Lamine Bangoura : les errements négrophobes du Soir

Il aura fallu plus de deux ans et demi au journal Le Soir pour traiter de l’affaire Lamine Bangoura ! Bien après les journalistes néerlandophones du Krant Van West Vlanderen (KW) et du Morgen[1], (Laurens Kindt, Douglas De Coninck, Samira Atillah, Sam Feys, Hans Verbeke) ; et, selon le temps journalistique, une éternité (plus de 6 mois) après la prise de parole du père de Lamine, Jean-Pierre Bangoura, lors de la manifestation BLM du 7 juin 2020 à Bruxelles ; aux côtés, déjà, du footballeur Pelé Mboyo et d’autres acteurs culturels et militants.

Ce jour-là, parmi les 15.000 personnes présentes, celles et ceux qui écoutaient les nombreuses prises de paroles ont vécu comme une évidence qu’il fallait « faire quelque chose ». A la place d’un compte-rendu de ces déclarations, le traitement journalistique majoritaire se contentera d’une description indifférenciée d’un « sentiment de discrimination » vécu par « des Noirs ». Soit.

Mais ce traitement par Le Soir vient également de nombreuses semaines après le reportage de l’émission de radio La Diaspora Chuchote[2], et après la vidéo-document « Lamine Bangoura ou le George Floyd belge », réalisée par les journalistes Olivier Mukuna et Cecilia Guypen, diffusée sur Youtube[3]. Une éternité donc, pour des journalistes soucieux du temps court. Nombre d’entre nous ne comptons plus leurs messages nous sollicitant pour intervenir « dans la journée » sur tel ou tel sujet…

Revenons sur ce traitement médiatique par Le Soir, dans le silence des autres quotidiens francophones. Comparons ce silence au traitement de cas Américains ou, plus proches de nous, Français ; autant de cas qui permettent de ne pas poser la question du racisme institutionnel de la police belge et ses modes de blanchiment par l’impunité judiciaire qui semble, a priori, due aux policiers impliqués.


Des approximations au service du déni.

Commençons par le titre du premier article du Soir sur l’affaire Lamine Bangoura, signé Laurence Wauters : « Huit policiers risquent le tribunal dans le dossier du ‘George Floyd flamand’ » (04/02/2021)[4]. Passons sur l’absence de mention des collègues néerlandophones et francophones précédemment cités, pour en venir à cette étonnante interprétation du droit du sol. Lamine est belge et il a eu affaire à une police belge. Sa famille est par ailleurs également bruxelloise et francophone. Devient-on flamand parce que le policier qui nous tue parle « flamand » ? La responsabilité de l’organisation des forces de l’ordre est-elle régionalisée ? Non. Mais l’effet est là : éloignement du problème pour lequel l’on ne pourrait pas invoquer le fameux critère du « mort kilométrique » – plus une tragédie est géographiquement éloignée, « loin de chez nous », moins l’opinion publique y est sensible – à moins de considérer que le « kilomètre blanc » est radicalement plus court qu’un « kilomètre noir » qui, lui, s’allonge[5].

Cet article du 4 février revient sur une série d’événements que les images de la mort de Lamine rendent indiscutables. Nous en prenons acte : un couteau non dangereux, l’utilisation de contention par des sangles de déménagement, la négation par la police de la mort de Lamine (« Il fait semblant ») et la collusion de fonctionnaires, « le topo en interne ». L’article, dans sa description des faits, aurait pu en rester là.

Il se complète étrangement par les recommandations de l’usage de la force qui mentionnent une attention à avoir lorsque la cage thoracique est comprimée, laissant entendre qu’il s’agirait finalement d’un manque de formation à la compression thoracique de « l’opposant ». Mais qu’est-ce qui fait de Lamine Bangoura un opposant ? Ou plutôt, pourquoi de telles contorsions de Laurence Wauters, qui traite du meurtre de Lamine, pour ne pas parler de racisme, de négrophobie et de leurs versants « institutionnels », allant jusqu’à masquer le pays, la Belgique, dont il est question ? L’article est, hélas, limpide : du côté institutionnel, les formations précisent les supposées bonnes pratiques. Circulez, il n’y a rien à voir. Mais que dire alors de l’intervention policière ? Comment penser ce déploiement de force démesuré accompagné d’une décharge de brutalité meurtrière ?

Un déni qui laisse place à de folles interprétations…négrophobes.

C’est là qu’une étrange interprétation fait son apparition : « Dormant profondément après un week-end de sorties et d’excès (Lamine s’était mis à consommer ponctuellement du cannabis et de la cocaïne), il avait été réveillé par un huissier de justice et deux policiers ». Ah bon ? La journaliste a-t-elle mené une enquête lui permettant d’avancer de telles allégations sur la trajectoire de Lamine Bangoura ? Qu’est-ce qui vient justifier l’amalgame, en une phrase et demie et une parenthèse, de ces trois termes : « sorties », « consommation » et « excès » ?

Sur base de quels éléments affirme-t-on que d’éventuelles sorties d’un jeune homme se transforment en une telle vision de débauche ? Serait-ce pour accréditer la thèse cynique suivante : la force qui fût employée était normale mais son usage ne l’était pas (cage thoracique qui aurait dû être débloquée à temps) ? Reprenons. « Quand il était arrivé, l’huissier lui avait lu cette décision et le moins que l’on puisse dire, c’est que l’occupant avait mal pris la chose. Les deux policiers présents s’étaient sentis impuissants face à cette grande pièce d’homme qui manifestait son refus de quitter les lieux parce qu’il n’avait ‘nulle part où aller’. Ils avaient appelé du renfort ».

 

Ce qui permet de « comprendre », c’est qu’ils se sont « sentis impuissants » face à un corps « puissant », une « grande pièce d’homme ». La journaliste va-t-elle en conclure à de la négrophobie ? Pas du tout. Petite solidarité blanche – largement documentée[6] -, Laurence Wauters semble partager cette compréhension qu’un homme noir parvienne à faire ressentir de « l’impuissance » à la police. A un point tel que six policiers sont appelés en renfort des deux premiers pour faire sortir un seul homme ; que des colsons, des menottes puis des sangles réservées à des meubles sont utilisés pour l’immobiliser ; qu’enfin, ces policiers se demandent si Lamine ne fait pas semblant, si finalement : il ne joue pas au mort…

Ces branchements – corps noir bestial, traité par des techniques réservées aux marchandises, indétermination du caractère vivant ou mort d’un être humain, blanchiment judiciaire en première instance – sont pourtant également thématisés lorsqu’il s’agit d’analyser quelle sociologie la police se fait des Noirs, des Arabes, des Migrants ou des Rroms, concourant à rendre la vie invivable et la mort probable. Lire, à cet égard, le philosophe Norman Ajari[7], invité de nombreuses fois à Bruxelles, par Bruxelles Panthères, puis par Bozar, La Première (RTBF), etc.

Pourquoi se permettre une telle nonchalance dans les analyses lorsqu’il s’agit de violences policières racistes ? Un simple appel téléphonique au Comité Justice Pour Lamine aurait permis d’éviter de tels manquements coupables. Mais il aurait fallu pour cela saisir que ces comités sont des organisations qui « pensent », dont on peut « apprendre » ; ce qui, visiblement, ne fait pas partie de l’horizon de la journaliste.

Une version grossière du football ; un renforcement négrophobe

Le 20 février, la même Laurence Wauters, dans les pages Société du Soir, utilise cette fois le cas de Lamine Bangoura pour parler des carrières brisées dans le football. Et parvient à nouveau… à ne pas parler de négrophobie[8]. Tout d’abord, avec la même obsession envers le corps de Lamine : « Physiquement, Lamine était plus Lukaku que Messi, et face à la grande pièce d’homme qui refusait de partir, les policiers avaient appelé du renfort – ils s’étaient retrouvés à huit autour de lui ». «Grande pièce d’homme» devient-elle une façon de ne pas dire que Romelu Lukaku comme Lamine Bangoura sont noirs et Lionel Messi, blanc ? En validant les craintes que la morphologie des premiers devrait soi-disant provoquer ?

Mais ce n’est pas tout. A nouveau, les « assuétudes » et drogues reviennent, les interprétations foisonnent ! Cette fois sur le monde du sport et du football. Va-t-on parler des formes de racisme existant dans le foot lorsqu’il s’agit de soutenir un footballeur blessé ? De faire jouer un tel, à telle ou telle place, selon son « ethnotype », comme cela avait été dénoncé en France au sujet de la Direction Technique Nationale de la FFF par Mohamed Belkacemi[9] ? Pas du tout.

L’approche est pseudo-psychologique : le problème du foot, c’est que ça fait « rêver des jeunes » (en l’absence de perspectives sur les autres marchés de l’emploi, ce qui, là non plus, n’est pas abordé). Et lorsqu’ils se blessent, c’est la détresse psychologique : « la déprime, de l’anxiété, ainsi que parfois, une assuétude à l’alcool, aux stupéfiants, au jeu », comme l’écrit Wauters. Voilà qui expliquerait « la nuit de débauche » mise en scène dans son premier article daté du 4 février. Lamine aurait été « loin des réalités quotidiennes » en raison de sa passion pour le football, voire loin de sa famille : « Une fracture du ménisque a cependant mis fin à ses rêves, et il avait basculé dans l’oisiveté et les sorties. Resté à Roulers, loin de sa famille, il dormait comme une souche » (Le Soir, 19 février 2021).

A peine un mot sur les blanchiments judiciaires ; pas un sur la situation de Roulers et le succès électoral de son extrême-droite ; ni sur la généralité des espoirs déçus dans le sport professionnel. Wauters accrédite plutôt la thèse d’une trajectoire tragique dont les ressorts sont à trouver du côté de la psychologie. Allant même jusqu’à conclure l’un de ses papiers sur le cas de Naïm Touzani, ex-footballeur, poursuivi pour avoir tué sa petite amie…

Au fond, « Lamine aurait-il pu être un jeune homme comme un autre ? », semble se demander Wauters ; partant du principe que quelque chose dans la vie de Lamine Bangoura – quelque chose d’autre que sa couleur de peau – l’aurait placé, conjoncturellement, en mauvaise posture.

Nous y voyons un renforcement médiatique de la négrophobie : tout d’abord, par les multiples dénis (sur la scène du meurtre, dans le football, etc.) ; ensuite, en jugeant le jeune afrodescendant « pas bien à sa place », arrivé, pourrait-on dire, « au mauvais endroit, au mauvais moment », comme l’ont affirmé des policiers d’Etterbeek à l’encontre des 86 mineurs, majoritairement afrodescendants, arrêtés à Bruxelles le 24 janvier dernier…

Merci Monsieur Thuram !

Fort heureusement pour Le Soir, un activiste et auteur antiraciste l’a sorti de ce mauvais pas. En effet, un journaliste culturel du quotidien, Nicolas Crousse, a interrogé Lilian Thuram sur cette affaire, à la suite de la vidéo-document « Lamine Bangoura ou le George Floyd belge ». Et Thuram de déployer un véritable programme de travail à l’attention des journalistes, des chercheurs comme du monde politique : « Je pense que cela dit quelque chose des institutions en Belgique. Alors que faire ? Cherche-t-on la vérité avec honnêteté… ou les institutions cherchent-elles à se dédouaner, en disant ‘ Nous ne pouvons pas être racistes ? ’ […] Pourquoi y a-t-il autant de policiers présents pour faire sortir Lamine Bangoura ? Parce que, dans l’inconscient collectif, l’homme noir est perçu comme étant beaucoup plus fort physiquement. Du coup, il va falloir mettre beaucoup plus de force pour le contenir. Et c’est en mettant beaucoup de force que vous arrivez à la catastrophe. S’il n’y a aucune responsabilité de ces huit policiers, que doivent en déduire les personnes de couleur noire ? Sommes-nous des citoyens de seconde zone comme lorsqu’il y avait des lois racistes ? ».

Enfin, un peu de sérieux médiatique concernant l’affaire Lamine Bangoura. Ces seuls énoncés mettent en lumière le caractère négrophobe du traitement du meurtre de Lamine dans les pages judiciaires. Ce sérieux est le résultat du travail des comités et groupes de soutien aux victimes de violences policières, de la production indépendante d’une vidéo journalistique, de la bonne idée d’un journaliste culturel du Soir ainsi que de la sagacité d’un penseur[10] et activiste, français et afrodescendant, d’ailleurs issu du…monde du football.

Nordine Saïdi (Bruxelles Panthères)
Olivier Mukuna (essayiste, journaliste)
David Jamar (sociologue, UMons)

François Makanga (acteur)
Mouhad Reghif (Porte parole de Bruxelles Panthères)
Anas Amara (Nouvelle Voie Anti-Coloniale)

 

[1] Par exemple ici : ▶ Lamine Bangoura (27) stikt tijdens politie-interventie in Roeselare: ‘Breng hem naar de kliniek. Daaraan kan ik niets veranderen hé, gasten’ | De Morgen et ici: Lijkschouwing toont geen bloedsporen of breuken aan op lichaam van man die stierf tijdens huisuitzetting | De Morgen ou encore ici: Lijkschouwing toont geen bloedsporen of breuken aan op lichaam van man die stierf tijdens huisuitzetting | De Morgen, voire encore, plus indirectement, là: ‘Ik was voor hen geen zwarte man, maar een zwart gevaar’: Zijn dit de George Floyds van België? | De Morgen

[2] #JusticePour…. oui, mais quand ? by La Diaspora Chuchote | Mixcloud

[3] Lamine Bangoura ou le George Floyd belge / vidéo intégrale – YouTube

[4] Huit policiers risquent le tribunal dans le dossier du «George Floyd flamand» – Le Soir Plus

[5] Ce concept est hautement discutable et se retrouve parfois dans les bouches d’un milieu journalistique faisant mine de le déplorer. Le loin de « chez nous » pose la question de ce que recouvre ce « nous », des territoires de référence pris en compte. Au passage, ce qui apparaît comme « loin » lorsque des groupes issus de migration ou des diasporas font exister ce qui se passe dans d’autres pays (pays d’origine, manifestations internationales de la négrophobie), n’est loin que dans les yeux des Blanc.he.s. Une manière commode de se débarrasser de ce qui importe à d’autres.

[6] Voir, par exemple, Robin DiAngelo, Fragilité blanche – Ce racisme que les Blancs ne voient pas. Paris, Les Arènes, 2020.

[7] Voir Norman Ajari, La Dignité ou la Mort. Ethique et Politique de la Race. Paris, La Découverte, 2019.

[8] Football: de jeunes vies de sacrifices, et beaucoup d’espoirs brisés – Le Soir Plus

[9] Tous nos articles sur l’affaire des quotas discriminatoires dans le foot français | Mediapart. En voici un extrait : « Laurent Blanc: Qu’est-ce qu’il y a actuellement comme grands, costauds, puissants ? Les blacks (…) Je crois qu’il faut recentrer, surtout pour des garçons de 13-14 ans, 12-13 ans, avoir d’autres critères, modifiés avec notre propre culture (…) Les Espagnols, ils m’ont dit: “Nous, on n’a pas de problème. Nous, des blacks, on n’en a pas”.»

Erick Mombaerts: Est-ce qu’on s’attelle au problème et on limite l’entrée du nombre de gamins qui peuvent changer de nationalité?

Laurent Blanc: Moi j’y suis tout à fait favorable. » (30/04/2011), Quotas dans le foot: la vérité au mot près – Page 1 | Mediapart

[10] Voir Lilian Thuram, La Pensée blanche. Paris, Philippe Rey, 2020.

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