u00e9appropriation identitaire et une d\u00e9sali\u00e9nation dont une des dimensions incontournables est la r\u00e9appropriation culturelle et identitaire. Bien entendu cette r\u00e9appropriation ne se limite pas, ni ne n\u00e9cessite absolument le retour des \u0153uvres spoli\u00e9es. Ce retour est cependant un facilitateur et un symbole de la d\u00e9sali\u00e9nation dans la mesure o\u00f9 il est un des marqueurs d\u2019une histoire autonome red\u00e9marr\u00e9e ou d\u2019une rupture avec la s\u00e9quence de d\u00e9possession coloniale.<\/p>\n<p>La fr\u00e9quence de la revendication de restitution est, \u00e0 elle seule, un analyseur de l\u2019enjeu sous-jacent\u00a0: de la Gr\u00e8ce exigeant la restitution des frises du Parth\u00e9non, \u00e0 l\u2019Egypte r\u00e9clamant celle de la pierre de Rosette ou le buste de Nefertiti en passant par le P\u00e9rou revendiquant celle des \u0153uvres Incas vol\u00e9es dans la citadelle du Machu Picchu. Les revendications africaines qui se multiplient ces derni\u00e8res ann\u00e9es s\u2019inscrivent ainsi dans un mouvement plus ample reliant restitution et r\u00e9appropriation culturelle. Car tel est en effet, selon nous l\u2019enjeu central. Si l\u2019esclavage et la colonisation n\u00e9cessite pour s\u2019installer dans la dur\u00e9e une \u00ab\u00a0honte de soi\u00a0\u00bb, l\u2019\u00e9mancipation suppose une r\u00e9appropriation de soi et une fiert\u00e9 de soi. La restitution des \u0153uvres culturels spoli\u00e9es est un des outils de ce processus de r\u00e9appropriation de soi.<\/p>\n<p>La r\u00e9appropriation de soi (dont les \u0153uvres culturelles sont une des dimensions) comme phase\u00a0 \u00a0n\u00e9cessaire de l\u2019\u00e9mancipation est l\u2019objet une longue litt\u00e9rature produite par les penseurs et les acteurs du combat contre l\u2019esclavage, la colonisation et le racisme et par les pratiques culturelle populaires des domin\u00e9s d\u2019autre part. Sur le plan des pratiques on peut citer p\u00eale-m\u00eale les esclaves r\u00e9volt\u00e9s d\u2019Ha\u00efti r\u00e9investissant le culte Vaudou, la pratique clandestine des cultes indig\u00e8nes dans l\u2019Am\u00e9rique colonis\u00e9e par les espagnols ou la sauvegarde et la cache des manuscrits musulmans de Tombouctou \u00e0 Alger pour les soustraire au colonisateur. Sur le plan de la pens\u00e9e on pense bien s\u00fbr \u00e0 C\u00e9saire et \u00e0 la n\u00e9gritude, \u00e0 Fanon et aux \u00ab\u00a0masques blancs\u00a0\u00bb, \u00e0 Malcolm X et sa red\u00e9couverte de l\u2019histoire et des civilisations africaines, \u00e0 Cabral et \u00e0 la \u00ab\u00a0culture comme noyau de r\u00e9sistance\u00a0\u00bb, etc.\u00a0 La restitution des \u0153uvres culturelles spoli\u00e9es est une des dimensions de cette r\u00e9sistance et r\u00e9appropriation culturelle.<\/p>\n<p>Que l\u2019on ne se trompe pas. Ce dont il s\u2019agit ici n\u2019est pas une affaire du pass\u00e9 mais bien une exigence du pr\u00e9sent et de l\u2019avenir. Il n\u2019est pas question ici seulement d\u2019une r\u00e9cup\u00e9ration nostalgique de traces d\u2019un pass\u00e9 r\u00e9volu. Nous sommes en pr\u00e9sence d\u2019un moment de la lutte pour une culture vivante sans laquelle l\u2019ind\u00e9pendance nationale est un leurre ou une imitation du mod\u00e8le jadis impos\u00e9 par la force militaire coloniale. Cette culture ne peut fleurir qu\u2019en se r\u00e9-enracinant dans le terreau ni\u00e9 et\/ou d\u00e9truit et\/ou d\u00e9valoris\u00e9 et\/ou folkloris\u00e9 par le colonialisme puis par le n\u00e9ocolonialisme, non pas pour tenter de reproduire nostalgiquement cet h\u00e9ritage mais pour ouvrir et cr\u00e9er de nouveaux possibles. Loin de se r\u00e9duire au retour \u00e0 une origine, cette culture signe surtout la possibilit\u00e9 d\u2019un nouveau commencement ou d\u2019une reprise de l\u2019histoire propre. La restitution des \u0153uvres culturelles spoli\u00e9es appara\u00eet d\u00e8s lors comme une des phases de la lutte de lib\u00e9ration nationale qu\u2019il faut entendre comme un long processus dont l\u2019ind\u00e9pendance politique n\u2019est qu\u2019une des premi\u00e8res \u00e9tapes en appelant d\u2019autres\u00a0: combat pour l\u2019ind\u00e9pendance \u00e9conomique, lutte pour la d\u00e9sali\u00e9nation culturelle et identitaire.<\/p>\n<ul>\n<li>Dans un r\u00e9cent article du politologue camerounais Achille Mbemb\u00e9 paru dans AOC <strong><a href=\"https:\/\/aoc.media\/analyse\/2018\/10\/05\/a-propos-de-restitution-artefacts-africains-conserves-musees-doccident\/\">https:\/\/aoc.media\/analyse\/2018\/10\/05\/a-propos-de-restitution-artefacts-africains-conserves-musees-doccident\/<\/a><\/strong><strong>, celui-ci consid\u00e8re que la restitution des biens culturels africains doit aller de paire avec une reconnaissance des pays colonialistes de l\u2019ensemble de leurs m\u00e9faits \u00e0 cette \u00e9poque. Que penses-tu de cette position\u00a0?\u00a0 <\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Je partage enti\u00e8rement cette position pour deux raisons au moins. La premi\u00e8re est que la \u00ab\u00a0mission civilisatrice\u00a0\u00bb de la colonisation est en fait un projet de d\u00e9-civilisation. Elle suppose une chosification de l\u2019autre soulignera C\u00e9saire, une d\u00e9shumanisation int\u00e9grale pr\u00e9cisera Cabral. En d\u00e9truisant les modes d\u2019\u00eatre au monde de peuples entiers, elle les plonge dans la d\u00e9sint\u00e9gration, l\u2019incoh\u00e9rence et le non-sens. En imposant la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e de la terre et les rapports sociaux capitaliste, elle sape l\u2019ensemble des rep\u00e8res moraux et sociaux. En d\u00e9valorisant comme \u00ab\u00a0sauvages\u00a0\u00bb tous les h\u00e9ritages issus des histoires pluris\u00e9culaires, elle confisque le pass\u00e9 et rend indisponible les liens de coh\u00e9rence entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent. La violence physique de masse accompagne, on le voit, une violence encore plus ample, plus profonde, plus destructrice et aux effets plus durables. Le d\u00e9passement d\u2019un tel crime contre l\u2019humanit\u00e9 est-il possible sans sa reconnaissance\u00a0? J\u2019ai tendance \u00e0 penser qu\u2019une page scandaleuse de l\u2019histoire ne peux se d\u00e9passer qu\u2019en se lisant jusqu\u2019au bout \u00e0 haute voix.<\/p>\n<p>La seconde raison est la prise en compte des cons\u00e9quences sur la longue dur\u00e9e d\u2019une telle violence \u00e0 la fois syst\u00e9mique et atmosph\u00e9rique \u00e9tal\u00e9e sur plus d\u2019un si\u00e8cle et se surajoutant pour de nombreux territoires \u00e0 plusieurs si\u00e8cles d\u2019esclavage. Une telle intrusion marqu\u00e9e du sceau de la violence ne peut pas ne pas avoir de cons\u00e9quences \u00ab\u00a0traumatiques\u00a0\u00bb sur les victimes, qui sont ici des peuples entiers. Il se trouve que nous savons d\u00e9sormais que la disparition totale des cons\u00e9quences d\u2019un trauma suppose et n\u00e9cessite qu\u2019il soit nomm\u00e9 et reconnu dans son int\u00e9gralit\u00e9. Se d\u00e9barrasser de ces cons\u00e9quences suppose la reconnaissance des victimes qui n\u00e9cessite elle-m\u00eame au minimum la fin de la n\u00e9gation du crime. La restitution des \u0153uvres culturelles spoli\u00e9es est ainsi un des moyens de ce d\u00e9passement mais pas le seul. Sans \u00eatre exhaustif d\u2019autres moyens peuvent \u00eatre cit\u00e9s\u00a0: la reconnaissance de la r\u00e9alit\u00e9 pour ce qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 r\u00e9ellement mais aussi des r\u00e9parations collectives pour les destructions mat\u00e9rielles et humaines.<\/p>\n<p>La querelle s\u00e9mantique qui secoue les organismes internationaux est significative du lien n\u00e9cessaire entre restitution des \u0153uvres culturelles spoli\u00e9es et reconnaissance du crime colonial. Les anciennes puissances coloniales n\u2019aiment pas le concept de \u00ab\u00a0restitution\u00a0\u00bb et lui pr\u00e9f\u00e8re celui de \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb. \u00a0La France en particuliers mais aussi l\u2019Allemagne sont mont\u00e9es au cr\u00e9neau lors de la conf\u00e9rence de Venise de 1976 sur cette question. L\u2019enjeu \u00e9tait la d\u00e9nomination du comit\u00e9 en charge de la question de la restitution.\u00a0 Sur la pression de ces actuelles puissances n\u00e9ocoloniales le comit\u00e9 s\u2019appelle d\u00e9sormais \u00ab\u00a0comit\u00e9 intergouvernemental pour la promotion du retour des biens culturels \u00e0 leurs pays d\u2019origine ou leur restitution en cas d\u2019appropriation ill\u00e9gale\u00a0\u00bb. Ce qui est refus\u00e9 dans le terme restitution c\u2019est son implicite d\u2019ill\u00e9galit\u00e9 c\u2019est-\u00e0-dire la caract\u00e9risation de vol pour d\u00e9signer la pr\u00e9sence de ces \u0153uvres dans les grands mus\u00e9es occidentaux. L\u2019utilisation du concept de \u00ab\u00a0restitution\u00a0\u00bb n\u2019est accept\u00e9e qu\u2019en l\u2019accolant de l\u2019expression r\u00e9ductrice \u00ab\u00a0en cas d\u2019appropriation ill\u00e9gale\u00a0\u00bb. Les querelles de mots dans les instances internationales ne sont jamais anodines. Ce qui est refus\u00e9 dans le terme \u00ab\u00a0restitution\u00a0\u00bb c\u2019est une caract\u00e9risation de la p\u00e9riode coloniale. Ce qui est appr\u00e9ci\u00e9 dans le terme \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb c\u2019est sa neutralit\u00e9 c\u2019est-\u00e0-dire son silence sur la caract\u00e9risation.<\/p>\n<p>Soulignons au passage l\u2019hypocrisie de ceux qui au sein des anciennes puissances coloniales s\u2019opposent \u00e0 une telle reconnaissance de la colonisation comme crime contre l\u2019humanit\u00e9. Celle-ci nous-dit-on rel\u00e8verait de la \u00ab\u00a0repentance\u00a0\u00bb, ouvrirait \u00e0 un processus de \u00ab\u00a0honte de soi\u00a0\u00bb, voire de \u00ab\u00a0haine de soi\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire exactement ce qu\u2019a produit l\u2019esclavage et la colonisation. \u00a0La n\u00e9gation du statut de responsables et de coupables pour les Etats colonisateurs signifie dans le m\u00eame temps la n\u00e9gation du statut de victimes pour les peuples colonis\u00e9s.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Bien que la colonisation est \u2013 officiellement \u2013 r\u00e9volue, certains pays comme la France garde sous leur contr\u00f4le de nombreux territoires dit \u00ab\u00a0d\u2019Outre-mer\u00a0\u00bb (Nouvelle-Cal\u00e9donie, Guyane \u00ab\u00a0fran\u00e7aise\u00a0\u00bb, La R\u00e9union, Mayotte, etc.). Pour toi, les questions de la restitution des biens culturels africains et d\u2019une \u00e9ventuelle ind\u00e9pendance de ces territoires, sont-elles li\u00e9es\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Commen\u00e7ons par souligner l\u2019importance de la dimension culturelle et identitaire dans la lutte des organisations ind\u00e9pendantistes des colonies fran\u00e7aises pudiquement appel\u00e9es \u00ab\u00a0Outre-mer\u00a0\u00bb en nous appuyant sur l\u2019exemple Kanak. C\u2019est \u00a0ainsi un festival culturel en 1975 (\u00ab\u00a0M\u00e9lan\u00e9sia 2000\u00a0\u00bb) qui marque l\u2019affirmation et les progr\u00e8s du mouvement nationaliste contemporain en Kanaky. R\u00e9affirmation culturelle et nationalisme politique sont ainsi \u00e9troitement li\u00e9s dans l\u2019histoire politique de la colonie. Rappelons \u00e9galement l\u2019attachement des militants et organisations Kanak \u00e0 la \u00ab\u00a0coutume\u00a0\u00bb, nom par lequel ils d\u00e9signent la \u00ab\u00a0tradition\u00a0\u00bb c\u2019est-\u00e0-dire leur culture. Toutes les initiatives et mobilisations politiques Kanak d\u00e9butent par l\u2019acte de \u00ab\u00a0faire la coutume\u00a0\u00bb. Comme en Afrique la d\u00e9possession culturelle a rim\u00e9 avec la domination et la lutte pour l\u2019\u00e9mancipation nationale avec la r\u00e9affirmation culturelle et identitaire. En t\u00e9moigne l\u2019insistance des ind\u00e9pendantistes pour que la reconnaissance de l\u2019identit\u00e9 Kanak figure explicitement dans les accords de Noum\u00e9a en 1998. Ces m\u00eames accords pr\u00e9voient d\u2019ailleurs le \u00ab\u00a0retour\u00a0d\u2019objets culturels Kanak\u00a0\u00bb se trouvant dans des mus\u00e9es m\u00e9tropolitains. En Kanaky comme dans les autres colonies la spoliation des biens culturels a \u00e9t\u00e9 massive.\u00a0 La spoliation s\u2019est m\u00eame \u00e9tendue aux traces de l\u2019histoire Kanak comme en t\u00e9moigne le maintien dans un mus\u00e9e de la m\u00e9tropole du crane du chef des insurg\u00e9s de la r\u00e9volte de 1878 Ata\u00ef, ainsi que celui de son sorcier. \u00a0Il faudra attendre 2014 pour ces cranes soient enfin rapatri\u00e9s.<\/p>\n<p>Cette mutation des positions de l\u2019Etat fran\u00e7ais est \u00e0 la fois le r\u00e9sultat de la lutte Kanak et une strat\u00e9gie de sa part visant \u00e0 susciter un abandon de la revendication ind\u00e9pendantiste en \u00e9change d\u2019une reconnaissance culturelle. Plus largement cette strat\u00e9gie consiste \u00e0 affirmer la volont\u00e9 et la possibilit\u00e9 d\u2019une d\u00e9colonisation sans ind\u00e9pendance nationale. Outre les concessions que constituent la reconnaissance de l\u2019identit\u00e9 Kanak et le \u00ab\u00a0retour\u00a0\u00bb de certains biens culturels, cette strat\u00e9gie prend aussi la forme du soutien \u00e0 certaines ONG revendiquant non plus l\u2019ind\u00e9pendance mais le respect des droits des peuples autochtones. Alors que les ind\u00e9pendantistes saisissent le \u00ab\u00a0comit\u00e9 sp\u00e9cial des Nations Unies sur la d\u00e9colonisation\u00a0\u00bb, ces ONG s\u2019adressent elles \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019Instance permanente des Nations unies sur les questions autochtones\u00a0\u00bb. Si la restitution des biens culturelle est un \u00e9l\u00e9ment de l\u2019\u00e9mancipation nationale, elle peut aussi \u00eatre mise en avant pour freiner ou d\u00e9tourner le combat pour l\u2019ind\u00e9pendance vers une impasse. Nous parlons d\u2019impasse car la restitution de ces biens n\u2019est \u00e9mancipatoire que si elle s\u2019inscrit dans une logique de r\u00e9appropriation d\u2019une souverainet\u00e9 \u00e9conomique, politique et culturelle. Sans cette dimension elle tend \u00e0 se r\u00e9duire \u00e0 une reconnaissance dans la domination, \u00e0 un respect dans la soumission, \u00e0 une r\u00e9duction \u00e0 un folklore non vivant.<\/p>\n<p>En revanche la restitution des biens culturels pour les pays africains corset\u00e9s dans les rapports n\u00e9ocoloniaux prend un sens plus large. Elle s\u2019inscrit dans la logique d\u2019un combat pour une ind\u00e9pendance r\u00e9elle et prend de ce fait plus facilement et plus fr\u00e9quemment le sens d\u2019une remise en cause du n\u00e9ocolonialisme. Elle ne peut qu\u2019encourager d\u2019autres combats allant dans le m\u00eame sens\u00a0: contre la dette, contre le franc CFA, contre les accords de coop\u00e9ration, etc. Autrement dit le lien entre la restitution et l\u2019ind\u00e9pendance r\u00e9elle est pos\u00e9 logiquement dans le cas des pays n\u00e9o-colonis\u00e9s. Une dynamique de lutte africaine imposant la restitution aidera \u00e0 reposer celle-ci dans son v\u00e9ritable cadre, celui du combat contre la d\u00e9pendance, le n\u00e9ocolonialisme et les ind\u00e9pendances et souverainet\u00e9s en carton. Un tel recadrage ne peut qu\u2019\u00eatre positif face aux strat\u00e9gies \u00e9tatiques fran\u00e7aises dans ses derni\u00e8res colonies visant \u00e0 faire des concessions pour garder l\u2019essentiel en promouvant une illusoire d\u00e9colonisation sans ind\u00e9pendance.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>L\u2019\u00e9cho des actions de ces diff\u00e9rents mouvements d\u00e9passe largement les fronti\u00e8res du continent africain. Comment les diff\u00e9rentes diasporas africaines, personnes et organisations pr\u00e9sentes en Europe d\u00e9non\u00e7ant les m\u00e9canismes n\u00e9ocoloniaux peuvent-ils leur apporter un soutien\u00a0? Quelles actions pr\u00e9coniserait-tu\u00a0?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Elles peuvent jouer un r\u00f4le important en reliant la revendication de la restitution \u00e0 la revendication plus large d\u2019abolition du n\u00e9ocolonialisme. Pour le comprendre, il convient de ne pas oublier que le colonialisme n\u2019a pas eu qu\u2019un impact sur les pays colonis\u00e9s et sur leurs peuples. Il a \u00e9galement travaill\u00e9 en profondeur et impact\u00e9 les pays colonisateurs et leurs peuples. Pour que l\u2019esclavage et la colonisation soient possibles, il faut que ces crimes apparaissent comme justifi\u00e9s, l\u00e9gitimes et en cons\u00e9quence souhaitables. Le racisme en tant qu\u2019id\u00e9ologie de hi\u00e9rarchisation de l\u2019humanit\u00e9 connait son \u00e2ge d\u2019or dans la m\u00eame \u00e8re historique o\u00f9 se d\u00e9ploient l\u2019esclavage et la colonisation. L\u2019esclavage et la colonisation ne sont pas possible sans racisme et inversement le racisme n\u00e9cessite une base \u00e9conomique (l\u2019esclavage et le colonialisme hier, le n\u00e9ocolonialisme aujourd\u2019hui). Une soci\u00e9t\u00e9 qui en domine d\u2019autres ne peut \u00eatre que raciste.<\/p>\n<p>L\u2019h\u00e9ritage colonial et le pr\u00e9sent n\u00e9ocolonial est banalis\u00e9 dans la quotidiennet\u00e9 des soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes. On en trouve des traces dans les biens culturels entrepos\u00e9s dans les mus\u00e9es mais aussi dans le nom des rues, avenues et places, dans les images et repr\u00e9sentations de nos concitoyens noirs, arabo-berb\u00e8res ou musulmans des m\u00e9dias, illustrations publicitaires, bandes dessin\u00e9es, chansons ou blagues, etc. C\u2019est donc une v\u00e9ritable d\u00e9colonisation de l\u2019imaginaire qu\u2019il convient de mettre en action pour ass\u00e9cher le fertilisant id\u00e9ologique du n\u00e9ocolonialisme que sont ces pr\u00e9jug\u00e9s issus de notre histoire coloniale. C\u2019est ce que nous avons propos\u00e9 d\u2019appeler la lutte contre \u00ab\u00a0l\u2019espace mental colonial\u00a0\u00bb sans laquelle le racisme ne reculera pas ici et le n\u00e9ocolonialisme gardera ici une de ses assises id\u00e9ologiques essentielles.<\/p>\n<p>Quant \u00e0 la question du souhaitable en terme de mobilisation nous devons le d\u00e9finir en gardant \u00e0 l\u2019esprit le lien entre domination et invisibilit\u00e9 ou entre visibilit\u00e9 et \u00e9mancipation. Il s\u2019agit en cons\u00e9quence d\u2019inventer des actions publiques rendant visible l\u2019invisible. Des ballades anticoloniales permettant de visibiliser les traces de la colonisation dans nos villes, aux op\u00e9rations de d\u00e9baptisation des noms de rue, place ou avenue rendant hommage \u00e0 des esclavagistes et assassins coloniaux, aux campagnes exigeant que les statues symbolisant la colonisation par la mise \u00e0 l\u2019honneur de ses acteurs soient d\u00e9mont\u00e9es et expos\u00e9es dans des mus\u00e9es (avec si le rapport de forces est r\u00e9unis l\u2019exigence d\u2019un texte de l\u00e9gende condamnant la colonisation), en passant par des sit-in devant les mus\u00e9e en soutien aux revendications de restitution des biens culturels, etc., le point commun est de visibiliser l\u2019invisible. Si le combat essentiel se m\u00e8ne dans les pays africains, ces mobilisations ici peuvent les renforcer consid\u00e9rablement.<\/p>\n<p>Terminons en soulignant que ce combat n\u2019est pas seulement un soutien au combat des peuples africains. Il est aussi une lutte pour le type de soci\u00e9t\u00e9 dans laquelle nous voulons vivre ici. A moins de se r\u00e9soudre \u00e0 vivre dans une soci\u00e9t\u00e9 raciste, nous avons \u00e0 soutenir de mani\u00e8re beaucoup plus offensive qu\u2019aujourd\u2019hui les combats contre le n\u00e9ocolonialisme des peuples africains d\u2019une part et \u00e0 mener un combat radical pour d\u00e9coloniser nos soci\u00e9t\u00e9s d\u2019autre part.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Plus largement, o\u00f9 en sont les campagnes pour les r\u00e9parations li\u00e9es \u00e0 la p\u00e9riode coloniale et \u00e0 la traite esclavagiste ? Les victoires obtenues, comme celle des Mau-Mau vis \u00e0 vis de la\u00a0 Grande-Bretagne, la campagne initi\u00e9e par la Caricom, en cr\u00e9ant la Caribbean reparations commission,etc. ont elles entrain\u00e9 une nouvelle dynamique ? Comment vois tu le lien avec les campagnes dette?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p><img decoding=\"async\" class=\"size-full wp-image-437 aligncenter\" src=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=640\" sizes=\"(max-width: 458px) 100vw, 458px\" srcset=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg 458w, https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=150 150w, https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=300 300w\" alt=\"\" data-attachment-id=\"437\" data-permalink=\"https:\/\/bouamamas.wordpress.com\/2019\/04\/09\/dettes-coloniales-et-reparations-entretien-pour-la-revue-du-cadtm-les-autres-voix-de-la-planete\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii\/\" data-orig-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=640\" data-orig-size=\"458,458\" data-comments-opened=\"0\" data-image-meta=\"{&quot;aperture&quot;:&quot;0&quot;,&quot;credit&quot;:&quot;&quot;,&quot;camera&quot;:&quot;&quot;,&quot;caption&quot;:&quot;&quot;,&quot;created_timestamp&quot;:&quot;0&quot;,&quot;copyright&quot;:&quot;&quot;,&quot;focal_length&quot;:&quot;0&quot;,&quot;iso&quot;:&quot;0&quot;,&quot;shutter_speed&quot;:&quot;0&quot;,&quot;title&quot;:&quot;&quot;,&quot;orientation&quot;:&quot;0&quot;}\" data-image-title=\"manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii\" data-image-description=\"\" data-medium-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=640?w=300\" data-large-file=\"https:\/\/bouamamas.files.wordpress.com\/2019\/04\/manuel-strategique-de-l-afrique-tome-ii.jpg?w=640?w=458\" \/><\/p>\n<p>La revendication de r\u00e9paration n\u2019est pas nouvelle. Si le terme n\u2019est pas encore utilis\u00e9 pendant la p\u00e9riode esclavagiste, la revendication est cependant pr\u00e9sente sous d\u2019autres d\u00e9nominations\u00a0: \u00ab\u00a0indemnisation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0compensation\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0restitution\u00a0\u00bb. En t\u00e9moigne des lettres, p\u00e9titions, pamphlets, etc., dont on peut se faire une id\u00e9e par la lecture de l\u2019excellent livre d\u2019Ana Lucia Araujo ( Reparations for slavery and the slave trade. A transnational and comparative history, Bloomsbury, London, 2017). Il en est de m\u00eame pour les r\u00e9parations li\u00e9es aux destructions et spoliations de la colonisation. On la retrouve ainsi comme revendication lors de la conf\u00e9rence tricontinentale de 1966 qui regroupa l\u2019essentiel des mouvements de lib\u00e9ration nationale et des organisations anti-imp\u00e9rialistes d\u2019Asie, d\u2019Afrique et d\u2019Am\u00e9rique Latine.<\/p>\n<p>Depuis une d\u00e9cennie le mouvement pour les r\u00e9parations conna\u00eet une nouvelle vigueur. Sans \u00eatre exhaustif les rep\u00e8res suivants soulignent la mont\u00e9e en puissance de la revendication\u00a0: cr\u00e9ation en 2005 en Martinique du Mouvement International pour les R\u00e9paration et plainte de 64 descendants d\u2019esclaves contre l\u2019Etat fran\u00e7ais\u00a0; signature en 2008 d\u2019un trait\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 et de coop\u00e9ration entre l\u2019Italie et la Lybie pr\u00e9voyant un d\u00e9dommagement\u00a0 \u00e0 hauteur de 5 milliards de dollars sur une p\u00e9riode de 25 ans sous la forme de construction de logements et d\u2019infrastructures routi\u00e8res\u00a0; Cr\u00e9ation d\u2019un r\u00e9seau international pour les r\u00e9parations relatives \u00e0 l\u2019esclavage et la colonisation d\u2019une part et\u00a0 instauration d\u2019une journ\u00e9e internationale pour les r\u00e9paration\u00a0d\u2019autre part par l\u2019Assembl\u00e9e des mouvements sociaux du Forum Social Mondial de Tunis en 2013\u00a0; \u00a0 Cr\u00e9ation d\u2019une commission des r\u00e9paration lors du sommet de la communaut\u00e9 des Cara\u00efbes (CARICOM) regroupant\u00a0 12 Etats membres\u00a0en 2013; Plainte d\u2019anciens Mau Mau ou de leurs descendants devant la justice britannique et victoire judiciaire en 2013 pour 5\u00a0228 personnes pour une indemnisation d\u2019un montant de 30 millions de dollars\u00a0; d\u00e9p\u00f4t de deux\u00a0 projets de loi en 2017 par la d\u00e9put\u00e9 verte C\u00e9cile Duflot\u00a0 portant pour l\u2019un sur la reconnaissance du \u00ab\u00a0<em>travail forc\u00e9 comme crime contre l\u2019humanit\u00e9\u00bb<\/em> avec un principe de r\u00e9parations pour les <em>\u00abpr\u00e9judices en r\u00e9sultant\u00bb e<\/em>t portant pour le second sur la <em>\u00abr\u00e9paration des pr\u00e9judices r\u00e9sultant de la traite et de l\u2019esclavage colonial\u00bb. <\/em>Ces moments forts s\u2019accompagne d\u2019une multitude d\u2019actions plus modestes qui soulignent que la revendication est d\u00e9sormais inscrite \u00e0 l\u2019agenda des luttes m\u00eame si le rapport des forces n\u00e9cessaire pour l\u2019emporter est encore \u00e0 construire.<\/p>\n<p>La revendication de r\u00e9parations pour les crimes esclavagistes et coloniaux permet de resituer la question de la dette dans son v\u00e9ritable contexte historique et \u00e9conomique. Non seulement la dette des pays n\u00e9o-colonis\u00e9s est inique et doit tout simplement \u00eatre effac\u00e9e mais de surcro\u00eet une autre dette, bien r\u00e9elle celle-ci, doit \u00eatre rembours\u00e9e par les anciennes puissances esclavagistes et coloniales\u00a0: la dette n\u00e9gri\u00e8re et coloniale.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>On parle beaucoup de Fran\u00e7afrique dans les m\u00e9dias actuellement avec les propos de Luigi Di Maio (soit dit en passant hypocrites et utilis\u00e9s dans un sens politique selon moi) mais aussi avec les affaires autour de Alexandre Benalla, l\u2019<\/strong><strong>acquittement de Laurent Bagbo \u00e0 la CPI pour absence de preuves mais aussi bien s\u00fbr la lutte contre le Franc CFA, selon toi comment lutter politiquement et collectivement contre la fran\u00e7afrique ? <\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Je reprendrais volontiers une phrase de Marx appelant \u00e0 \u00ab\u00a0rendre la honte plus honteuse en la rendant visible\u00a0\u00bb. Autrement dit les scandales de la Fran\u00e7afrique se perp\u00e9tue par la chape de silence qui l\u2019accompagne. Chaque gouvernement depuis plus d\u2019une d\u00e9cennie annonce qu\u2019il rompt avec ce syst\u00e8me n\u00e9ocolonial d\u2019ing\u00e9rence tout en le perp\u00e9tuant. Ce qu\u2019il y a de nouveau c\u2019est l\u2019\u00e9mergence de luttes en Afrique m\u00eame port\u00e9es par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration militante pour d\u00e9noncer les diff\u00e9rents segments de ce syst\u00e8me (mouvement pour la sortie du CFA, contre la signature des APE, contre le proc\u00e8s intent\u00e9 \u00e0 Bagbo, contre la pr\u00e9sence militaire au Tchad, etc.). Compte-tenu des cons\u00e9quences pr\u00e9visibles des APE en termes de paup\u00e9risation encore accrue du fait de la concurrence \u00ab\u00a0libre et non fauss\u00e9e\u00a0\u00bb entre les petits producteurs locaux et les multinationales qu\u2019imposent ces accords, ces mouvements ne peuvent que perdurer et se renforcer. La construction en Europe d\u2019un mouvement de contestation pouvant faire \u00e9cho aux luttes africaines, pouvant leur servir de caisse de r\u00e9sonance, pouvant en \u00eatre les \u00ab\u00a0porteurs de valises\u00a0\u00bb d\u2019aujourd\u2019hui, etc., serait d\u2019une utilit\u00e9 politique certaine. Une telle initiative est m\u00eame urgente compte-tenu de l\u2019activisme d\u2019un Soros en Afrique offrant un financement \u00e0 ces luttes pour mieux les d\u00e9politiser et les instrumentaliser. L\u2019organisation de la solidarit\u00e9 mat\u00e9rielle et financi\u00e8re semble ainsi \u00eatre \u00e9galement de nouveau \u00e0 l\u2019ordre du jour. Soulignons enfin que nos d\u00e9nonciations ne doivent pas se limiter \u00e0 la Fran\u00e7afrique. Dans bien des domaines la sph\u00e8re des responsabilit\u00e9s est pass\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9chelon europ\u00e9en m\u00eame si Paris reste l\u2019ex\u00e9cuteur en chef. C\u2019est d\u00e9sormais l\u2019Europe et sa banque centrale qui assure le fonctionnement du CFA. C\u2019est \u00e9galement elle qui impose les contrats l\u00e9onins que sont les APE. Un mouvement europ\u00e9en anti-imp\u00e9rialiste ou au moins des campagnes communes sont ainsi des directions \u00e0 emprunter.<\/p>\n<ul>\n<li><strong> Cela pourrait passer par des condamnations de la Banque mondiale et de ces m\u00e9faits. Une<\/strong> <strong>de ses filiales (la SFI) fait actuellement l\u2019objet d\u2019une plainte pour d\u00e9g\u00e2ts environnementaux dans un projet indien de centrale \u00e9nerg\u00e9tique qu\u2019elle a financ\u00e9 \u00e0 hauteur de 450 millions de dollars. La plainte a \u00e9t\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e recevable, le 27 f\u00e9vrier 2919, par la Cour Supr\u00eame des \u00c9tats-Unis.\u00a0\u00a0 ( Info re\u00e7u vendredi, j\u2019\u00e9cris un article l\u00e0-dessus pour l\u2019envoyer demain: <\/strong><strong><a href=\"https:\/\/www.financialafrik.com\/2019\/02\/28\/usa-la-banque-mondiale-perd-son-immunite\">https:\/\/www.financialafrik.com\/2019\/02\/28\/usa-la-banque-mondiale-perd-son-immunite<\/a><\/strong><strong> )<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Toutes les formes possibles de luttes sont \u00e0 mobiliser, y compris bien sur le combat juridique. M\u00eame non victorieuse les plaintes devant diff\u00e9rentes juridictions contribuent \u00e0 briser la chape de silence d\u2019une part et sont des points d\u2019appuis pour les autres formes de luttes d\u2019autre part. La constitution d\u2019un collectif international de juristes se consacrant \u00e0 cet axe de lutte pourrait ainsi s\u2019envisager. Il pourrait se consacrer \u00e0 la fois \u00e0 la d\u00e9fense des militants r\u00e9prim\u00e9s et aux d\u00e9p\u00f4ts de plaintes dans toutes les juridictions possibles. Sa simple existence visibiliserait plus rapidement des luttes contre les d\u00e9g\u00e2ts environnementaux et humains des grands projets des multinationales. Fr\u00e9quemment les collectifs locaux de luttes qui se mettent en place ne savent pas vers quels acteurs se tourner pour faire conna\u00eetre leurs combats ou organiser la d\u00e9fense de leurs militants emprisonn\u00e9s. Une telle structure de solidarit\u00e9 dot\u00e9e\u00a0de moyens d\u2019informations serait un rep\u00e8re d\u2019alerte.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>De nombreux mouvements sociaux \u00e9mergent depuis plusieurs ann\u00e9es en Afrique. Du \u00ab Balai citoyen \u00bb au Burkina Faso \u00e0 \u00ab Y\u2019en a marre \u00bb au S\u00e9n\u00e9gal ou encore \u00ab Filimbi \u00bb et \u00ab La Lucha \u00bb au Congo-Kinshasa, ceux-ci d\u00e9noncent \u00e0 la fois la corruption pr\u00e9sente dans leurs pays respectifs ainsi que les ing\u00e9rences des puissances imp\u00e9rialistes. Quels sont pour toi leurs forces et leurs faiblesses ?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Comme nous l\u2019avons soulign\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment, la force principale de ces mouvements est qu\u2019ils sont port\u00e9s par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration militante. Celle-ci compos\u00e9e de jeunes entre vingt et quarante ans se caract\u00e9rise par un dynamisme militant important comme en t\u00e9moigne les manifestations pour la sortie du franc CFA r\u00e9centes. Ces militants ma\u00eetrisent \u00e9galement les r\u00e9seaux sociaux et les mettent au service de ces mobilisations. Ils d\u00e9veloppent des formes de luttes alliant la contestation classique, la dimension ludique et la mobilisation citoyenne pour l\u2019environnement (la pratique du ramassage des d\u00e9chets \u00e0 l\u2019issue des manifestations apparue d\u2019abord au Burkina a \u00e9t\u00e9 \u00e9galement observ\u00e9e \u00e0 Alger la semaine derni\u00e8re). Une autre force est le refus de choisir entre d\u00e9nonciation de pseudo forces internes et de pseudos forces externes. La d\u00e9nonciation simultan\u00e9e des ing\u00e9rences imp\u00e9rialistes et des gouvernements africains qui les cautionnent souligne une prise de conscience r\u00e9elle du caract\u00e8re syst\u00e9mique du n\u00e9ocolonialisme.<\/p>\n<p>Du c\u00f4t\u00e9 des faiblesses il faut souligner la coupure (plus ou moins prononc\u00e9e) avec d\u2019autres g\u00e9n\u00e9rations militantes ou d\u2019autres segments de protestations contre les m\u00eames ing\u00e9rences et fr\u00e9quemment avec les m\u00eames revendications. Le lien avec les luttes syndicales (pourtant elles aussi en d\u00e9veloppement quantitatif) reste faible.\u00a0 Enfin l\u2019intervention de nombreuses ONG au sein de cette jeunesse n\u2019est pas sans porter la d\u00e9rive d\u2019une d\u00e9politisation par le captage des leaders que celles-ci mettent en place.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Une des questions les plus discut\u00e9es aujourd\u2019hui est aussi celle de la sortie du Franc CFA pour les 15 pays concern\u00e9s (mettre une nbp avec 14 pays + Comores). Le Franc-CFA est sans aucun doute un outil n\u00e9ocolonial dont il faut se d\u00e9barrasser, mais d\u2019apr\u00e8s toi, cette sortie constituerait-t-elle une fin en soi ?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Bien entendu la sortie du Franc CFA ne suffira pas \u00e0 elle seule \u00e0 mettre fin au d\u00e9veloppement extraverti. La question pos\u00e9e est celle d\u00e9j\u00e0 \u00e9nonc\u00e9e par Samir Amin depuis longtemps\u00a0: la d\u00e9connexion avec un march\u00e9 mondial domin\u00e9 par les anciennes puissances coloniales et le recentrage des priorit\u00e9s sur le besoin des populations autochtones et des \u00e9quilibres locaux. En t\u00e9moigne les situations des pays issus des autres empires coloniaux qui disposent tous de leur propre monnaie sans que cela n\u2019ait signifi\u00e9 un d\u00e9veloppement autocentr\u00e9. Cela \u00e9tant pos\u00e9 une telle perspective suppose que l\u2019\u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s qu\u2019est le CFA soit d\u00e9mantel\u00e9e.\u00a0 En t\u00e9moigne les assassinats ou les d\u00e9stabilisations de la plupart des chefs d\u2019Etat d\u2019Afrique subsaharienne qui ont enclench\u00e9s la mise en \u0153uvre d\u2019une monnaie nationale. Disons pour simplifier que la sortie du CFA est une condition n\u00e9cessaire mais pas suffisante pour rompre avec la d\u00e9pendance n\u00e9ocoloniale.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Y-a-t-il pour toi une r\u00e9elle diff\u00e9rence entre les politiques dites de \u00ab Soft power \u00bb que l\u2019on rencontre r\u00e9guli\u00e8rement ces derniers temps, notamment venant des pays des BRICS, et les politiques typiquement \u00ab n\u00e9ocolonialistes \u00bb ?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>L\u2019Afrique n\u2019a pas \u00e0 attendre son \u00e9mancipation d\u2019acteurs ext\u00e9rieurs. Cependant l\u2019\u00e9mergence de nouveaux acteurs est venue \u00e9largir les marges de man\u0153uvres que peuvent mobiliser les Etats africains. Les BRICS contribuent ainsi \u00e0 desserrer l\u2019\u00e9tau impos\u00e9 par les pays occidentaux. Par ailleurs pour s\u2019imposer ces BRICS doivent offrir des conditions plus avantageuses que celles offertes par les \u00ab\u00a0partenaires\u00a0\u00bb classiques. Enfin culturellement les liens avec les BRICS ne sont pas imbib\u00e9s par la pesanteur d\u2019un h\u00e9ritage colonial maintenu en vie par des r\u00e9seaux humains, des proc\u00e9dures et habitudes h\u00e9rit\u00e9es, des modes d\u2019intervention directes d\u00e9complex\u00e9s, des r\u00e9flexes paternalistes et fraternalistes\u00a0\u00a0 profond\u00e9ment ancr\u00e9s, etc. Cela \u00e9tant dit les accords en d\u00e9veloppement avec les BRICS ne sont pas homog\u00e8nes sur le continent et d\u00e9pendent en grande partie de la nature des politiques suivies par l\u2019Etat africain concern\u00e9.\u00a0\u00a0 Autrement dit je pense qu\u2019il faut se m\u00e9fier autant du discours de diabolisation des BRICS les pr\u00e9sentant comme le nouveau danger en Afrique que du discours de l\u2019attente d\u2019une solution miracle par l\u2019arriv\u00e9e de ces nouveaux acteurs. L\u2019essentiel reste ici l\u2019existence ou non d\u2019une politique de sortie de la d\u00e9pendance c\u2019est-\u00e0-dire de ce que les militants africains appellent d\u00e9sormais le combat pour la seconde ind\u00e9pendance.<\/p>\n<ul>\n<li><strong>Pour finir, quels sont tes actuels et futurs projets d\u2019ouvrages ?<\/strong><\/li>\n<\/ul>\n<p>Je viens de publier en septembre 2018 aux \u00e9ditions Investig\u2019action un \u00ab\u00a0manuel strat\u00e9gique de l\u2019Afrique\u00a0\u00bb en deux tomes restituant toutes les ing\u00e9rences militaires occidentales (leurs motivations, causes et cons\u00e9quences) depuis les ind\u00e9pendances.<\/p>\n<p>Je sors d\u00e9but avril un ouvrage aux \u00e9ditions Syllepses portant pour titre \u00ab\u00a0\u00ab\u00a0Planter du blanc\u00a0\u00bb. Chroniques du (n\u00e9o-)colonialisme fran\u00e7ais\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/bouamamas.wordpress.com\/2019\/04\/09\/dettes-coloniales-et-reparations-entretien-pour-la-revue-du-cadtm-les-autres-voix-de-la-planete\/\">Source<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous publions l&rsquo; interview de Said Bouamama pour le num\u00e9ro dat\u00e9 du premier trimestre 2019 de la revue \u00ab les autres voix de la plan\u00e8te \u00bb ayant pour titre \u00ab Dettes coloniales et r\u00e9parations \u00bb. Les questions \u00e9taient formul\u00e9es par Robin Delobel, J\u00e9rome Duval et Milan Rivi\u00e9. Il s\u2019agit ici de la version longue, les &#8230; <a title=\"Dettes coloniales et R\u00e9parations.\" class=\"read-more\" href=\"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/?p=4157\" aria-label=\"En savoir plus sur Dettes coloniales et R\u00e9parations.\">Lire la suite<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3681,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1,21,36,7,28,18],"tags":[127],"class_list":["post-4157","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe","category-anti-imperialisme","category-europe","category-negrophobie","category-racismes","category-resistance-bruxelles","tag-said-bouamama"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4157","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=4157"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4157\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":4158,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/4157\/revisions\/4158"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3681"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=4157"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=4157"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/bruxelles-panthere.thefreecat.org\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=4157"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}